L’art est difficile… #2

Patrick Couton ou l’art de la compensation

Patrick Couton est le bon génie qui se cache derrière chacune des traductions françaises des ouvrages de la série du Disque-Monde. Si tu ne sais pas qui est Terry Pratchett, amie lectrice qui ne sais pas qui est Terry Pratchett, je te conseille de faire un tour chez ton libraire et de te procurer l’un des nombreux et désopilants ouvrages de ce conteur britannique.

Si l’auteur étranger est le père (ou la mère) de l’univers et du style littéraire qu’il crée, le plaisir que nous éprouvons à le lire en français ne peut lui être entièrement attribué. La maternité de ce plaisir (faut-il le re-souligner ?) revient en grande partie au traducteur. Ainsi, lorsqu’on lit du Pratchett en français, c’est du Couton dans le texte.

Heula ! Comment oseuje ? Levée de boucliers ! Attention champs de mines ! Okay, certains vont dire que je pousse le bouchon. Pratchett possède un style bien à lui, que Couton ne fait que traduire, n’est-ce pas ? Mes oreilles sifflent…

En effet, Terry Pratchett est l’auteur à succès d’une littérature que certains qualifieront de loisir pour adolescents attardés, et que les éditeurs se sont d’ailleurs empressés d’estampiller de la mention « fantasy ».

La satire sociale et politique que constitue l’ensemble des romans du Disque-monde est pourtant beaucoup plus proche des Voyages de Gulliver, de Candide ou d’Asterix que du Seigneur des anneaux, mais passons.

Il se trouve que Terry Pratchett n’a jamais obtenu de prix littéraire en France (je dis « en France » car au Royaume-Uni, cet Officier de l’Ordre de l’Empire britannique a reçu moulte récompenses pour son œuvre littéraire).

Ce n’est pas le cas Patrick Couton : en 1998, il a reçu le grand prix de l’imaginaire pour l’ensemble de ses traductions des romans du Disque-monde.

Je n’ai donc pas l’intention de présenter Patrick Couton. D’autres l’ont très bien fait ailleurs (voir par exemple : les fans du Disque-monde, Littexpress, SF mag, Actu SF).

En revanche, je tiens à évoquer la facilité (apparente !) avec laquelle il trouve des compensations.

« Compensation ? Ouatzat ? » t’entends-je marmonner amie lectrice qui espère que je ne vais pas te faire le coup de la digression traductologique.

Raté. La compensation consiste à pallier la perte d’effets stylistiques [note du traducteur ton serviteur : « pallier » est un verbe transitif direct, ce qui signifie qu’il se construit avec un complément d’objet direct ; on dit « pallier les problèmes » et non « pallier aux problèmes », si, si, j’insiste] que l’auteur cherche à produire.

Rappelons au passage que cet effet est tout à fait subjectif, puisqu’il ne se produit qu’au moment de la lecture, et seulement si le lecteur le perçoit. Dans les textes traduits, cette perte d’effet est provoquée par cette trahison que l’on désigne communément sous l’euphémisme « intraduisible ». Fin de la digression.

Couton est donc passé maître dans l’art de la compensation. Une encyclopédie ne suffirait pas à répertorier les stratégies qu’il emploie pour (ne pas) traduire les références culturelles et les jeux de mots utilisés par Pratchett.

Voici un exemple tout simple sur lequel j’aimerais attirer l’attention de ton œil aiguisé : Men at arms, le titre d’une parodie de polar qui revisite les clichés du genre.

La facilité voudrait qu’on le traduise par « Les gens d’armes ». Le sens resterait et le jeu de mots aussi. Mais quid de la puissance évocatrice ?

Enters Patrick Couton et son « Guet des Orfèvres ».

Je ne te ferai pas l’affront de nommer le service administratif installé au n36 du toponyme auquel il fait référence, amie lectrice fan de polars, ni celui d’évoquer l’origine du terme anglais « men at arms » — tâche que Pratchett réserve d’ailleurs au capitaine Carrot.

Je n’évoquerai pas non plus sa proximité avec un célèbre fleuve, qui tel l’Ankh pratchettien (ou la Tamise), hante l’histoire du roman parisien (« personnage à part entière dans cette histoire » comme le veut le cliché du genre).

Non seulement Couton excelle dans l’art de replacer des jeux de mots (je dis bien « replacer », et non « remplacer ») mais ceux-ci lui laissent à leur tour un champ plus libre vis-à-vis des références culturelles à trahir traduire.

Car ce sont avant tout les condés flics keufs poulets cognes la police, non pas les gendarmes, qui peuplent l’univers du polar français.

Et comme si cela ne suffisait pas, l’homme est aussi un musicien de talent.

L’art un difficile. Bravo Monsieur Couton.

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