Ronsard. Sonnets pour Hélène, II. 60-64


Contexte de la publication

Ronsard publie en 1578 une première version de ses Sonnets pour Hélène, sans doute à la demande du roi Henri III ; il considère alors ces « chansons » comme indignes de son âge (Ronsard a alors cinquante-quatre ans), mais aussi du style élevé, qui a – dit-il – sa préférence... Il a déjà publié, par le passé, de nombreux sonnets d’inspiration amoureuse : les Amours en 1552 (édition enrichie en 1553 et en 1554), puis une Continuation des Amours en 1555, et en 1556 une Nouvelle Continuation des Amours ; mais il a publié des ouvrges d’inspiration plus sérieuse et plus grave, notamment deux livres d’Hymnes où se déploient magnifiquement une rhétorique et une poétique de l’éloge (publication du premier livre en 1555, et du second en 1556), les poèmes politiques du Discours des misères de ce temps (1562-1563), et la Franciade en 1572, une épopée dont le héros est Francion, personnage fondateur de la nation française.

Cela ne l’empêche pas de publier encore, pendant ce temps, des poèmes plus légers ; et les Odes, qu’il ne cesse de retoucher, mêlent les deux inspirations, grave et légère, c'est-à-dire l’ode pindarique et l’ode horatienne.

Les Sonnets pour Hélène s’adressent à Hélène de Surgères, fille d’honneur (1) de Catherine de Médicis ; par son prénom, elle rappelle bien sûr Hélène de Troie, qui par son rapt (plus ou moins consenti : la discussion fait rage depuis l’Antiquité !) provoqua une guerre de dix ans entre Troyens et Achéens. La guerre de Troie, ainsi que les personnes qui l'animent, appartient à la mythologie : Ronsard l’affirme dès sa première préface à la Franciade. Hélène sera donc – comme la Cassandre des Amours – une médiatrice, une voie pour l’imaginaire.

Mais le personnage d’Hélène ne se réduit ni à son existence historique, ni à ce souvenir mythologique et littéraire. Ronsard multiplie les regards sur la femme : le recueil poétique, conçu comme un « bouquet » (II. 63), varie les couleurs, les parfums, les formes... Le domaine du poète étant – selon la distinction aristotélicienne bien connue – non pas celui de la vérité mais celui du vraisemblable, Ronsard ne cherche pas à donner un reflet fidèle d’Hélène de Surgères, mais de créer, au delà de cette figure particulière, une véritable galerie féminine.

Il faut ajouter que Ronsard s’adresse aussi à ses lecteurs et à ses lectrices ; mais dans le miroir de son écriture, Ronsard s’adresse toujours en même temps à lui-même. Ainsi l’objet poétique qu’est la femme se démultiplie en de multiples figures – c'est pourquoi la grenade est de l’amour le « symbole parfait » (sonnet II. 60) – et le sujet qu’est le poète se démultiplie lui-même au gré des décors et des situations.

Ainsi, s’il est toujours question d’amour, de service d’amour et de mal d’amour, il est mille façons différentes d’en parler : la variété du « bouquet » est presque infinie, grâce aux ressources innombrables de la rhétorique et de la versification, sans cesse recomposées par une subtile combinatoire. C’est donc davantage la qualité d’un art qu’il faut observer, apprécier, et goûter, que l’originalité ou la banalité d’un thème.

Les thèmes principaux, en effet, ne sont pas originaux... C’est dans son ornement et dans les variations sur un même thème que Ronsard se montre virtuose. Ces thèmes sont pétrarquistes – et l’on a parfois souligné ce paradoxe, que le plus grand poète européen du seizième siècle soit un auteur italien du quatorzième... Les lieux communs du lyrisme pétrarquisant viennent du Canzionere, le « Chansonnier » de Pétrarque : la vassalité de l’amant (selon le modèle courtois), l’alliance de la beauté et de la cruauté de la dame, et le caractère exceptionnel de l’aventure sentimentale ; du côté du « dire » : le regard du poète sur lui-même et sur son écriture, dans le miroir du poème ; l’expression indirecte du désir, expression ornée, et servie par une tonalité caractéristique du style élevé.


Quelques remarques sur une forme

  1. Le sonnet et les « menus fatras »...
  2. La forme du sonnet est une forme relativement récente, introduite en France par Mellin de Saint-Gelais, Marot et Peletier du Mans, principalement. Elle allie rigueur et souplesse : la forme du sonnet ne se limite pas, en effet, à l’usage de deux quatrains et d’un sizain (partagé, pour l’œil, en deux tercets). Elle présente des possibilités presque infinies de variations (2). Ces possibilités résultent de la métrique (un sonnet n’est pas forcément composé d’alexandrins, même si ce mètre s’impose au fil du seizième siècle ; et l’alexandrin lui-même peut s’employer de diverses manières, selon la place des coupes – principale et secondaires), de la disposition des rimes, et de l’organisation de la syntaxe, dans chaque vers et entre les vers, dans chaque strophe et entre les strophes.


