ENS LSH - Colloque - Pour une histoire critique et citoyenne, le cas de l’histoire franco-algérienne

Pour une histoire critique et citoyenne
Le cas de l’histoire franco-algérienne

20, 21, 22 juin 2006


Présentation

Porté par un groupe d’historiens de l’Algérie et du fait colonial, ce colloque est organisé à Lyon, par l’Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines, du 20 au 22 juin 2006, en partenariat avec le Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes (LARHRA), les Instituts d’Etudes Politiques de Lyon et d’Aix-en Provence, l’Institut Charles-André Julien (Nice), l’Institut de Documentation et d’Études sur l’Histoire du Maghreb (IDEHM, Nice), l’Institut National de Recherche Pédagogique, l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Lyon, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD, Lyon), le Groupe de Recherche et d’Études sur le Maghreb et le Moyen-Orient (GREMMO, Lyon), le Centre d’histoire sociale du XXe siècle (CHS, Paris) et la Maison méditerranéenne des Sciences de l’homme (MMSH, Aix-en-Provence). Il bénéficie en outre de la participation de l’Association France-Algérie, du Cercle des Algériens ou Franco-Algériens en Rhône-Alpes (CARA), de l’association Coup de soleil, et de Coup de soleil en Rhône-Alpes, de la Cimade, et de la Cimade en Rhône-Alpes, ainsi que l’ensemble musical arabo-andalou "EL FERGANIa" (mâalouf de Constantine). Il bénéficie enfin du soutien de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, de la Ville de Lyon, de la Région Rhône-Alpes, du Ministère délégué à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, du Ministère des Affaires Étrangères.

Objectifs et thèmes abordés

Dans un contexte où s’affrontent, sur le sujet sensible de l’histoire franco-algérienne, les porte-parole de groupes de mémoire adverses, et des pressions ou injonctions d’histoires des deux côtés de la Méditerranée, le colloque se propose, pour assainir et apaiser le débat, de rendre la parole à l’histoire. Sont donc invités surtout des historiens, français, autres européens, et algériens. En effet, seule une histoire élaborée en partenariat, et fondée sur l’échange et le dialogue international, est susceptible de fortifier sainement les relations internationales, en particulier entre l’Algérie et la France. Le colloque est conçu pour aborder la moyenne et la courte durée. Il ne devra pas se limiter aux aspects politiques, afin d’embrasser aussi bien l’économie que les migrations, le poids des structures sociales et des mentalités, voire de l’inconscient. Mais il devra aussi parler d’histoire politique, d’histoire militaire, de la colonisation, des résistances à la colonisation, et du nationalisme ; sans compter encore de culture, de littérature et d’art. Au-delà, cette initiative ambitionne sur le court terme l’intensification des relations inter-méditerranéennes. A plus long terme, elle se donne des objectifs concrets comme, par exemple, la conception d’ouvrages historiques, de vulgarisation et/ou de recherche conçus en partenariat franco-algérien, ou la constitution d’une commission mixte d’historiens algériens et français en vue de la réécriture concertée des manuels d’histoire de part et d’autre de la Méditerranée.

Organisation, public et partenariats

Ce colloque a une double ambition de valorisation et d’impulsion de recherches. Il entend dresser un état du savoir sur l’histoire franco-algérienne, participer à la diffusion de connaissances avérées, et permettre l’émergence de nouvelles pistes de recherche. L’histoire franco-algérienne fait partie intégrante des programmes de l’enseignement secondaire. C’est la raison pour laquelle l’INRP et l’IUFM de Lyon ont été intimement associés à son organisation. Et parce qu’il entend laisser la démarche historienne prendre résolument le pas sur les enjeux mémoriels, ce colloque se fera aussi en partenariat avec le LARHRA (Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes), et avec le GREMMO (Groupe de Recherche et d’Études sur le Maghreb et le Moyen-Orient).

Il vise au premier chef un public d’étudiants, d’enseignants, et d’enseignants-chercheurs qui devraient se retrouver dans une démarche d’ordre scientifique. Mais dans la démarche civique qui est la sienne, il concerne également le milieu associatif régional impliqué dans les questions d’immigration et d’intégration citoyenne. Le comité d’organisation s’engagera tout particulièrement sur ce point pour que le colloque soit une occasion parmi d’autres de faire de l’ENS Lettres et Sciences humaines un lieu de rencontre et d’échange. La médiatisation du colloque pourrait être le point de départ d’une vaste concertation transméditerranéenne entre chercheurs et enseignants.

