6 décembre 1998




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Quand Alexandre Soljenitsyne découvrait l'Occident
 
La Chronique. Un vieux couple à Potsdam, par François Gross
 
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OPINIONS





En 1974, l'auteur de «l'Archipel du Goulag» était expulsé à l'Ouest. Un quart de siècle plus tard, il raconte sa découverte de l'Occident, dans un livre empreint d'incompréhension pour ce monde matérialiste, mais de tendresse pour cette Suisse séculaire

Quand Alexandre Soljenitsyne découvrait l'Occident


Georges Nivat
Soljenitsyne aime les proverbes, concentrés de l'énergie populaire. Son premier tome de Mémoires se référait au proverbe: le petit veau affronté au chêne n'y laissera pas ses cornes. Voici la suite, avec un autre proverbe: le petit grain ne se laissera pas moudre!
La narration du duel de Soljenitsyne avec les puissances du mal reprend là où s'achevait le premier tome lorsque l'écrivain, à nouveau en pyjama rayé de bagnard, fut «transporté en quelques heures, comme par une trombe, de la prison de Lefortovo et de l'espace barbelé soviétique jusque dans la maison de campagne de Heinrich Böll aux environs de Cologne». On était en février 1974, et ce premier livre des Esquisses d'exil porte jusqu'en 1978.
Un coup de baguette magique et voici le bagnard assailli par la presse mondiale. Commence un long duel, moins radical, mais acharné, entre médias de l'Ouest et écrivain venu de l'Est: les médias veulent leur tribut, le prophète refuse de se vendre. Non seulement on ne lui faisait jamais dire ce qu'il ne voulait pas dire, mais il savait plonger son regard dans la lâcheté occidentale aussi profond que dans les crimes soviétiques. Aux Américains, il reprochera même leur perte de virilité!
Mêmes causes, mêmes effets: la virulence du combat, ici comme dans Le Chêne et le veau, charge le texte d'énergie et de sarcasme. Empoignades juridiques avec des faux amis en Amérique, calomnies de la presse, vociférations. Ecrit en 1978, le texte est livré brut, sans retouches. La «lotta continua», mais avec l'Occident!
On en veut au prophète d'avoir transgressé les lois du bien écrire (la déconstruction, ça n'est pas pour lui!) comme du bien penser. On lui avait attribué le «socialisme moral» d'un de ses personnages, et il n'était pas socialiste; et encore moins libre-échangiste. «Autorestriction» est sa formule, empruntée aux Vieux Croyants russes, qu'il retrouve dans l'Oregon, îlot de vertu en pleine permissivité américaine. «Allons, nous voici soudain en Russie, et dans quelle Russie!» Une Russie vertueuse et janséniste, mais qui n'existe que dans cet îlot…
En Occident, les démêlés se multiplient, avec le fisc et le contrôle de l'habitant zurichois, avec les maisons d'éditions américaines, avec le New York Times, avec les autres dissidents ligués contre lui, en particulier le «gandin Siniavski». Soljenitsyne assène les coups à droite et à gauche, il a presque souvent raison, juridiquement, moralement, mais on peut éprouver une gêne à voir le grand homme empêtré dans ces pugilats. «Ne pas me laisser écarteler, demeurer moi-même.» Il demeure lui-même, mais les autres y voient un mépris hautain.
L'inattendu du livre, c'est la découverte de l'Occident réel, «ce concentré d'Antiquité et de culture», la Suisse en particulier. Quelle fraîcheur de regard, quelles pages tendres, émues, reconnaissantes lorsque le prophète russe voit le véritable Occident, c'est-à-dire la charmante et modeste Norvège, le vieux bourg de Vaduz et son valeureux suzerain qui a sauvé les prisonniers russes réfugiés dans son fief en 1945, l'Angleterre mal chauffée, mais débonnaire et chaleureuse, si différente de celle qui en 45 livra les Russes à Staline, l'Andalousie avec ses myrtes et ses courettes, sa vivacité populaire et sa finesse islamique, le Canada sauvage, «oublieux de soi-même, et endormi», et bien sûr les Etats-Unis, dont il fait le tour en commençant par l'Alaska, acheté aux Russes en 1863.
Les Indiens de la tribu Trinkett lui remettent une plaque d'honneur: «Celui que l'on écoute». Mais Harvard, qui n'est pas une réserve indienne, l'écoutera beaucoup moins… Enfin ce fut le Vermont, pays de bon aloi, qui le fixa dans ce vaste pays: le terrain à «Cinq-Ruisseaux» est boisé, l'étang en contrebas offre le refuge d'une cabane où s'écriront deux nœuds de la Roue rouge. «On est dans un ovale clos et le monde extérieur n'est plus visible, c'est comme s'il n'existait pas […] on ne parle qu'avec les arbres, avec le ciel, avec les oiseaux, et aussi les truites qui sautent hors de l'eau, le raton, le porc-épic.» Du coup voilà le révolté sédentarisé.
Dans cette découverte du monde non russe, l'écrivain fait un sort spécial à la Suisse. Tomber droit à Zurich, en pleine rédaction des chapitres de son Lénine à Zurich, lui apparut un signe du ciel. Et elle lui plaît énormément, Zurich «bien assise et raffinée», au bel ouvrage architectural ancien en ses tortueuses ruelles où il sent la «stabilité multiséculaire de la vie helvète». Il aura une vraie amitié avec le maire de Zurich, et certains de ces Helvètes repliés l'émouvront par des signes d'amitié discrets. Mais la Suisse minuscule, infestée d'espions soviétiques, a un fisc sourcilleux qui ne comprend pas que tous les droits de l'Archipel sont allés aux dissidents restés au pays.
Alors Soljenitsyne et sa femme abandonnent «cette Europe tellement inépuisable, si enracinée, si diverse de visages, si chérie – et tombée dans une telle faiblesse». Mais avant de s'enfuir il honore une invitation du bailli d'Appenzell: et, ô miracle, il reconnaît dans la Landsgemeinde au rituel vieux d'un demi-millénaire, sa propre conviction qu'il n'existe que des libertés particulières. Le déroulement l'amuse: unanimité pour renouveler les mandats («c'est bien comme chez nous»), mais rejet presque unanime des impôts par une vraie forêt de bras. «Comme la terre est donc diverse! Dans la Russie future, nous aurons encore beaucoup à réfléchir, si on nous le laisse faire.»
Au Vermont l'écrivain va achever les 7000 pages de la Roue rouge, entreprise titanesque pour saisir où et comment la Russie a quitté les rails d'un développement normal pour se jeter dans la gueule du dragon totalitaire. Or dès mars 17 tout était noyé dans la fange, et les huit mois de dégringolade ne pouvaient que s'achever par la prise de pouvoir de Lénine. Découverte qui met l'auteur «en état de choc»: lui aussi avait cru à la fiction que février 17 avait fait accéder la Russie à la liberté, or c'était tout le contraire. D'où le vigoureux coup de gouvernail qu'il donnera à l'énorme machine historienne de sa Roue. Plus besoin d'aller jusqu'à octobre 17 ou mai 45, tout est joué dès avril 17.
Du coup, le grand œuvre est achevable, Soljenitsyne reste au Vermont, et retarde son retour au pays. «Ecrire ou agir» est un dilemme qui traverse tout ce livre. Un dilemme résolu lorsque dans la France qu'il aime, à son propre étonnement, il visite les châteaux de la Loire, et quittant les extravagantes bâtisses des rois, entre dans la maisonnette d'un ingénieur appelé Léonard de Vinci. Courtes allées, un ponceau moussu, et dans les chambrettes, tous les modèles inventés par cet ingénieur de génie: là le prof de maths Soljenitsyne se sent chez lui, ce mariage de l'art et de la technique, de la modestie et du génie, de la chasteté et de la raison: c'est Léonard de Vinci, mais c'est aussi Alexandre de Rostov, son admirateur, son émule…

