Recherche

vol 67 Du cosmopolitisme en Méditerrannée

Sous la direction de Escallier Robert & Gastaut Yvan
1 décembre 2003
Le laboratoire de recherches : Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine, étudie dans un temps long les sociétés méditerranéennes et leur inscription dans les territoires. Il développe, parmi d'autres champs de recherches, des études sur les mobilités et les villes comme en attestent les travaux publiés et les différents numéros thématiques des Cahiers de la Méditerranée. Le présent volume consacré au Cosmopolitisme en Méditerranée est l'aboutissement d'un travail collectif associant aux chercheurs du CMMC, les membres d'autres équipes de l'Université de Nice Sophia-Antipolis (URMIS SOLIIS CNRS), et de diverses universités et centres de recherches méditerranéens et européens. Le cosmopolitisme a suscité depuis longtemps l'attention des chercheurs en sciences sociales, particulièrement des historiens, confrontés aux évolutions, aux transformations des sociétés urbaines bousculées par les multiples transitions tant politiques qu'économiques, sociales, culturelles ou territoriales. L'attention parfois très vive portée au cosmopolitisme a connu des phases d'affaiblissement sinon d'abandon pour acquérir une nouvelle acuité durant ces dernières années. Le cosmopolitisme, au début du XXI° siècle retrouve du sens ; il permet de poser de nouvelles questions concernant l'évolution des cités et des sociétés de la Méditerranée. Il est une façon de revisiter à la fois les mobilités humaines, les nouveaux paysages urbains, les évolutions différentielles des sociétés citadines des rives nord et sud. Entre réalité et représentations, il permet de tester la validité de nouvelles hypothèses et la fonctionnalité d'approches méthodologiques variées. La publication de ce numéro des Cahiers de la Méditerranée bénéficie de l'aide financière de la Région Provence Alpes Côte d'Azur et de l'Université de Nice Sophia-Antipolis. R. ESCALLIER et Y. GASTAUT

sommaire détaillé

  • Robert Escallier  :  LE COSMOPOLITISME MÉDITERRANÉEN      RÉFLEXIONS ET INTERROGATIONS 
    La remontée actuelle du concept de cosmopolitisme permet de restituer l’évolution de la ville méditerranéenne, ses modes d’organisation, les temps forts de la qualification des sites, le renouvellement des paysages, dans un temps long.  L’hypothèse retenue est l’existence de plusieurs âges du cosmopolitisme méditerranéen, témoins de la mise en place d’ordres urbains successifs. La logique de l’Etat-Nation avait brisé le fragile équilibre des réseaux assurant l’interface entre l’Empire Ottoman et les impérialismes européens. L’affaiblissement des Etats, suite à l’internationalisation des économies et à l’instauration d’un nouvel ordre spatial, la métropolisation, s’accompagne-t-il de l’émergence d’un nouveau modèle de cosmopolitisme urbain en Méditerranée ?
  • Anne BROGINI  :  UN COSMOPOLITISME DE FRONTIÈRE
    Au XVIIe siècle, le Grand Port de Malte, composé des quatre cités de La Valette, Vittoriosa, Senglea et Bormula, est un espace fortement cosmopolite, où se côtoient non-chrétiens et chrétiens. Les non-chrétiens sont tous esclaves, exception faite des marchands venus racheter les captifs qui résident pour un temps très limité. Quant aux marchands, corsaires, marins, commerçants et artisans, ils sont tous catholiques : ceux qui ne le sont pas ne peuvent s’installer durablement à Malte. Un contrôle sévère de la population, mené par les autorités politiques et religieuses (Ordre de Malte, Inquisition, clergé), s’efforce constamment de maintenir une uniformité religieuse de la société portuaire, contribuant ainsi à une assimilation des nouveaux venus qui ne vivent donc pas en communautés. La situation frontalière de l’archipel maltais, en bordure de la rive musulmane, a favorisé la constitution d’un cosmopolitisme particulier, à la fois ouvert à la dissemblance (langues, coutumes, origines géographiques) et absolument clos à la différence religieuse.  