    Exemple de variation : l’utilisation des rimes dans les poèmes 60 à 64 de la deuxième partie

    poème 60 : ABBA ABBA CC DEDE
    poème 61 : ABBA ABBA CDCDCD
    poème 62 : ABBA ABBA CDCDCD
    poème 63 : ABBA ABBA CC DEED
    poème 64 : ABBA ABBA CC DEDE

    Les poèmes 61 et 62, dont la structure rimique est semblable, comportent une différence notable par rapport au sonnet « à la française » (c’est-à-dire avec deux quatrains à rimes embrassées, un distique, et un quatrain à rimes croisées) : les vers 9 et 10 ne forment pas un distique à rimes suivies.
    Le poème 64 est à rapprocher du sonnet 60. Le seul sonnet marotique (avec un quatrain final à rimes embrassées) est le sonnet 63. Le quatrain final à rimes croisées l’emporte.


    La structure binaire du sonnet crée une tension qui se prête admirablement aux formes diverses de la loi des contraires, maintes fois illustrée depuis le premier sonnet des Amours :

     Et si verra que je sui’ trop heureus
    D’avoir au flanc l’eguillon amoureus... 

    (v. 12-13). La dynamique du sonnet est particulière : elle s’exerce entre deux parties inégales, une première plus longue (le huitain, qui développe l’idée), et une partie plus courte (le sizain, qui la resserre ou la retourne de manière à produire une surprise, une pointe : acies). Aussi, le plus souvent, le sonnet impose-t-il à une idée initiale un renversement, une surprise.

    Mais la préface posthume de la Franciade nous renseigne aussi sur l’estime où Ronsard tient, au moment où il l’écrit, les formes brèves comme le sonnet : « Celuy qui pourra faire un tel ouvrage [c’est-à-dire une épopée accomplie] [...] donne luy nom de poëte, et non au versificateur, composeur d’epigrammes, sonnets, satyres, elegies et autres tels menus fatras, où l’artifice ne se peut estendre ; la simple narration enrichie d’un beau langage est la seule perfection de telles compositions. » Le sonnet fait donc partie des « menus fatras »... En composant un recueil de sonnets en alexandrins, Ronsard ne se consacre pas au travail le plus noble à ses yeux.

    Pourtant, s’il est vrai que Ronsard respecte une stricte hiérarchie entre genus humile et genus sublime, la réalité s’avère plus complexe, à la lecture des sonnets : par exemple, le sonnet 73 des Amours chante le désir de s’élever, au dessus des amours et de la poésie vulgaires, jusqu’au sublime :

     Plus haut encore que Pindare, ou qu’Horace,
    J’appenderois à ta divinité
    Un livre enflé de telle gravité,
    Que Du bellai lui quiteroit la place. 

    En outre, bien des poèmes des Amours ou des Sonnets pour Hélène s’inpirent de la tonalité épique imitée d’Homère ou de Virgile, auxquels Ronsard rend hommage à de nombreuses reprises. Enfin, dans les Sonnets pour Hélène, qu’il compose à la fin de sa vie, Ronsard prend ses distances par rapport au néo-pétrarquisme maniériste ; les ornements eux-mêmes ne visent pas seulement à pétrarquiser, ou à mignardiser : ils contribuent à donner au sonnet, « haut elevé par le vent de ma vois », sa dignité littéraire.

    Pour apprécier la richesse de cette forme, il faut la faire sonner et résonner, comme y invite le nom même de cette forme, dérivée de « son » qui en ancien français désigne un « chant », une « musique ». Dans la première préface de la Franciade, en 1572, Ronsard attire l’attention du lecteur sur l’importance de la lecture à haute voix : « Je te supliray seulement d’une chose, lecteur, de vouloir bien prononcer mes vers & accommoder ta voix à leur passion, & non comme quelques uns les lisent, plustost à la façon d’une missive, ou de quelques lettres Royaux que d’un Poëme bien prononcé : & te suplie encore derechef où tu verras cette merque ! vouloir un peu eslever ta voix pour donner grace à ce que tu liras... » Il donne même quelques exemples pour illustrer sa conception de la musicalité des mots : « Je veux t’advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont pius de son celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les consonnes M, B, et les SS, finissants les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vrayes lettres heroÏques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers. » (3)


