Revue française de psychanalyse 2005/5
Revue française de psychanalyse
2005/5 (Vol. 69)
510 pages
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I.S.B.N. 2130552528
DOI 10.3917/rfp.695.1613
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IV - Sublimation et création

Vous consultezMarguerite Obscur Donnadieu Duras : “ Sublime, forcément sublime ”

AuteurChristian Jouvenot du même auteur

20, rue de la Préfecture
25000 Besançon

“ Cette sublimation dont les psychanalystes sont encore étourdis de ce qu’à leur en léguer le terme, Freud soit resté bouche cousue. ”Hommage, fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol V. Stein, Jacques Lacan, 1965.

À la demande de Serge July pour Libération, le mercredi 17 juillet 1985, moins d’un an après le Goncourt que Marguerite Duras reçut pour L’Amant, paraît sur trois pages l’article suivant : « Marguerite Duras : sublime, forcément sublime Christine V. » Encadrent la première page de l’article, en gros caractères en haut de page, cette citation : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison », et en bas de page cette autre : « On l’a tué dans la douceur ou dans un amour devenu fou. » Le lieu où l’enfant mort est retrouvé a donné son nom à l’affaire dont c’est le 273e jour : l’affaire de la Vologne, surmédiatisée, dont ici dès le titre vous avez retrouvé le souvenir[1] [1] « Dans ce choix passionnel se lisent toutes...
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. L’article se termine ainsi : « Je parle du crime commis sur l’enfant, désormais accompli, mais aussi je parle du crime opéré sur elle, la mère. Et cela me regarde. Elle est encore seule dans la solitude, là où sont encore les femmes du fond de la terre, du noir, afin qu’elles restent telles qu’elles étaient avant, reléguées dans la matérialité de la matière. Christine V. est sublime. Forcément sublime. »[2] [2] Entre guillemets dans ce texte, ce qui est extrait...
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2 Dans mon propos, bien sûr limité, il ne s’agira pas de l’affaire, mais d’écriture et de sublimation. Il y a ici autre chose qu’une révolte ou une passion féministe : Antigone seule contre tous, contre les hommes, pour la loi des dieux contre la loi de la cité, etc.[3] [3] Antigone telle que je l’évoque dans « Antigone »,...
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. S’il y a une Antigone ici, c’est, sans miroir, sans réfléchir, dans l’immédiateté, dans une adhésion sans espace, étouffante, mélusinienne, celle restée prisonnière dans l’enceinte maternelle. L’article fait l’effet d’un délire, d’un texte halluciné. Jugé scandaleux, il est, depuis, interdit de publication[4] [4] À l’heure de la correction de ce texte, cet...
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. « Et cela me regarde », écrit-elle : c’est de Marguerite Duras qu’il s’agit. Le texte est le produit d’une défense de survie contre une angoisse autrement intraitable : l’angoisse est d’attaque sur les liens, d’anéantissement, là est pour moi le crime, la défense est la sublimation. L’économie est plus celle du triangle des Bermudes (en clinique : empathie, contre-transfert, identification projective) que celle de la triangulation œdipienne. Nous sommes dans ce registre décrit par A. Green[5] [5] A.  Green, Le travail du négatif, Paris, Éd. ...
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d’un système « entretenu contre la possibilité qu’il faut toujours tenir la plus éloignée, celle de voir apparaître dans la psyché une véritable organisation œdipienne, considérée en fin de compte comme le danger suprême ». En quête d’une symbolisation qui se révèle toujours fragile, le registre prévalent des investissements est celui du sensori-perceptivo-moteur[6] [6] R.  Roussillon. ...
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.

