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œuvre 4


La disparition du Général Proust,
de Jean-Pierre BALPE (France), 2005-2006



DU CÔTÉ DE CHEZ BALPE



Où je vais ? ...
« Je ne vais nulle part ».
(Jean-Pierre Balpe,
le 12 novembre 2005)
1



Le « Général » a disparu, victime d'un attentat. Complot de famille, manigances politiques, les deux à la fois, peut-être ? Il y a enquête, et dans un « Salon », une dizaine de personnages de son entourage s'interrogent sur les circonstances de cette disparition, sur les motifs et les secrets possibles des uns et des autres : « la surveillance est générale »,« la méfiance s'installe », et le « désarroi ». En même temps, la « passion » règne :
« Il est ici question d'une femme… d'une femme et d'un homme plutôt, ou même de plusieurs hommes, de plusieurs femmes, de ce qu'il se disent , de ce que cela veut dire, de la façon dont ils se cherchent, se trouvent, se fuient, s'ignorent, s'aiment, se haïssent… De ces recels dangereux qui les lient et les opposent, de ces fautes qui les rendent coupables les uns vis à vis des autres… De leur vie où chaque événement offre une nouvelle fin à l'histoire, à la lumière de quoi tout ce qui précède doit être revu… de ce qu'elle a d'attendu et d'inattendu car - chaque plan ne représentant qu'une face d'un grand volume à révéler - tout pourrait être modifié et amélioré, révisé, renouvelé à l'infini… De quoi d'autre pourrait-il bien être question, s'il est ici question de littérature ? » 2
Toutefois le récit qui relate ces événements est fragmentaire : découpé, du fait du médium choisi, en courts passages (chapitres ?), chacun portant en exergue un titre et aussi une citation, la plupart tirée de la Recherche, ou alors de Racine (Phèdre, Esther, Athalie) que Proust comme on sait a lui-même cité à plusieurs reprises dans son œuvre. Il apparaît que la citation joue ici un rôle de « pré-texte », ou de moteur pour l'écriture. Souvent dans le passage on retrouve les mots de Proust réinsérés dans les descriptions ou les discours des personnages. Le style de l'ensemble, toutefois, n'est pas proustien. Il fait songer plutôt, à cause de la minutie dans la description des lieux, des « éléments du décor », à cause aussi de l'incertitude, du doute, de la méfiance qui planent sur la relation des événements et leur temporalité qui paraît flottante, vacillante, sur les rapports entre les personnages, etc, à un auteur comme Robbe-Grillet. En somme le récit de Balpe dans son style comme dans son déroulement prend modèle sur la description des lieux qui ouvre le texte :
« … l'ensemble du bâtiment fait un cadre dans lequel chaque fenêtre éclairée de l'intérieur est elle-même un encadrement qui, par l'effet de la distance réduisant la perspective, contient lui-même une grande quantité d'autres tableaux ou d'écrans - inanimés à cette distance - qui, reflétés dans les non moins nombreux miroirs construit une mise en abîme de peintures et de représentations dont il ne peut percevoir les détails mais constitue une architecture d'ensemble baroque à la fois féerique et inquiétante dans le foisonnement des limites et des entourages où l'extérieur et l'intérieur se confondent dans une même artificialité et fractionnent l'espace en une multitude de sous-espaces enfermés les uns dans les autres destinés chacun à recevoir des scènes fragmentaires qui pourtant ne peuvent prendre sens dans la vision chaotique de l'ensemble que d'un point de vue particulier. » 3
C'est ainsi que s'écrit l'hyperfiction La disparition du Général Proust, comme un work-in-progress, « un récit de récits en expansion perpétuelle », « soumis à des changements permanents » et sans « version définitive ». Multipliant les points de vue et les points de fuite, cette hyperfiction court sur plusieurs blogs (treize à ce jour4) qui se développent parallèlement, se croisent, parfois, jouant les uns contre les autres, en contrepoint, mais sans se fondre.

Ces blogs empruntent différents tons, différents styles, différents médiums, même : roman, journal, poésie (avec dessins), album de photos...

Ainsi, outre le blog ci-dessus qui fait état de la disparition du Général, on peut lire, dans un autre blog intitulé Les inédits de Marc Hodges les aventures d'une détective (une dénommée Albertine Mollet); ailleurs, « Charlus » s'interroge dans son journal sur les difficultés de l'écriture, sur les vacillements de la mémoire, sur la vanité de tout; dans Ganançay, les personnages (dont un dénommé Saint-Loup) parlent de leur fascination pour le codage, les jeux de noms et de nombres. Dans le même blog, on peut suivre aussi les aventures de Saint-Loup en Ouzbekistan et ses amours avec une certaine Zita; en outre le narrateur intervient dans certains passages pour commenter les événements, et aussi réfléchir sur son travail d'écriture hypertextuelle. Le blog intitulé Les carnets d'Oriane présente des citations d'auteurs le plus souvent célèbres, suivies des commentaires et humeurs du personnage en titre.

Bien que certains de ces personnages réapparaissent dans différents blogs (mais sont-ce bien les mêmes ?) et se lisent parfois les uns les autres (Albertine Mollet lit Ganançay et Un roman de Marc Hodges, Charlus lit Le Général Proust)… les liens qui relient tous ces différents blogs apparaissent à première vue (et même ensuite…) assez ténus, et tenir parfois davantage du bon vouloir du lecteur que du dessein d'un quelconque narrateur - dont la personnalité est d'ailleurs bien incertaine.