  3. Le choix de l’alexandrin : un vers « facile »
  4. Ne nous trompons pas non plus sur le choix de l’alexandrin : à l’époque où Ronsard compose ses Sonnets pour Hélène, il le considère comme le mètre le plus « facile » : il l’affirme six ans avant la première édition de ce recueil, dans la première préface de La Franciade, et le répètera dans la préface posthume. Pour son épopée il a choisi le décasyllabe : « Il ne faut t’esmerveiller, lecteur, dequoy je n’ay composé ma Franciade en vers Alexandrins, qu’autrefois en ma jeunesse, par ignorance, je pensois tenir en nostre langue le rang des carmes heroïques [...], les estimant pour lors plus convenables aux magnifiques argumens et aux plus excellentes conceptions de l’esprit que les autres vers communs. Depuis, j’ay veu, cogneu et pratiqué par longue experience que je m’estois abusé ; car ils sentent trop la prose tresfacile, et sont trop enervez et flaques [...]. Au reste, ils ont trop de caquet, s’ils ne sont bastis de la main d’un bon artisan, qui les face autant qu’il luy sera possible hausser comme les peintures relevées, et quasi séparer du langage commun, les ornant et enrichissant de figures, schemes, tropes, metaphores, phrases et periphrases eslongnées presque du tout, ou pour le moins separées de la prose triviale et vulgaire (car le style prosaïque est ennemy capital de l’eloquence poëtique), et les illustrant de comparaisons bien adaptées, de descriptions florides, c'est-à-dire enrichies de passemens, broderies, tapisseries et entrelassements de fleurs poëtiques, tant pour representer la chose, que pour l’ornement et splendeur des vers [...]. » De cette longue phrase il résulte que l’alexandrin n’apparaît plus aux yeux de Ronsard comme le vers héroïque et noble par excellence ; mais aussi, d’autre part, qu’un mètre, quel qu’il soit, est ennobli par le travail du verbe, à l’exemple des meilleurs auteurs : « Tous ceux qui escrivent en carmes, écrit-il plus loin, tant doctes puissent-ils estre, ne sont pas poëtes. il y a autant de difference entre un poëte et un versificateur qu’entre un bidet et un genereux coursier de Naples, et, pour mieux les accomparer, entre un venerable prophete et un charlatan vendieur de triacles (4). »


  5. Autres aspects de la poésie
  6. Cette préface posthume est instructive pour d'autres raisons : elle est proche, chronologiquement, de la composition du recueil des Sonnets pour Hélène, et Ronsard y fait part de ses préférences et de ses opinions touchant la poésie du passé (il accorde sa préférence à Homère, Virgile et Lucrèce ; « les autres poëtes latins ne sont que naquets de ce brave Virgile, premier capitaine des Muses, non pas Horace mesmes, si ce n’est en quelques-unes de ses Odes ; ny Catulle, Tibulle et Properce, encore qu’ils soient tres-excellens en leur mestier ; si ce n’est Catulle en son Atys, et aux nopces de Peleus, le reste ne vaut la chandelle »...). Il formule son opinion sur quelques points de versification : par exemple, il dit avoir changé d’avis sur l’usage de l’enjambement (qu’il juge bon, contrairement à ce qu’il pensait « en [s]a jeunesse ») ; sur la nécessité des ornements, qui doivent être adaptés au style (épique, en l’occurrence), et utilisés avec ordre et mesure (le poète épique « aura une bouche sonnant plus hautement que les autres, et toutefois sans se perdre dans les nues ») ; ou encore sur l’émotion que doit provoquer le poème : « Tu seras industrieux à esmouvoir les passions et affections de l’ame, car c’est la meilleure partie de ton mestier, par des carmes qui t’esmouvront le premier, soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en facent autant après toy »... Il rappelle également – se conformant en cela à la Poétique d’Aristote – que le domaine du poète n’est pas celui de la vérité, mais du vraisemblable. Pour parler du lexique, Ronsard use volontiers de métaphores naturalistes : « si les vieux mots abolis par l’usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, amender et cultiver, afin qu’il se repeuple de nouveau : exemple de lobbe, qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe lobber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. » La langue du poète doit être vivante et féconde, pour faire s’épanouir les fleurs de poésie. Ces considérations s’appliquent en grande partie aux Sonnets pour Hélène.


Suggestion de lectures :

Du Bellay

  • La Deffence et illustration et la langue francoyse, 1549

Pierre de Ronsard

  • Préface des Odes, 1550
  • Abbregé de l’art poëtique françois, 1565
  • Préface de la Franciade, 1572, et préface posthume, 1587

Une édition du XIXe siècle des Œuvres de Ronsard (édition de Prosper Blanchemain) peut être consultée sur Google books.


(1) « On appelle, Filles d'honneur, des filles de qualité qui sont auprés des Reines, des grandes Princesses » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694)
(2) Pour ses Cent mille milliards de poèmes, publiés en 1961, c'est la forme du sonnet que choisit Raymond Queneau.
(3) C’est moi qui souligne.
(4) Triacle : potion, contrepoison.