* Le grain tombé entre les meules», Alexandre Soljenitsyne, 548 p., Fayard, 1998.



Trois cents ans pour sortir du communisme mental

«La Russie sous l'avalanche» est un brûlot politique lancé au printemps dernier. Avant la crise d'août, avant l'assassinat de Galina Starovoïtova.
Deux idées-forces traversent le livre. D'une part les libéraux ont parachevé la ruine du pays, Gaïdar est autant fanatique que Lénine, avec l'intelligence en moins. D'autre part Eltsine a procédé à une énorme dépossession de la Russie, bradant des pans entiers de la communauté nationale aux nouvelles républiques. En résumé, on a trahi les Russes d'Ukraine en 91 comme on avait trahi la paysannerie russe en 18! Une oligarchie de voleurs, un pays dénationalisé, voilà le bilan! Difficile d'être plus négatif, bien que l'auteur veuille ici ou là croire encore dans la bonté du Russe et dans la réunion des pays slaves de l'Est.
«Certes je ne vis que pour la Russie future. Mais en maudissant ainsi sans précautions tout l'ordre établi dans le pays – peut-être je ne viens pas en aide à la Russie», se demande Soljenitsyne dans Le grain tombé entre les meules. Aujourd'hui, il ne se pose plus la question, mais elle se pose malgré lui.
Parmi ses jugements à tout le moins excessifs celui sur Gaïdar étonne par son excès: car enfin Gaïdar a pris pendant ses six mois de gouvernement une mesure courageuse: la libération des prix, laquelle a fait repartir une économie réduite à zéro (en 91 j'ai vu les queues de 100 mètres devant les boulangeries, tout le reste était vide de marchandises), et Gaïdar est aujourd'hui un des plus courageux démocrates du pays. Soljenitsyne sous-estime gravement le renouvellement de l'économie russe, en particulier il ne porte pas un regard sur le réseau des PME qui font tenir debout la Russie actuelle, même dans la tourmente. Il ignore l'apparition d'une classe moyenne, qui a peur aujourd'hui que les sept ans passés depuis la chute du communisme soient rayés, économiquement et politiquement parlant. Il sous-estime enfin gravement l'antisémitisme des milieux communistes actuels: avec le général Makachov pour tribun et M. Ziouganov pour caution. L'heure est critique, ni les «petits espaces» des zemstvos, ces organes de «self-government» qui ont modernisé la Russie de la fin du siècle dernier, et dont le Dr Tchekhov fut la plus belle figure ne sauraient renaître magiquement.
Grand, Soljenitsyne l'est quand il se fait le porte-parole des humiliés et offensés, mais quand il brandit la peur d'une intervention occidentale dans une Russie vassalisée comme la Bosnie, il ne convainc pas. Oui, le fer rouge guérit les plaies. Mais pas toutes. Devenu prophète de malheur, l'auteur de l'Archipel diagnostique trois cents ans pour sortir du communisme mental, mais quel pays peut partir vers le futur avec un tel pronostic?
G.N.

* La Russie sous l'avalanche, Alexandre Soljenitsyne Fayard, 1998.


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