À PARTIR DE LA DOULEUR : SUBLIMATION ET SURVIE

3 « Nous sommes à la pointe d’un combat sans nom, sans armes, sans sang versé, sans gloire, à la pointe de l’attente. Derrière nous s’étale la civilisation en cendres, et toute la pensée, celle depuis des siècles amassée... Ce qui survient, ce sont des bouleversements sans objet, des arrachements d’on ne sait quoi, des écrasements idem, des distances qui se créent comme vers des issues, et puis qui se suppriment, se réduisent jusqu’à presque mourir, ce n’est que souffrances partout, saignements et cris, c’est pourquoi la pensée est empêchée de se faire, elle ne participe pas au chaos mais elle est constamment supplantée par ce chaos, sans moyens, face à lui. »[7] [7] M.  Duras, La Douleur, Paris, POL, 1985 (publié...
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Ce pourrait être un tableau de Francis Bacon. Selon moi, cette épreuve, transcrite en 1945 et réécrite en 1985 dans La Douleur, dans l’attente avril-mai 1945 du retour hypothétique de Robert Antelme, du camp de Dachau, mari de Marguerite Duras à ce moment-là, réactive après coup des angoisses d’attaque sur les liens et d’abandon déstructurantes de la petite enfance, répète les états d’absence psychique de sa mère auxquels devait faire face Marguerite depuis toujours. À partir de là, Duras s’installe dans la répétition. Cet après-coup est sans doute la voie qui conduit au réinvestissement du chaos antérieur jusque-là dépassé. La Douleur, témoignage d’une épreuve catastrophique de souffrance désubjectivante, est pour moi ce qui livre à ciel ouvert la précarité du sujet, la fragilité de sa symbolisation, et par suite la déstructuration du langage dans l’œuvre de Duras. Cet après-coup sonne le glas de l’après-coup, et investit les mécanismes archa ïques de défense dans l’écrasement de la temporalité : « La civilisation en cendres... »

PROJECTION ET SUBLIMATION

4 « Écrire permettant peut-être de dire quelque chose de ce qui ne pourrait se dire sans folie. »[8] [8] Dionys Mascolo. ...
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À partir de la découverte du corps du petit Grégory flottant sur la Vologne, la projection de M. Duras, ou plutôt de Marguerite D..., dans l’approche de cette affaire, est massive. L’article, à l’évidence, témoigne de sa quête identitaire. Sans égard pour la présomption d’innocence, balayant toute réalité sur son passage, enflée par la puissance d’une provocation paradoxale, elle soutient, avec une ferveur ardente et de ce fait même déplacée, la thèse du meurtre commis par la mère. Ce dossier, en réalité, elle l’instruit depuis toujours, elle cherche depuis toujours à en réunir les pièces à conviction : comme dans la Vologne, s’il est une mort, c’est par noyade, déjà, dès son premier roman Les Impudents publié en 1943. Il suffirait aussi de relire les premières pages de La Vie tranquille, roman, écrit en 1944 qu’elle trouve « magnifique » quand elle le relit en 1993 et dont, dit-elle, elle ne se souvenait que de la dernière phrase : « Personne n’avait vu l’homme se noyer que moi. »[9] [9]Outside. ...
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Ce n’est en réalité pas la dernière phrase du roman et que ce soit là un faux souvenir, une interprétation durassienne, ne fait qu’aller dans le sens de mon interprétation. Dans La Vie tranquille, nous retrouvons, comme près de la Vologne, la même maison isolée sur une hauteur, « le chemin monte fort jusqu’aux Bugues », la même campagne, le crime, le même que celui qu’elle invente quarante ans plus tard : « L’enfant a dû être tué à l’intérieur de la maison. Ensuite il a dû être noyé. C’est ce que je vois. C’est au-delà de la raison. Je vois le crime sans juger de cette injustice qui s’exerce à son propos. Rien. Je ne vois qu’elle au centre du monde quant à moi et ne relevant que du temps et de Dieu. Par Dieu je n’entends rien » (Libération). « Je vois, je vois, je vois... », cet agrippement à la perception comme ce qui déjà est central dans Le Ravissement de Lol V. Stein (1964). Christine V., Lol. V., un V. qui fait donc retour vingt ans après. Le même crime que celui qu’elle inventait déjà, le même « à l’intérieur de la maison », quarante ans avant, où la Rissole se substitue à la Vologne.