  • Pierre-Yves BEAUREPAIRE  :  LE COSMOPOLITISME MAÇONNIQUE DANS LES VILLES MEDITERRANEENNES AU XVIIIE SIECLE
    La Franc-maçonnerie du siècle des Lumières fait profession de foi cosmopolite. Ses membres projettent d’élargir l’espace de circulation harmonieuse et de concorde du temple de la Fraternité jusqu’aux limites de l’ oikoumène . La loge du grand négoce marseillais Saint-Jean d’Ecosse fonde notamment des ateliers en Méditerranée et tisse de solides réseaux de correspondance. Les consuls et les voyageurs sont très actifs dans l’expansion de l’Ordre et favorisent la circulation des symboles et des rituels. D’authentiques syncrétismes maçonniques s’ébauchent. Mais la rencontre avec l’autre, protestant, juif, musulman ou renégat confronte également le cosmopolitisme maçonnique à la réalité des pratiques sociales et religieuses de discrimination et d’exclusion.
  • Samuel FETTAH  :  LE COSMOPOLITISME LIVOURNAIS REPRESENTATIONS ET INSTITUTIONS  (XVII-XIXe SIECLES)
    Livourne, grand port international de commerce animé par les réseaux du grand négoce méditerranéen, fut pendant plus de deux siècles une ville cosmopolite. Son cosmopolitisme était altérité, car sa population, son économie et son fonctionnement en faisaient une ville perçue comme différente des autres villes toscanes ; il était aussi institutionnel car les communautés de négociants allogènes -« les nations »-, participaient à la gestion de la cité. Reconnues elles étaient directement liées au Prince et avaient un rôle politique, administratif et social. Le cosmopolitisme fit de Livourne une ville différente mais bien intégrée dans l’Etat toscan.
  • Ahmed SAADAOUI  :  LES EUROPÉENS À TUNIS AUX XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES
    Avec l’établissement d’un pouvoir turc à la tête de la Régence de Tunis, en 1574, les échanges avec l’Europe se développent et les Européens qu’ils soient juifs, chrétiens convertis à l’Islam, captifs ou libres par leurs talents variés occupent une place remarquable au sein de la société tunisoise. Cette communication, traite de quelques conséquences de la présence européenne à Tunis, sur les grands ensembles architecturaux et le développement urbain de Tunis à l’époque ottomane à travers l’abondante documentation concernant les wakfs des fondations étudiées. Le premier aspect intéresse les Livournais et l’extension du quartier israélite, le deuxième concerne les renégats,  les chrétiens libres et les consuls et enfin, le troisième se rapporte aux captifs et aux bagnes.
  • Maria GHAZALI  :  LE COSMOPOLITISME DANS LA RÉGENCE DE TUNIS À LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE A TRAVERS LE TÉMOIGNAGE DES ESPAGNOLS
    Maures, Turcs, Kulughlis, Juifs, Grecs, Européens : voilà la composition ethnique de la Régence de Tunis à la fin du XVIIIe siècle. Ce mélange pluriethnique, de religions et de nations fait de Tunis un lieu de cosmopolitisme. Loin des idéaux de cosmopolitisme des intellectuels du Siècle des Lumières, le cosmopolitisme à Tunis est un cosmopolitisme d’intérêts politiques et économiques qui engendrent parfois, sur le terrain, des tensions inter et intra-communautaires. Les limites du cosmopolitisme se trouvent précisément dans les raisons de celui-ci.
  • Marie-Carmen SMYRNELIS  :  COEXISTENCES ET RÉSEAUX DE RELATIONS À SMYRNE AUX XVIIIE ET XIXE SIÈCLES
    Smyrne est une ville cosmopolite de par sa composition pluriethnique. Chaque population qui la compose s’inscrit dans des quartiers bien précis. Mais, les habitants de la ville nouent des liens entre eux qui transcendent les différences ethniques, par des pratiques de sociabilité et parfois même par des mariages. Ces divers contacts et mélanges posent le problème de l’identité des individus nés à Smyrne à la fin du XVIII°siècle et au XIX° siècle.
  • Hervé GEORGELIN  :  SMYRNE A LA FIN DE L’EMPIRE OTTOMAN  UN COSMOPOLITISME SI VOYANT
    Je décris et analyse certains aspects du cosmopolitisme ottoman, à Smyrne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Loin d’être une forme de coexistence joyeuse et chaotique, je démontre que les cosmopolites n’estimaient pas la pluralité des populations présentes, en termes religieux, linguistiques et culturels au sens large. Le cosmopolitisme était un ordre social rigoureux, où les références perpétuelles à l’Occident obligeaient chacun à s’insérer dans une hiérarchie sociale. Comme pour se convaincre eux-mêmes, les Smyrniotes se mettaient régulièrement en scène à travers une riche iconographie très « Belle-Époque ». Néanmoins, la réalité embarrassante du cosmopolitisme ne résiste pas à l’émergence des nationalismes, chaque groupe revendiquant à lui tout seul la capacité d’incarner au mieux, sur place, la civilisation par excellence.
