Les clichés en traduction

(Extrait d’un article du traducteur ton serviteur, publié dans Traduire, revue semestrielle de la Société française des traducteurs, no 229, décembre 2013, pp. 67-80.)

Les clichés en traduction : les jurons irlandais

« Les clichés de l’Irlande ont de beaux jours devant eux. En témoigne le succès de films qui exploitent le filon du stéréotype, comme le récent L’Irlandais (The Guard, 2011).

Jouant essentiellement sur le choc des cultures, le scénario met en scène la rencontre d’un flic irlandais, blanc, très attaché à son comté de Galway et particulièrement relax sur les procédures, et d’un agent fédéral américain, noir, d’un milieu social privilégié et très à cheval sur les principes.

L’humour de cette « comédie corrosive qui ne polit pas les angles du politiquement correct » (selon les mots de Christophe Carrière dans L’Express), ne cherche pas à surprendre le public non irlandais mais, au contraire, répond à ses attentes.

Une scène présente par exemple un irlandophone qui refuse ostensiblement de s’exprimer en anglais lorsque l’agent du FBI lui demande un renseignement.

Si cette attitude a dû ravir le spectateur soucieux de défendre la richesse d’un pluralisme culturel et linguistique face au spectre de l’impérialisme anglo-saxon, il s’agit néanmoins d’un stéréotype attendu par une audience qui n’est pas familière du comportement sociolinguistique des Irlandophones.

Certes, des communautés irlandophones subsistent dans le Connemara, mais leurs locuteurs ne s’adressent jamais aux étrangers en irlandais (surtout aux Américains qui sont traditionnellement perçus comme une source de revenus touristiques).

Comme le résume la sociolinguiste Bernadette O’Rourke(1) le comportement des irlandophones natifs des Gaeltachtaí(2) est le reflet d’une norme sociale identifiée par plusieurs enquêtes à grande échelle : ils parlent anglais avec les étrangers.

Cette posture peut être perçue comme le résultat d’une attitude « très ouverte » à l’égard de ceux qui sont incapables de parler irlandais – ou qui s’y refusent – mais elle témoigne avant tout d’une forme de résignation car les irlandophones ne perçoivent pas leur langue comme un signe de supériorité sociale(3).

Il existe pourtant de nombreux auteurs irlandais qui refusent le cliché – ou qui se servent du cliché pour railler ceux qui en abusent.

Leur œuvre constitue un véritable défi pour le traducteur. Seul face à l’océan sémantique du texte source, il se précipite souvent sur cette bouée de sauvetage, seul point d’appui visible qui lui permette de soulever le poids du sens.

En effet, le cliché est le premier point de contact entre culture source et culture cible. Le traducteur doit- il l’éviter ? Peut-il l’éviter ?

Afin d’aborder ces questions, le présent article tente d’analyser un aspect spécifique de la traduction française d’un roman irlandais : la traduction des jurons profanes en tant que stéréotype de la très catholique Irlande(4).

La mécanique du cliché

Les clichés peuplent notre mémoire collective.

À l’époque de la photographie argentique, le cliché désignait l’épreuve du support négatif. À partir d’un seul cliché photographique, on pouvait obtenir un grand nombre d’impressions sur support papier. Avec l’avènement du numérique, ce chiffre est devenu virtuellement infini.

Il en va de même pour le cliché verbal. Au sens figuré, le cliché est une expression verbale toute faite devenue stéréotypée à force d’être répétée.

Qu’il soit réel ou figuré, le cliché constitue un véhicule de l’idée, voire de l’idéologie – concept que le journalisme confond parfois avec l’information. Les innovations du numérique ont donc permis de démultiplier l’idée à l’infini et presque immédiatement, qu’elle soit verbale ou visuelle.

Comme le proclamait Paul Virilio (1996, p. 12), avec l’avènement de l’ère numérique, « l’histoire vient d’emboutir le mur du temps ».

Chaque nouveau cliché contamine notre mémoire collective désormais instantanément, que nous soyons journaliste, traducteur ou simple internaute…»


1. O’Rourke Bernadette, 2011. « Whose Language Is It? Struggles for Language Ownership in an Irish Language Classroom ». Journal of Language, Identity, and Education, Vol. 10, n° 5, novembre-décembre, p. 327-345

2. Les irlandophones parlent le gaélique irlandais (gaeilge). Les autres langues gaéliques comprennent l’écossais (gàidhlig) et le mannois (gaelg). Le terme « Gaeltacht » désigne les zones de l’Irlande où l’irlandais est la langue principale de la population locale. Les Gaeltachtaí bénéficient d’un statut officiel.

3. Op.cit., p. 342

4. Le 20 février 2013, une recherche en ligne de « la très catholique Irlande » obtenait, avec les guillemets, 21 400 résultats.

4 Commentaires

  1. Et ce d’autant plus qu’ils sont visuels et instantanés. C’est une chose d’imaginer ces clichés ou d’en entendre parler, c’en est une autre de les voir en images : ils gravent ainsi notre mémoire à tout jamais, et il est difficile de s’en défaire !

  2. Au fait, le film vaut-il tout de même le détour ?

    1. Il vaut ;-) Mais "In Bruges" (Bons baisers de Bruges) est bien meilleur.

      1. Ah oui je l’ai vu il y a quelques années…à revoir !

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