5 Ce n’est pas, comme l’écrit Laure Adler, « capturer Christine V. dans son univers pour en faire une héro ïne de tragédie des temps modernes. »[10] [10] Laure Adler, op. cit. ...
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L’épithète devenu verbe, c’est Duras qui « sublime, forcément sublime », accrochée à « la matérialité de la matière », c’est-à-dire accrochée à l’écriture. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le début de l’article et d’y suivre pas à pas l’exposé de l’apparition d’une impérieuse nécessité de sublimer :

6 — Rencontre première avec une émotion violente : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. C’est ce que je crois. C’est au-delà de la raison. »

7 — Première tentative échouée de liaison à l’affect, par des mots en l’air (non matérialisés) : « Le soir nous parlons du crime, nous en parlons tout le temps pendant quarante-huit heures. Là j’essaie de savoir pourquoi j’ai crié quand j’ai vu la maison. Je n’arrive pas à le savoir. »

8 — Puis entrée en latence, renoncement à la domination du surmoi (c’est un article de commande) : « Je rentre à Paris le lendemain, je téléphone à S. July, je lui dis que je ne ferai pas l’article. »

9 — Enfin, l’agitation du ça et son potentiel débordement imposent la décharge : « Et puis à deux heures du matin, je commence à l’écrire. » Le travail empruntant la matérialité de la matière de l’écrit doit absorber l’excès d’excitation.

RÉPÉTITION, SYMBOLISATION, SUBLIMATION

10 Le surmoi se révèle fonctionnellement insuffisant au côté du moi pour traiter les manifestations du ça, l’activité de pensée et le refoulement restent inopérants, l’activité sublimatoire est la voie privilégiée de la décharge. Hors de la voie somatique, c’est dans un registre de survie, le manteau protecteur du surmoi laissé au clou, ce qui donne le ton ressenti comme provocateur de l’article, que la sublimation réussit son ouvrage par l’usage de l’outil et de la matière. Marguerite Duras prend sa plume. Le quantitatif « Nous en parlons tout le temps pendant quarante-huit heures » réussit, par sa fragmentation mot après mot, à permettre l’advenue du qualitatif. La sublimation au secours de l’équilibre interne des forces à lier, pour une suffisante intrication pulsionnelle, est mise en œuvre au regard de la défaillance surmo ïque... et/ou « dès le début » ? La répétition dans matérialité-matière, sublime-sublime est partout dans l’œuvre de Duras : « Elle recycle sans cesse Duras. Ce n’est plus de la création, c’est de la reproduction. »[11] [11]Ibid. ...
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11 La sublimation recourt à la répétition en raison de l’échec partiel de la symbolisation. Le processus de la symbolisation – mais symbolisation de quoi ? – doit toujours recommencer, cette symbolisation est précaire, sa trace est fragile, instable, labile. La répétition voudrait enfoncer le clou. Comme pour fixer un ensemble de représentations symboliques au lieu psychique d’un impact traumatique ? Un fantasme ne réussit pas à se constituer ? « Alors l’écriture serait tout entière scène extérieure, corps violents, agis. »[12] [12] P.  Fédida, Marguerite Duras, Paris, Éd. Albatros,...
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Un fantasme relatif au crime ? Dont les constituants lui reviendraient du dehors ? « Certaines histoires la hantent. Ainsi ce fait divers – un couple qui s’est débarrassé d’une cousine en la découpant en morceaux – dont elle avait fait un texte, Les viaducs de la Seine-et-Oise, en 1959, qu’elle reprend en 1967 et réécrit complètement sous forme d’un roman-dialogue. Ce sera L’Amante anglaise, petit traité de la perversion et merveilleux roman policier. Elle dit “voir” le crime comme si elle y avait assisté. »[13] [13] Laure Adler, op. cit. ...
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12 Par l’équivalent hallucinatoire du retour par le dehors de ce qui est aboli au-dedans et par la projection massive, ce n’est donc pas de Christine V. qu’il s’agit, mais bien de Marguerite Duras. Christine V. gommée, Marguerite D. à son insu apparue s’efface à son tour. Et celle-ci n’écrit pas n’importe quoi mais la seule chose qu’elle puisse écrire, ce qui en elle est en attente d’être pensé : d’abord perçu, capturé sous l’empire du perçu, celui de la chose vue, « je vois », avant d’être écrit, objectivé, puis pensé peut-être. « Au sein de l’indicible : la violence du perçu. L’extase s’enchâsse dans la perception. Pas de révélation sans le réel vu... Elle pense ce qu’elle perçoit. Mais cette pensée habite immédiatement la perception. »[14] [14] Patrick Grainville, Le héron blanc, NRF, mars 1998. ...
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« Et puis écrire, vite, avant que tout ne s’enfouisse de nouveau dans ce qu’elle appelait l’ombre interne... »[15] [15] Alain Vircondelet, Leçon de ténèbres, NRF,...
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Mais les écrits restent... plus pour nous, je crois, que pour Duras. « Cette espèce de force d’oubli du texte durassien pourrait aussi être devinée dans l’intertextualité interne de l’œuvre : tous les livres seraient des versions oublieuses qui voudraient raconter un même événement fusionnel arrivé hors du temps. »[16] [16] Amena Gamoneda Lanza, Marguerite Duras. Rencontres...
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13 Elle n’aurait donc pas, à cet égard, de liberté intérieure. Son parti pris manifeste une perversion psychique qui lui impose la voie d’une seule solution, toujours la même : celle d’être du côté du crime. Il en est ainsi dès les premières pages de son premier roman, dans ses articles parus dans France-Observateur des années 1957-1961, dans France-Dimanche : « Il lui arrive d’être si fascinée qu’elle se met dans la peau du criminel. »[17] [17]Ibid. ...
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La sublimation emprunte la forme d’une perversion psychique ainsi nommée parce qu’elle limite étroitement le champ de l’expression psychique, le noyau traumatique exerçant son attraction. Elle provient de ce qui dans la répétition force et ment dans l’introduction au mouvement de la sublimation. Forçage et mensonge ensemble sans lesquels il n’y aurait plus d’écriture mais seulement « le noir » : « Et que ce soit dans cet abandon que la confirmation du malheur s’installerait irrémédiablement chaque soir plus avant, c’est également possible. Et que les progrès de ce malheur elle ne les voie pas se faire, c’est certain, elle ignorerait de plus en plus où elle va : une nuit qui descendrait sur elle Christine V. innocente qui peut-être a tué sans savoir comme moi j’écris sans savoir, les yeux contre la vitre à essayer de voir clair dans le noir grandissant du soir de ce jour d’octobre » (Libération). Ce qu’elle écrit là, combien de fois Marguerite Duras l’a-t-elle déjà écrit ? Par exemple ceci, vingt ans auparavant, dans Le Ravissement de Lol. V. Stein : « Qu’avait-elle fait à ces heures-là pendant les dix années qui avaient précédé ? Je le lui ai demandé. Elle n’a pas su bien me dire quoi. À ces mêmes heures ne s’occupait-elle à rien à U. Bridge ? À rien. Mais encore ? Elle ne savait dire comment, rien. Derrière des vitres ? Peut-être, aussi, oui. Mais aussi. »

