Unis dans la diversité ?

La semaine dernière, l’Assemblée nationale de la République française a adopté une proposition de loi constitutionnelle visant à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Faut-il s’en réjouir ou s’en attrister ?

Cette charte risque en effet de donner des droits à des minorités ethniques d’utiliser leur langue minoritaire dans leurs relations avec l’administration et l’État, comme le souligne l’Abeille et l’architecte.

Le véhicule linguistique de ces relations est traditionnellement la langue française. Cette tradition remonte à l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, prise par le roi François Ier en 1539, pour imposer l’usage du français dans les actes officiels et de justice. Elle ne date donc pas de la dernière république.

Remarque : Dix ans plus tard, en 1549, un certain Joachim du Bellay publiait Défense et Illustration de la langue française, un texte largement « inspiré » du Dialogo delle Lingue (la notion de plagiat n’existait probablement pas encore) publié par l’Italien Sperone Speroni en 1542. Ces deux textes s’inscrivaient dans un courant idéologique de guerre linguistique axé à la fois vers l’intérieur (imposer sa langue comme langue d’État) et vers l’extérieur (démontrer la supériorité de sa propre langue face aux autres langues d’État). Voir L-J. Calvet, La guerre des langues, 1987.

« Unie dans la diversité » ou « liberté, égalité, fraternité » ?

Difficile de ne pas se laisser emporter dans le débat politique.

Certes,  la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires donne plus de droits à certaines langues – comme le soulignent à juste titre ses opposants – mais n’est-ce pas un progrès par rapport à la situation actuelle où aucune d’entre elles ne peut faire valoir les droits en question – comme omettent de le souligner ces mêmes opposants ?

Que l’on soit pour ou contre la charte, le débat se prête bien aux simplifications : protégez les langues minoritaires, vous êtes dans le camp des régionalistes, des communautaristes, des eurocrates, etc. ; protégez la légitimité du français, vous êtes du côté des nationalistes, des défenseurs de la laïcité, des souverainistes, des europhobes, etc.

La réalité n’est-elle pas un peu plus complexe ?

Parler irlandais ne rend pas catholique. Parler basque ne rend pas terroriste. Parler des langues ne rend ni plus gentil ni plus intelligent, mais parler (et écrire !) des langues « régionales » ne rend ni « régionaliste », ni « éthniciste ». Comme je l’ai déjà souligné, les langues régionales sont au régionalisme ce que le violon est à la musique de chambre. Elles peuvent en devenir le véhicule, mais n’en seront jamais l’essence.

La République française est-elle réellement menacée par la diversité d’origines, de cultures et de croyances (venues d’ailleurs, comme les clowns tueurs) ?

La tolérance de la diversité risque-t-elle de mener à la disparition des principes républicains ? La France ne peut-elle exister que dans le giron de la langue française ? Les réponses à ces questions sont-elles réellement si évidentes ?

Cette charte ne sert à rien, nous dit-on car « les langues régionales et minoritaires ne sont ni menacées ni en danger. Elles sont enseignées librement et chacun a le droit de les apprendre ».

Certes. Mais ne peut-on pas dire la même chose à propos des chômeurs ? Après tout, ils sont libres de trouver du travail, personne ne les en empêche. Quant aux femmes qui touchent des salaires moins élevés que les hommes, elles sont libres de demander des augmentations (et d’avorter le cas échéant). Personne n’oblige les réfugiés (syriens ou d’ailleurs) à rester en France… Logique malheureusement imparable.

Je force cyniquement le trait, mais le raisonnement n’est-il pas le même ?

La muséification

Voici le vrai problème : certaines langues (dites « régionales », attention, il y en a qui sont plus régionales que d’autres !) « appartiennent au patrimoine de la France » (article 75-1 de la Constitution).

Or quand la reconnaissance patrimoniale s’intéresse à votre langue, c’est un peu comme quand le FMI s’intéresse à votre économie. Comme la perceuse du « dentiste » de Marathon Man, « c’est sans danger ».

La reconnaissance patrimoniale fige. Elle rend historique et dépassé ce qui était présent et sémantique, ce qui était porteur de sens pour une communauté donnée (Françoise Choay, La terre qui meurt, 2011).

Comme l’architecture, les langues peuvent être porteuses d’une valeur symbolique pour les communautés qui les parlent. Mais de même que l’architecture, elles sont avant tout une réalité quotidienne. Si on les muséifie, elles cessent de l’être.

C’est là que réside l’intérêt de la charte. Contrairement à l’article 75-1 de la Constitution, qui vous assure que pour ne pas l’abîmer, on va ranger votre langue dans une belle vitrine, la charte des langues minoritaires vous donne le pouvoir de faire vivre votre langue hors du carcan pseudo-culturel.

Le vrai problème, ce n’est donc pas de savoir quelles mauvaises intentions se cachent derrière la charte des langues minoritaires et derrière les outils législatifs plus généralement, mais comment utiliser ces outils pour faire cohabiter des personnes d’origines, de cultures ou de croyances diverses.

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