Les droits imprescriptibles du traducteur (2) – le droit d’omettre

Le droit d’omettre, c’est avant tout le droit à la pertinence.

Pour des raisons diverses, il se peut que le texte original que l’on traduit multiplie les redondances, les truismes ou les énumérations.

Il peut s’agir de raisons linguistiques : comme tu le sais, ami lecteur qui as porté la mention « anglais : lu, écrit, parlé » sur ton CV, les noms communs anglais sont tous neutres. Un texte anglais faisant intervenir plusieurs noms communs singuliers ne peut donc pas limiter les redondances : l’utilisation du pronom « it » pourrait se référer à n’importe lequel d’entre eux, ce qui rendrait le texte incompréhensible.

En français sommaire, nous avons deux genres (c’est beaucoup, ce n’est pas trop). À ces deux genres s’ajoutent la fonction : nous avons aussi des pronoms compléments d’objet direct, indirects, et même des pronoms circonstanciels de lieu. Cet arsenal nous permet d’éviter bien des répétitions. Certes, certains juristes anglophones tiennent à leurs redondances, qui sont là, expliquent-ils, pour éviter toute confusion. Mais d’ordinaire, les juristes anglophones maîtrisent très mal la langue française.

Les énumérations et les truismes, quand à eux, sont essentiellement dus à une forme de pensée anglo-saxonne, héritée elle-aussi de la culture juridique britannique. Il y aurait là matière à développer et on ne compte plus les études qui ont été faites sur la question, mais plutôt que de me lancer dans de longues explications, je préfère te soumettre, ami lecteur amateur de défis, un exemple auquel j’ai dû me frotter lors d’une traduction d’un cahier des charges britannique :

« Once applied the finish shall not in any way slump, flow, crack, flake, split, sag, pit, bubble, blister, float, effloresce, craze, shrink, break, wrinkle, crinkle, yellow, chalk, fade, discolour, powder, stain, bleed or lose its finish or gloss in any way. »

Voilà qui s’appelle « parer à toute éventualité ». Mais je te le demande, ami lecteur et cher collègue, me fallait-il vraiment trouver un synonyme « équivalent » pour chacun de ces termes, ou pouvais-je en omettre certains, voire tous ?  D’ailleurs, ça veut dire quoi « équivalence » ?

Enfin, que dire de tous ces adverbes qui gênent la lecture plus qu’ils ne la facilitent ? Comme les lourdes volutes censées « orner » la façade d’un immeuble du XIXe, ils sont là pour faire passer la pilule. L’auteur n’a pas confiance en son lecteur et espère limiter la prise de risque en déguisant ses affirmations au moyen de circonvolutions.

Le droit d’omettre est donc un devoir : celui de soulager le lecteur.

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