14 Dans la fin de l’article, la première inscription matérialité-matière annonce et se lie à la suivante sublime-sublime. La sublimation de la matière dans le sens d’un changement de son état, liaison de la représentation de chose à la représentation de mot ? Éprouvante mécanique de la réflexion interne, du reflet qui ne réussit pas à décoller de son objet. Ou si mal quand un quelque chose change quand même de « matérialité » à « matière », de « sublime » à « forcément sublime ». Symbolisation en arrêt sur image, en arrêt sur la représentation de mot. Deux temps pour rien, ou presque, d’un après-coup insuffisant à assurer l’investissement d’une représentation psychique ? Et donc pas de fantasme, des faits, rien que des faits. La topique peine à défaire son collapsus à l’endroit de ce que Duras nomme l’ « ombre interne », une zone « noire » de souffrance psychique muette en attente de la passion de penser. Le geste d’écrire lié à la matérialité des mots écrits est alors le recours pour tenter d’échapper à l’attraction et l’emprise du traumatique, le couple perception-hallucination investi dans la lutte contre l’anéantissement, et redonner vie à la psyché. La sublimation est ici au service de la survie. « Ça rend sauvage, l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »[18] [18] Duras, 1993. ...
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Ou plutôt : l’écriture de Marguerite Duras, dont la fonction antitraumatique nécessite paradoxalement d’être nourrie à la source du trauma même, rend une sauvagerie d’avant la vie dans laquelle elle projette de dompter un excès de force qui éreinte le sens. « Je n’y vois rien, j’ai essayé de montrer un monde plus tard, après Freud, un monde qui aurait perdu le sommeil. »[19] [19]Détruire dit-elle, 1969. ...
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DEUILS DÈS LE DÉBUT

