Pour la défense de l’anglais

Au ton de certains de mes billets, on pourrait croire que je suis anglophobe.

En réalité, je suis pour la diversité linguistique. Je suis un fervent défenseur de l’apprentissage des langues, pour tous et dès le plus jeune âge ; non pas d’une langue, mais de plusieurs, voire d’un maximum. Je suis donc à la fois pour l’apprentissage de l’anglais et contre sa suprématie.

Pourquoi? Parce que cette suprématie tue les langues, à commencer par l’anglais.

L’anglais est la langue véhiculaire mondiale.

Contrairement au mandarin ou à l’espagnol, l’anglais est parlé dans de nombreuses régions du monde où il n’est ni officiel, ni historiquement enraciné. C’est ce qui fait sa richesse, mais aussi sa faiblesse.

En effet, c’est la seule langue dominante du monde qui possède plus de locuteurs dont elle n’est pas la langue première (new speakers) que de locuteurs dont elle est la langue première (native speakers). En cela, son statut est comparable à celui des langues dites « minoritaires » comme l’irlandais : trouve-moi un locuteur de l’irlandais qui ne comprend pas l’anglais, ami lecteur régionaliste, et je te paie une visite de la Brasserie Guinness.

Ainsi, beaucoup de gens dont l’anglais n’est pas la langue première (ou « langue maternelle », quoique ce terme soit parfois impropre), pensent pouvoir rédiger directement en anglais. Par acquit de conscience, ils font appel à des locuteurs dits « natifs » qui puissent relire leur ouvrage et procéder à la correction des quelques « petites » fautes qu’ils auraient éventuellement oubliées.

Confrontés à ce problème, mes confrères britanniques se retrouvent presque invariablement dans la situation suivante : expliquer à leurs clients qu’il aurait mieux valu qu’ils produisent leurs textes dans leur langue première puis qu’ils le fassent traduire en anglais, ce qui serait plus rapide et leur coûterait moins cher.

L’anglais est une langue difficile à apprendre.

Tout le monde parle anglais de nos jours. Le corollaire de ce cliché idiot est que l’anglais serait facile à apprendre.

En réalité, l’anglais est une langue très nuancée qui s’appuie sur des structures verbales très variées : des verbes modaux (typique des langues germaniques), un usage complexe de temps simples et de temps progressifs, ainsi qu’un mélange tantôt exaspérant, tantôt génial de substantivation des verbes et de verbalisation des substantifs (exemple : « the contractor shall one-way the channelling »).

D’autre part, l’anglais comporte énormément de vocabulaire et ne cesse de s’enrichir. Comme la plupart des langues véhiculaires, il emprunte énormément de vocabulaire aux autres langues, sans parler des quantités astronomiques de néologismes qui font chaque année la joie des quotidiens anglo-saxons.

Cependant ce ne sont là que des difficultés mineures pour qui exerce régulièrement sa mémoire. La prononciation est le véritable défi.

Parlé par les locuteurs de la received pronunciation (synonyme du BBC English, du Queen’s English, ou du Oxbridge English suivant l’idéologie de chacun), l’anglais peut compter jusqu’à 44 phonèmes, soit 44 sons différents qu’un locuteur étranger devrait théoriquement réussir à maîtriser et à combiner pour bien se faire comprendre. À titre de comparaison, le français n’en compte qu’un peu plus d’une trentaine et l’espagnol à peine 25.

En conséquence, la majorité des personnes qui se disent bilingues en anglais ne sont en réalité que B-one : ils peuvent faire face à la majorité des situations que l’on peut rencontrer au cours d’un voyage dans une région où la langue est parlée mais leur production écrite « pollue » l’usage déjà très diversifié de l’anglais, ce qui le fragilise, en même temps qu’il l’enrichit.

J’aime l’anglais.

Si je devais employer le terme européen adéquat, je dirais que l’anglais est ma langue personnelle adoptive. Par « anglais », j’entends ici l’ensemble des variétés de cette langue, communément utilisées au Royaume-Uni et en Irlande, avec toutes les diversités, richesses, subtilités et nuances que cette affirmation implique.

Loin de moi la prétention de me déclarer bilingue. Mais de toutes les langues auxquelles je me suis frotté, l’anglais est celle que je connais le mieux (exception faite du français). C’est d’ailleurs la langue source de 80% de mes travaux de traduction.

Je l’aime tellement que je milite pour qu’on le protège. Car la vérité ne saute pas aux yeux, mais l’anglais que nous connaissons aujourd’hui risque fort d’exploser et de donner naissance à de nombreuses autres langues.

L’anglais est certes une langue très apprise, mais très souvent malmenée. Protégeons-le !

3 Commentaires

  1. Well said. J’aime bien aussi l’article de Wendell Ricketts sur un sujet voisin :
    http://aiic.net/page/3711/please-mind-the-gap-defending-english-against-passive-translation/lang/1
    Et la rubrique "Italiese" sur son site : http://provenwrite.com/ceci/italiese/
    :-)

  2. Totalement d’accord, Pierre, encore un billet que je serais contente de traduire.
    S’il est habituel que dans certains milieux quiconque ose écrire et publier en anglais, même s’il s’avère difficile à comprendre, ceci n’est pas habituel dans d’autres langues que je connais comme le français, l’espagnol ou l’italien.
    Je n’oserais pas aller au-delà de ce petit commentaire avec votre belle langue !

  3. @Mercedes En effet, on rencontre moins de « non-natives » qui écrivent directement en français ou en espagnol.

    Il existe bien quelques écrivains français « non-natives » (on pense immédiatement à Kundera) mais sorti de la littérature, ce n’est pas la norme. Le fait est qu’aujourd’hui, si on veut être visible, il faut produire en anglais, surtout dans le domaine universitaire.

    Je pense toutefois que c’est un grand danger et je sais de source sûre que l’UE et les États-Unis font constamment appel à des départements de recherche qui développent des logiciels de traduction automatique, afin de pouvoir se tenir au fait des dernières publications en mandarin. Il semble en effet que les Chinois n’aient plus vraiment besoin de l’Occident et qu’ils se soucient de moins en moins de publier en anglais. Tant pis pour nous. :-/

    @Tatie les Piles, Merci pour les liens. L’article de Wendell est très intéressant en effet. Je vais creuser ;-)

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