John Ruskin et la Venise de la France

Quand les Écossais me demandent d’où je viens, le dialogue se déroule généralement ainsi :

  • Je suis d’Amiens.
  • C’est où ?
  • Dans le nord de la France
  • Ah ! Vous êtes breton !
  • Euh… Non, ça c’est l’ouest. Moi je suis du nord.
  • Paris ?
  • Non, au dessus. Dans le nord.
  • ?…
  • Vous connaissez la Somme.
  • La Somme ?
  • Oui. Je suis sûr que vous avez entendu parler de la Bataille de la Somme.
  • Ah oui, c’est vrai. J’ai un grand-père qui y a pris part. Mais je ne connais pas trop le nord de la France. Y-a-t-il des choses à visiter dans le coin ?
  • La cathédrale d’Amiens bien-sûr.
  • Vous avez une cathédrale ?
  • Vous plaisantez ? Nous avons la plus belle cathédrale gothique du monde !
  • Plus belle que Notre Dame de Paris ?

Et d’étaler ma science :

« Contrairement à celle de Paris, notre cathédrale fait preuve d’une grande cohérence. Son unité de style est d’une grande rareté. Cette homogénéité est due au fait que l’ensemble de l’édifice a été construit en moins de 200 ans — sa nef en moins de 30. Et question dimensions, c’est le summum : elle peut contenir quatre fois la cathédrale de Paris.  Quand on se décroche les cervicales pour observer la voûte (située 42 m plus haut, soit 10 de plus qu’à Paris), on attrape le vertige… »

Bien-sûr, la cathédrale d’Amiens est mentionnée dans les grands traités français d’architecture (Choisy et Viollet-le-Duc), mais elle a surtout fait l’objet d’une étude par l’éminent critique britannique John Ruskin. Intitulé La Bible d’Amiens (1885), l’ouvrage débutait ainsi :

« Chapitre premier. Au bord des courants d’eau vive.

L’intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l’entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de « dix minutes d’arrêt ». Il n’est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d’arrêt lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place d’une ville qui a été un jour la Venise de la France» (traduit de l’anglais par un certain Marcel Proust).

C’est clair que « je viens de la Venise de la France », c’est plus gai que « vous connaissez la bataille de la Somme ? » La prochaine fois qu’un britannique me le demande, je saurai quoi répondre. Merci John Ruskin.

3 Commentaires

  1. Bonjour Pierre,
    Je ne savais pas que tu étais d’Amiens (ni que Proust faisait de la traduction à ses heures !). Nous nous y sommes arrêtés passer la nuit en debut d’année lors de notre dernier voyage en voiture dans des régions plus méridionales de notre beau pays. Nous n’avons regrettablement pas alors eu le temps de visiter cette belle cathédrale (nous pouvions cependant l’admirer de l’hôtel et de la pizzeria proche ou nous avons pris notre repas), mais je te promets de le faire à mon prochain passage dans ta belle ville! À bientôt

    1. Bonjour Corinne,

      Oui, la cathédrale est magnifique et à elle seule vaut le détour.

      Mais Amiens est aussi la ville de Jules Verne : même s’il était de Nantes, il a passé une grande partie de sa vie à Amiens et y a écrit ses plus grands romans. Il a d’ailleurs laissé sa marque un peu partout dans la ville.

      Amiens possède aussi des « hortillonages ». Il s’agit d’un type de territoire tout à fait particulier : des jardins de culture maraîchère, situés dans la ville même, où l’on circule (et qu’on peut visiter) en barque à cornet, d’où la "Venise de la France" de Ruskin.

      Amiens est aussi l’une des villes les plus affectées par la reconstruction, et comme telle a bénéficié de (ou « subit », c’est selon) l’architecture d’Auguste Perret. L’exemple le plus fameux est la tour Perret, qui était le plus haut gratte-ciel d’Europe au moment de son achèvement (110m / 27 étages).

      Bon j’arrête, sinon je vais me lancer dans l’écriture d’un guide touristique ;-)

      1. Merci Pierre,
        Très intéressant! Nous sommes en train de traverser la Manche mais cette fois-ci un peu plus à l’ouest…nous ne manquerons certainement pas de repasser à Amiens et de voir tout ça une prochaine fois…
        Bon été à toi et ta famille et à bientôt!

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