15 Marie Legrand, sa mère, épouse « Firmin Augustin Marie Obscur, à Fruges, le 24 novembre 1904. Six mois plus tard, elle se retrouvait à Saigon. Pourquoi ? Comment ? On sait seulement qu’elle quitte un mari qui mourra en France deux ans plus tard et qu’elle ne reverra jamais. C’est donc une femme seule, non divorcée, approchant la trentaine, qui débarque en Indochine pour y enseigner. Elle prend son poste dès le lendemain de son arrivée en Cochinchine. Henri Donnadieu, jeune directeur de l’Instruction publique, plutôt fringant et beau garçon, bien sous tous rapports, tombera éperdument amoureux de Marie Obscur très peu de temps après son arrivée à Saigon. Marie apprendra son veuvage par courrier. Son futur mari vivra l’agonie de sa première femme à Saigon, épaulé moralement par celle qui deviendra sa seconde épouse. Marguerite est donc le fruit de deux jeunes veufs »[20] [20] Laure Adler, op. cit. ...
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. Duras est donc Marguerite Obscur Donnadieu ! Ou l’inverse, Donnadieu Obscur ! Littérature dès le début ! Un nom de famille promis à la sublimation : « Voir clair dans le noir grandissant. » Enfant d’une union deux fois endeuillée et coupable ? Henri Donnadieu meurt le 4 décembre 1921 à Pardaillan par Duras dans le Lot-et-Garonne, Marguerite a 7 ans, elle n’a pas beaucoup connu son père souvent éloigné des siens.

16 Outre ce que l’on peut lire dans La maladie de la douleur[21] [21] Julia Kristeva, Soleil noir. Dépression et...
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à propos de Duras, Julia Kristeva écrit dans le no 542 – mars 1998 – de la NRF : « Prise en tenaille entre la drogue des images et l’exigence de vérité qu’induit la psychanalyse quand elle ne se corrompt pas en réaménagement des défenses, la littérature devient la rivale, souvent ô combien supérieure, de la clinique. »

17 « J’atteins au meurtre comme à une accalmie, il me repose, il me rend au sommeil. »[22] [22] Le rêve heureux du crime, Outside, Paris, POL,...
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Ce dont Marguerite Duras témoigne dans l’article de Libération, c’est de son identification à l’agresseur, sa mère : elle défend le crime ; plus, elle le célèbre, comme sa mère qui a toujours chéri son fils aîné dont, avec son jeune frère, Marguerite a été la victime : « Le frère aîné restera un assassin. Le petit frère mourra de ce frère. Moi je suis partie, je me suis arrachée. Jusqu’à sa mort le frère aîné l’a eue pour lui seul » (L’Amant).

18 « Dieu. Par Dieu je n’entend rien », a-t-elle répété au début de son article. Et à la fin « Sublime... sublime ». Comme enchâssé entre deux griffes : « forcément », comme une pierre précieuse, le grain de sable devenu perle[23] [23] C. Le Guen, in C.  Janin, Figures et destins...
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. Mais le grain de sable est toujours dans la mécanique. Il y a du deuil certes, mais surtout de l’infanticide dans l’air, du « meurtre d’âme ». La contrainte existentielle du geste d’écrire et la « matérialité de la matière » de l’écrit, mater-mater, extériorisent le noir intérieur transmis par mater.

19 « Je veux du noir. » Quand le film d’India Song sortira, elle conseillera à ses amis de le voir les yeux fermés (L. Adler). Il est vrai que la musique de Carlos d’Alessio... La répétition et la force au service du sens. Autrement, c’est avouer le crime... contre la pensée. D’ailleurs à peine mater-mater est-il écrit sur la page que, fuite de la seiche crachant son encre, déjà M. D. se sublime, c’est-à-dire disparaît, elle est ailleurs : fin de l’article pour Libération ! Ce n’est pas Christine V. qui est sublime, c’est Marguerite D. qui sublime, forcément elle sublime.

20 « Marguerite Duras se défendra toujours de ce “sublime, forcément sublime” ; elle dira l’avoir barré avant de remettre son texte au journal et reprochera à Serge July de l’avoir rétabli sans l’avoir consultée. Mais, pour le reste, elle confirmera ce qu’elle a alors, sous le coup de l’émotion, écrit, relu sous forme manuscrite puis corrigé sur les épreuves d’imprimerie »[24] [24] L. Adler, op. cit. ...
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.