Rendre la parole à l’histoire

Touchant l’histoire franco-algérienne, ce colloque a une ambition : il se propose de rendre la parole à l’histoire ; cela en vue d’éclairer les sociétés concernées par un panorama aussi large que possible des recherches acquises et de celles qui sont en cours ; notamment pour la génération née à la fin de la guerre de 1954-1962 et dans les années suivantes, qui n’a guère travaillé sur cette histoire, et la connaît souvent mal ; et qui, sur le plan citoyen, n’a pas été formée dans le contexte de cette guerre. Le colloque veut donc dresser un bilan scientifique de l’état du savoir ; il a pour dessein de le faire connaître. Il souhaite donner la parole à ceux des historiens dont ses promoteurs pensent qu’ils servent le mieux l’histoire, loin des chroniques officielles et des leaders de mémoires, loin des « historiens » idéologues et des mémorialistes de combat. Avec pour axe principal l’histoire franco-algérienne de 1830 à nos jours, mais sans se priver d’aller chercher ailleurs les éléments d’un comparatisme. Et en faisant appel ici et là à d’autres spécialités que l’histoire pour comprendre et éclairer : par exemple sur ce qu’est une histoire officielle, ou une pression officielle sur l’histoire, par les textes qui l’instaurent. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, en France comme en Algérie, le débat n’en finit pas de s’étioler dans l’entropie franco-française, algéro-algérienne, et algéro-française. Il existe d’éminents savants, arabes, anglais, allemands, italiens... qui n’ont que rarement droit de cité dans le paysage audiovisuel tant algérien que français, et qui sont même souvent inconnus de bien des Algériens et de bien des Français : ce colloque se veut être un carrefour international de la recherche historique.

Notre entreprise, conçue comme projet intellectuel, se propose, de manière inséparable, de faire œuvre citoyenne. Nous sommes en effet persuadés que, pour ce faire, une vision sereine de l’histoire est indispensable. En effet, ce n’est pas en ancrant les acteurs sociaux et politiques, quels qu’ils soient, dans le blocage des mythes, construits sur le passé ou sur l’actualité, que l’on promeut l’intégration citoyenne apaisée, aussi bien dans le cas des enfants de l’immigration algérienne que de ceux du rapatriement, sans oublier les harkî(s). Outre que notre projet de colloque accorde à ces aspects une place de choix, il ambitionne de traiter sans tabous le plus grand nombre possible de sujets touchant à l’histoire franco-algérienne, de manière à fixer les éléments d’un savoir historique partagé. Comme l’a si bien écrit naguère le grand islamologue Jacques Berque : « La France et l’Algérie ? On ne s’est pas entrelacé pendant 130 ans sans que cela ne descende très profondément dans les âmes et dans les corps. » Seront donc sollicitées, pour participer à la mise en œuvre de notre entreprise, plusieurs associations qui travaillent sur l’immigration, sur les relations internationales et transculturelles : la CIMADE Rhône-Alpes, Coup de Soleil Rhône-Alpes, le cercle franco-algérien CARA ...

Pourquoi ce projet de colloque ?

Ce projet de colloque est né en France, à l’origine, du mouvement de protestation du collectif d’historiens qui s’est constitué contre la loi du 23 février 2005, notamment en son article 4. Il est fondé sur l’idée que la recherche et l’enseignement doivent rester libres de toute injonction politique. Il vise ainsi à promouvoir « l’histoire des historiens », laquelle reste souvent confinée dans les cercles restreints de l’université et autres instituts de recherche ; cela pour mettre à la disposition du public une histoire s’efforçant d’être honnête. Les historiens, même s’ils sont reconnus dans leur spécialité par le microcosme universitaire, peinent à faire entendre leur voix sur des sujets brûlants, et qui brûlent encore. On aurait pu penser que, 45 ans après l’indépendance de l’Algérie, la sérénité dont tentent de faire preuve les historiens s’imposerait. C’est compter sans les duretés d’aujourd’hui qui s’entremêlent avec des ressentiments qui rejouent sur hier. Il y a des passés qui ne passent pas. Ils ne passent pas parce que, de manière nullement désintéressée, des lobbies de mémoire continuent à attiser la braise. Les États, de leur côté, ne jouent pas décisivement la carte de la clarification et de la sérénité. Si l’ambassadeur de France en Algérie a eu à Sétif des mots justes pour évoquer le drame du Constantinois de mai 1945, les élus de la nation ont accouché de la loi du 23 février 2005. En son article 4, cette loi édicte que : « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord. » De telles directives sont de nature à provoquer des rebondissements en risquant de légitimer les groupes de mémoire de la nostalgie coloniale ; et, en répons, symétriquement, des réactions de la part du pouvoir d’État algérien et des groupes de mémoire qui embouchent sans nuances et sans discernement les allégations de ce même pouvoir.