  • Malte FUHRMANN  :  COSMOPOLITAN IMPERIALISTS AND THE OTTOMAN PORT CITIES. CONFLICTING LOGICS IN THE URBAN SOCIAL FABRIC
    L'étude des cités portuaires ottomanes du XIXe siècle a amplement attesté l'existence d'une culture cosmopolite mais également de tensions interethniques antagonistes. La recherche a, jusqu'alors, souvent eu du mal à mettre en perspective ces deux dimensions du même phénomène. Je suggère ici à travers l'analyse micro-historique des habitants du port de comprendre quels éléments contribuent à des modes d'interaction cosmopolites et ceux qui peuvent conduire à des réactions nationalistes. Cette approche ne divise pas les habitants de la ville en deux camps nettement séparés, mais révèle la nature contradictoire des interactions sociales et la vie d'une société urbaine qui concilie des pôles opposés.
  • Randi DEGUILHEM  :  DAMAS AU XIXe SIECLE, UN COSMOPOLITISME DE L’ESPRIT ? LES NOUVELLES ECOLES LAÏQUES DE L’ETAT OTTOMAN
    L’Etat ottoman au XIX°siècle, décide la création de nouvelles écoles (maktabs). Ces écoles laïques ouvertes à tous sans distinction de religion ou de rang social  deviennent le lieu d’un véritable cosmopolitisme et transforment les sociétés de l’Empire.  A Damas, elles viennent renforcer les espaces publics cosmopolites de rencontres que sont les salons littéraires (majlis) ou les réunions régulières de  réflexion des femmes de l’élite syrienne.
  • Katerina TRIMI-KIROU  :  QUEL COSMOPOLITISME À L’ÈRE DES NATIONALISMES?
    Influencés par le modèle dominant en Europe de l’Etat-nation, les mouvements irrédentistes étaient très actifs dans les régions de l’Empire ottoman, car les divers immigrants transportaient en Egypte leurs nationalismes respectifs. Ce phénomène est étudié à travers la colonie grecque d’Alexandrie. Entre 1919 et 1922, les relations entre la colonie grecque et la population égyptienne étaient tributaires des deux nationalismes.  Si la ville était administrée par des institutions multiethniques, les institutions ethniques étaient les plus nombreuses, ce qui entraînait des frictions à de nombreuses occasions. L’importance de ces conflits de nationalismes au sein de la ville d’Alexandrie montre les limites du mythe de la cité cosmopolite par excellence.
  • Frédéric ABECASSIS  :  ALEXANDRIE, 1929 RÉFLEXIONS SUR LE COSMOPOLITISME À L'ÉCOLE FRANÇAISE
    Le mythe du cosmopolitisme alexandrin a été entretenu et diffusé par l'intermédiaire des établissements d'enseignement français et anglais au début du XX° siècle. Ce mythe a été alimenté par les représentations, la cohabitation d'enfants et d'adolescents de statuts sociaux, de religions et de nationalités différents au sein de ces écoles étant souvent embellie par le souvenir et a donné du corps à la fameuse « communauté citadine » alexandrine.
  • Buket TÜRKMEN  :  LES CONTRE-PUBLICS ISLAMISTES ET KEMALISTES DANS LE PROCESSUS DE RECONSTRUCTION DE L’ESPACE PUBLIC TURC
    En Turquie, face à l’Etat-Nation laïque qui construit et définit un espace public homogénéisant, resurgissent  dans les villes comme Istanbul des sociétés cosmopolites. Elles s’expriment au moyen des contre-publics qui reconstruisent l’espace public imposé. Les fondations islamiques et les associations kémalistes sont les lieux de formation de ces contre-publics.  A travers l’étude de quatre fondations, deux islamiques et deux kémalistes, est analysée la formation de jeunes stanbouliotes  et leur intégration à la modernité urbaine.
