Logotechnic – la meilleure littérature de tous les temps

L’Histoire occidentale a peut-être commencé avec l’écriture, mais la Littérature, elle, ne l’a pas attendu.

T’es tu déjà demandé pourquoi la littérature tigrigna était absente de notre e-mmédiateté ?

Non, ce n’est pas parce que de plus en plus de libraires sont forcés de mettre la clef sous la porte – même quand Papy Bouquin était millionnaire, ses rayons ne regorgeaient pas spécialement de littérature aux accents étrangers.

La littérature tigrigna ne bénéficie pas d’une place très en vue sur nos rayonnages parce qu’elle n’est pas considérée comme capable de rester dans notre mémoire.

En effet, lorsque La Fnac et Le Monde nous ont posé la question « quels livres sont restés dans votre mémoire ? », seuls trois romans étrangers, dont deux anglais américains, sont parvenus à se hisser dans les dix premiers du « classement des cent livres du siècle ».

Car il s’agit bien de classer.

Même si la journaliste du Monde nous assurait qu’il ne s’agissait pas d’un classement, le fait est que les dix-sept mille Français qui ont répondu à la question, n’avaient le choix que parmi une liste de deux cents titres présélectionnés par des libraires et par des journalistes – autant dire par des maîtres-censeurs.

Aux libraires et aux journalistes de décider de ce qui est digne de rester dans notre mémoire. Et à nous de classer donc.

Et pour ce qui est de classer, on ne va pas se gêner, n’est-ce pas ? Quelle sensation délicieuse que d’incarner soudainement le jugement de la mémoire collective : ah, la suzeraineté du moi sur celui des autres, que c’est jouissif… Ça l’est d’autant plus que ça permet de concurrencer le soft paoueur du Guardian, un quotidien à la solde d’un discours colonialiste concurrent et dont le profil et le lectorat sont comparables à ceux du Monde.

L’importun avait en effet eu l’outrecuidance de demander à des écrivains fromeurondezeweurlde, d’établir la liste des cent plus grands romans ovôletaïme. Pas du siècle, ni même du millénaire, mais de tous les temps (c’est bien connu,  l’humanité écrit des romans depuis l’aube des temps).

Et devines-tu le résultat ? Effectivement, d’après ces écrivains fromeurondezeweurlde, seuls deux romans traduits de langues étrangères étaient dignes d’entrer au top 10 des cent plus grands romans de tous les temps.

À la même époque, le Norwegian Book Clubs avait procédé à une expérience similaire, mais étant donné que le terme « roman » se référait à un concept occidental, le genre des ouvrages n’était cette fois pas considéré comme un critère restrictif.

Fait qui paraîtra sans doute surprenant à plus d’un défenseur de notre exception culturelle culture de l’exception, le Norwegian Book Club cherchait à réunir des ouvrages de cultures différentes, non à les hiérarchiser. Du coup L’aveuglement (José Saramago, 1995) était aussi important que L’Iliade (attribué à Homère et écrit environ deux mille huit cents ans avant L’aveuglement).

Cette démarche était certes moins colonialiste nombriliste que celle du Monde ou du Guardian, puisqu’elle elle ne demandait pas à un groupe linguistique dominant particulier de décider pour l’ensemble des autres.

Toutefois, elle restait largement discriminatoire, dans le sens où n’étaient considérés comme ouvrages de littérature, que ceux qui bénéficiaient d’un support écrit ; comme si savoir écrire était propédeutique à la littérature.

Selon cette hypothèse, toute littérature orale se trouvait nécessairement exclue, ce qui est parfaitement idiot quand on sait qu’il existe de nombreux analphabètes dont la mémoire regorge de cette forme de littérature qui fait le plus grand bonheur de leurs contemporains (qui pour leur part n’ont probablement jamais entendu parlé du Guardian, du Monde, ou du concept de journalisme).

Tu m’objecteras peut-être, ami lecteur pédant, que "littérature orale" est littéralement un oxymore, mais je compte sur les hellénistes de passage pour te rappeler qu’en grec, « littérature » se dit « technique discursive » (logotechnia), ce qui prouve que soit la Grèce antique ne possédait pas de littérature, soit qu’elle n’a pas attendu la suprématie du latin pour produire de la littérature, la seconde hypothèse reflétant clairement l’opinion des écrivains du Norwegian Book Club.

Ce billet m’amène à une conclusion désormais – et malheureusement – récurrente sur ce blog : la domination du monde par une langue unique réduit horriblement le champ de notre pensée.

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