Alerté par les vagues suscitées par cet article 4, le pouvoir politique français semble maintenant décidé à l’abroger, en dépit de son maintien par la représentation nationale. Cette décision d’apaisement, cependant, dit bien la particularité du contexte français : ce n’est pas tant le pouvoir politique qui pèse directement sur les historiens que les groupes organisés défendant telle ou telle mémoire contre telle autre, et qu’il laisse agir. Rejouant la guerre, ces groupes somment les historiens d’adhérer à leur vision du passé, vision qu’ils n’acceptent pas de voir soumise à la critique, relativisée, voire démentie.

Une Fondation franco-algérienne pour l’histoire

Le colloque entend poser sur les bases du savoir la question de la création d’une Fondation franco-algérienne pour l’histoire. L’article 3 de la loi du 23 février 2005 prévoit en effet la création d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie, susceptible de disposer de crédits destinés à financer des travaux de recherche. Et c’est là que le bât blesse. Car une fondation pour la mémoire n’est pas une fondation pour l’Histoire. La fondation envisagée, si elle s’avérait prisonnière des associations de rapatriés pieds-noirs et harkî(s) auxquelles s’adresse l’ensemble de la loi, ne serait alors pas un lieu pour historiens. Cela alors même que les dotations publiques des laboratoires du CNRS sont chaque année revues à la baisse, que les universités souffrent d’une pénurie de moyens pour financer la recherche des doctorants, et que les chercheurs doivent de plus en plus rechercher des financements en dehors du ministère de la Recherche, Car cette Fondation est bien inscrite dans une loi qui rend hommage à une seule catégorie de victimes : celles qui se sont battues pour l’Algérie française. Il y a bien là contradiction avec l’actuelle politique du Président de la République française qui travaille à la signature d’un traité d’amitié franco-algérien. Si les chercheurs ont besoin d’une fondation, celle-ci doit à notre sens être une fondation franco-algérienne pour l’histoire, totalement indépendante. De son côté, le pouvoir d’État algérien tend à monopoliser l’écriture et l’enseignement de l’histoire. Les Archives nationales algériennes dépendant de la Présidence. Les chercheurs n’y accèdent que sur autorisation spéciale. Et le ministère algérien de l’Éducation s’accommode encore de l’utilisation de manuels d’histoire conçus dans les années 70 et 80, qui continuent à abreuver les élèves algériens de contrevérités et d’héroïsme de commande, et qui sont encore trop souvent une caricature d’histoire. Bien entendu, il n’est pas question, pour l’historien, de nier les violences et les atrocités du passé colonial français. Mais, même si ce fut dans la brutalité de l’aménagement inédit d’un îlot capitaliste à soubassement national français, même si ce fut sur fond de spoliations et d’une clochardisation à grande échelle, les Algériens purent trouver, certes dans le trouble et la culpabilité, dans le contact avec l’entreprise coloniale française, le vecteur de désirs ; de ces désirs que connaissent tous les humains originaires d’univers cloisonnés et avides de humer les vents frais de l’extérieur. Est-il besoin d’ajouter que cela n’excuse en rien les dérives révisionnistes, au sens nostalgérique vulgaire du terme, qui, tentent, de manière souvent médiatique, et parfois fracassante, de s’emparer du devant de la scène, en symétrie consubstantielle avec les « historiens » culpabilisants de la victimisation ? Pas question pour autant de faire l’impasse sur les bien réelles violences qui ont été commises sous l’étendard du FLN. Mais le FLN ne fut en rien monolithique, et son histoire mérite mieux que des règlements de compte a posteriori ; et en tout cas pas de surfer sur une vague victimisante où tels lobbies de mémoire imposeraient à l’opinion leurs interprétations à sens unique, verrouillées une fois pour toutes. Les pesanteurs de tels lobbies, ainsi que les injonctions des histoires officielles, ne peuvent qu’aiguiser l’esprit critique de l’historien : ne doit-il pas en permanence se demander à quoi il doit être attentif pour énoncer ses vérité -les vérités de l’histoire scientifique ? Le colloque se veut donc être, à la fois, une défense et illustration du métier d’historien, de l’autonomie des chercheurs et des enseignants, en même temps que de la fonction sociale/éducative de l’historien.

Touchant à l’histoire franco-algérienne, ce colloque a donc pour ambition de donner la parole à des historiens n’ayant pas envie d’être plus longtemps confinés dans une tour d’ivoire universitaire, et répugnant à laisser plus longtemps la parole aux seuls groupes de mémoire affrontés et à leurs seuls « historiens » patentés. Et pas davantage aux pressions officielles de nostalgie coloniale, et pas davantage aux injonctions de l’histoire algérienne officielle.