  • Laurent DORNEL  :  COSMOPOLITISME ET XÉNOPHOBIE : LES LUTTES ENTRE FRANÇAIS ET ITALIENS DANS LES PORTS ET DOCKS MARSEILLAIS, 1870-1914 
    À la fin du XIXe siècle, le terme cosmopolitisme prend une connotation péjorative : le cosmopolitisme devient l’ennemi de la patrie. La cohabitation entre les individus n’est plus pacifique. Cette étude traite de l’opposition violente entre Français et Italiens à la fin du XIXe siècle, dans une ville hautement symbolique Marseille, et plus particulièrement dans le milieu professionnel du port et des docks. Ce rejet du cosmopolitisme a néanmoins donné naissance à une autre forme de cosmopolitisme qui est l’internationalisme.
  • Yvan Gastaut  :  MARSEILLE COSMOPOLITE  APRÈS LES DÉCOLONISATIONS : UN ENJEU IDENTITAIRE
    Le cosmopolitisme permet tout d’abord aux différentes communautés de coexister dans un espace urbain, puis dans un deuxième temps, de se rencontrer voire de se mélanger. La ville de Marseille a connu ces deux temps du cosmopolitisme. Après la décolonisation, au début des années 1970, la ville s’affiche ouvertement raciste, puis, à la fin des années1980, Marseille jouit d’une image positive, lieu de solidarité et de pacification interethnique. Entre rejet et accueil, le cosmopolitisme devient un élément important de la construction identitaire de la ville.
  • Daniel GORDON  :  JUIFS ET MUSULMANS À BELLEVILLE (PARIS 20e) ENTRE TOLÉRANCE ET CONFLIT
    Belleville, quartier de l’Est parisien, est une implantation dans le Nord de l’ancien cosmopolitisme méditerranéen, avec une forte présence de maghrébins juifs et musulmans.  Mais la coexistence n’a pas été toujours été facile, notamment lors des émeutes de juin 1968 qui ont opposé les deux communautés. Cet article interroge cet événement comme révélateur du modèle de cosmopolitisme local. Dans le contexte agité des événements de mai 1968 et du premier anniversaire de la Guerre des Six Jours, les divers observateurs ont attribué l’émeute de Belleville à des tensions entre éternels ennemis, à un complot sioniste, à un complot arabe, ou à un complot capitaliste selon leur goût.
  • William BERTHOMIERE  :  L’EMERGENCE D’UNE TEL AVIV COSMOPOLITE OU LES EFFETS D’UN FIN MELANGE ENTRE RECONFIGURATIONS SOCIOPOLITIQUES INTERNES ET EXTERNES
    Israël accueille aujourd’hui des milliers d’immigrants non-juifs originaires du monde entier. Ceci est dû, tout d’abord, en raison du conflit, à la fermeture du pays aux travailleurs palestiniens, et ensuite, au fait qu’Israël est à présent perçu dans le monde comme un nouvel espace d’immigration. Tel-Aviv devient une ville-monde où s’inscrivent dans l’espace urbain ces nouveaux arrivants et où se développent des associations de défense et de promotion des immigrés. Elle a acquis une véritable dimension cosmopolite.
  • Raffaele CATTEDRA  :  ESPACE PUBLIC ET COSMOPOLITISME NAPLES A L’EPREUVE D’UN INEDIT METISSAGE URBAIN
    La notion de cosmopolitisme permet d’appréhender les dynamiques actuelles de création ou de reconfiguration des territoires urbains. Cet article présente un bref historique de la représentation courante de « l’esprit urbain » de Naples, puis, par l’observation de divers quartiers, lieux, places, rues souligne l’émergence de signes inédits qui, depuis plus de dix ans, révèle une mutation des usages, des pratiques d’appropriation et d’interaction sociales de la part des nouvelles communautés étrangères immigrées, provenant du Sud de la Méditerranée, de l’Est de l’Europe et de l’Asie. Ainsi se mettent en scène des « situations cosmopolites », aptes à requalifier des espaces publics, soutenir de nouvelles formes de territorialité et nourrir la complexité culturelle de cette métropole, déjà ancienne capitale.
  • Camille SCHMOLL  :  COSMOPOLITISME AU QUOTIDIEN ET CIRCULATIONS COMMERCIALES A NAPLES
    Naples est apparue depuis quelques années comme une destination pour les migrants et connaît une diversité intra-urbaine. La ville est devenue une place marchande dans des circulations commerciales et participe de la mutation des dynamiques migratoires. C’est dans le quartier de la gare que les phénomènes de circulations commerciales des migrants sont les plus affirmés, créant des situations cosmopolites fragiles dans le temps car liées aux opportunités et motivées par une nécessité économique. Il s’agit d’un « cosmopolitisme au quotidien ».