 

Notes

[ 1] « Dans ce choix passionnel se lisent toutes les contradictions de Marguerite Duras sur la féminité, ses propres peurs d’elle-même et l’expérimentation de ses propres limites » (Laure Adler, Marguerite Duras, Paris, Gallimard, « Biographies », 1998, p. 535).Retour

[ 2] Entre guillemets dans ce texte, ce qui est extrait de l’article de Libération.Retour

[ 3] Antigone telle que je l’évoque dans « Antigone », RFP, t. LXVII, no 3, 2003, et dans Freud : un cas d’identification à l’agresseur, Paris, PUF, 2003.Retour

[ 4] À l’heure de la correction de ce texte, cet article de Libération paraît dans une livraison (octobre 2005) des Cahiers de l’Herne, consacrée à Marguerite Duras.Retour

[ 5] A. Green, Le travail du négatif, Paris, Éd. de Minuit, 1993.Retour

[ 6] R. Roussillon.Retour

[ 7] M. Duras, La Douleur, Paris, POL, 1985 (publié la même année que l’article « Sublime, forcément sublime »). Retour

[ 8] Dionys Mascolo.Retour

[ 9] Outside. Retour

[ 10] Laure Adler, op. cit.Retour

[ 11] Ibid.Retour

[ 12] P. Fédida, Marguerite Duras, Paris, Éd. Albatros, 1979.Retour

[ 13] Laure Adler, op. cit.Retour

[ 14] Patrick Grainville, Le héron blanc, NRF, mars 1998.Retour

[ 15] Alain Vircondelet, Leçon de ténèbres, NRF, mars 1998.Retour

[ 16] Amena Gamoneda Lanza, Marguerite Duras. Rencontres de Cerisy, Paris, Éd. Écriture, 1994.Retour

[ 17] Ibid.Retour

[ 18] Duras, 1993.Retour

[ 19] Détruire dit-elle, 1969. Retour

[ 20] Laure Adler, op. cit.Retour

[ 21] Julia Kristeva, Soleil noir. Dépression et mélancolie, Paris, Gallimard, 1987.Retour

[ 22] Le rêve heureux du crime, Outside, Paris, POL, 1984.Retour

[ 23] C. Le Guen, in C. Janin, Figures et destins du traumatisme, Paris, PUF, 1996.Retour

[ 24] L. Adler, op. cit.Retour

Résumé

Résumé — L’auteur fait l’hypothèse d’une sublimation-création de survie en rapport avec une traumatophilie dans l’œuvre de Marguerite Duras, à partir de son article paru en 1985 dans Libération : “ Sublime, forcément sublime ”.

Mots cles

Marguerite Duras, Sublimation, Création, Symbolisation, Répétition, Traumatisme



Summary — The author puts forward the hypothesis of a sublimation-creation of survival in relation to a traumatophilia in the work of Marguerite Duras, on the basis of her article published in 1985 in Liberation ; “ Sublime, of course sublime ”.

Mots cles

Marguerite Duras, Sublimation, Creation, Symbolisation, Repetition, Traumatism


Zusammenfassung — Der Autor stellt die Hypothese einer Überlebens-Sublimierung-Schöpfung auf, in Bezug auf eine Traumatophilie im Werk von Marguerite Duras, ausgehend von ihrem Artikel von 1985 in Liberation erschienen, “ Sublim, gezwungenermassen sublim ”.

Mots cles

Marguerite Duras, Sublimierung, Schöpfung, Symbolisierung, Wiederholung


Resumen — El autor plantea la hipótesis de una sublimación-creación de supervivencia en relación con una traumatofilia en la obra de Marguerite Duras, a partir de su artículo publicado en 1985 en Liberación : “ Sublime, decididamente sublime ”.

Mots cles

Margarita Duras, Sublimación, Creación, Simbolización, Repetición, Traumatismo


Riassunto — L’autore ipotizza una sublimazione-creazione di sopravvivenza riguardo ad una traomatofilia nell’opera di Marguerite Duras, partendo del suo articolo pubblicato da Liberation nel 1985 : “ Sublime, per forza sublime ”.

Mots cles

Marguerite Duras, Sublimazione, Creazione, Simbolizazzione, Ripetizione, Traoma

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Christian Jouvenot « Marguerite Obscur Donnadieu Duras : “ Sublime, forcément sublime ” », Revue française de psychanalyse 5/2005 (Vol. 69), p. 1613-1620.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-5-page-1613.htm.
DOI : 10.3917/rfp.695.1613.

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