Car il apparaît que le narrateur de cette œuvre ne serait pas Jean-Pierre Balpe, mais un certain Marc Hodges, qui va jusqu'à faire de Jean-Pierre Balpe l'un de ses personnages, un personnage au passé plutôt douteux, d'ailleurs (dans les deux sens du mot…), et qui ferait retour dans le récit, en tant que narrateur « parasite ». La frontière entre (l'auto)biographique (et l'autodérision) et le fictif se brouille, instaurant une sorte de mise en abîme, de jeu de miroir assez déroutant et certainement ironique entre la personne (devenue personnage) de l'auteur et celui du ou plutôt des narrateurs : qui raconte ? qui est raconté ?

Il n'y a plus place ici pour un narrateur unique, dans les mains duquel tous les fils de la fiction en viendraient à se réunir. Mais c'est justement dans ce conflit, dans cette défaite et dans cet abandon que l'œuvre peut trouver matière à se poursuivre, indéfiniment, avec tous ses blogs. Moins par dessein que par défi :
« Cette HyperFiction sera ainsi comme un combat entre les écrits de Marc Hodges (les miens donc) et ceux (parasites) de Jean-Pierre Balpe. Peut-être d'autres encore, qui le sait […] En tous cas ceux qui viendront nous rejoindre seront les bienvenus : la vie est une fiction. La fiction est la vie. Que chacun choisisse la formule qui lui convient le mieux. » 5
Ainsi cette hyperfiction doit-elle s'écrire au jour le jour, comme la vie. Moins pour raconter une histoire, ou des bribes d'histoires, qu'afin de mettre la narration telle qu'en elle-même en scène, elle dont le rôle est de travailler à faire sens malgré tout, même si les événements racontés et les personnages présentés, ainsi que les rapports hypothétiques qu'ils peuvent entretenir les uns avec les autres, n'ont de consistance qu'évanescente et s'effilochent comme des fantômes.

Avec, pour résultat, la relativité et le doute qui envahissent tout - mais qui, en même temps, deviennent en quelque sorte la raison d'être de l'écriture, et la poussent à se poursuivre, indéfiniment.

Dans ce monde qui joue à s'organiser et dans presque le même moment à se désorganiser, et à se mettre en doute à mesure qu'il s'écrit, c'est donc plutôt au lecteur de faire comme il le peut l'enquêteur. Comme son écriture, la lecture de cet hypertexte ne peut être que fragmentaire. Ainsi le lecteur pourra par exemple décider de suivre ce qui apparaît comme un des principals fils conducteurs : la référence à Proust.

Tous ces noms, d'abord, à commencer bien sûr par celui de Proust lui-même : et ceux de tant de ses personnages, Albertine, Gilberte, Norpois, Bréauté, d'Argencourt, Saint-Loup, Charlus, Oriane, Françoise, Rachel, Elstir, Norpois, Palancy/Ganançay…6 On se souviendra que chez Proust les noms propres (de lieux et de personnes) sont un des principaux moteurs de la fiction7 : matière à rêverie, matière à fantasme, mais aussi (par conséquent) source de déception, et de surprise, de mal-heur ou de bon-heur.

Car les gens (et les lieux) ne sont jamais en fin de compte ce qu'ils paraissent être à première (ni à dernière) vue - et encore moins ce qu'on a pu en penser ou imaginer : ils sont toujours fuyants, ondoyants, fluctuants, changeants, et, en somme, toujours invertis. En effet, comme le remarque Roland Barthes, la forme du discours de la Recherche, c'est l'inversion8. Et on pourrait dire que la Recherche arrive à terme quand le narrateur voit ce procédé généralisé à l'ensemble. L'identité est chose illusoire, soit, les êtres existent, et ne « subsistent » que suivant plusieurs modes et dans de multiples facettes, le passé et le présent, la mémoire et l'oubli (et aussi l'imagination) se télescopent. Mais cela, une fois reconnu, peut être représenté, et devenir objet de jouissance et de connaissance (dans la mémoire et dans le livre).

Serait-ce la même chose du côté de chez Balpe ? Et en effet, les noms propres empruntés à Proust semblent bien ici aussi un moteur de fiction - tout comme les passages tirés de la Recherche et cités, comme on l'a vu, en tête d'à peu près tous les « chapitres » qui composent le blog du Général Proust.

Pourtant, on ne saura pas grand'chose, au total, de ces personnages : ceux-ci défilent et se défilent, se croisent et s'épient, fondus dans un décor de tableaux, volutes et jardins, images télévisuelles et caméras de surveillance, aussi inconsistants que des revenants. Leurs différentes apparitions ne s'additionnant pas, mais semblant au contraire s'annuler les unes les autres. Ici, donc, pas de « syntaxe concomitante »9.

C'est qu'ici il n'y a pas non plus de Livre. On sait que Proust écrivant la Recherche en tenait déjà et le début et la fin. La Recherche s'est donc écrite « non pas par extension, mais par gonflement interne », comme le remarque Gérard Genette10 : la fameuse technique des paperolles, entre autres, en fait foi.

Chez Balpe au contraire le médium commande une forme à déploiement infini, indéfini, en « expansion continue« . Comme l'explique bien l'auteur (le personnage de l'auteur) lui-même :
« L'écriture pour les blogs a ses propres contraintes - comme toute écriture qui dépend des dispositifs par lesquels elle est médiatisée. Le blog obéit à une chronologie du quotidien où chaque jour - même si rien n'y disparaît et demeure en mémoire - chasse l'autre. D'autant que les lecteurs y sont instables et aléatoires. Un tel arrive ici parce qu'il a demandé à un moteur de recherche où trouver un site parlant de « pause«  ou de « blog« ; un autre parce qu'il a cherché ce qu'étaient les blogs de Libération (http://blogs.liberation.fr/), un autre encore vient des Carnets d'Oriane… Je serais très étonné que quelques uns y viennent avec le désir absolu de retrouver ce blog et ce que j'y dépose. Le blog s'apparente à la pêche à la ligne et l'écriture se doit d'en tenir compte.

La disparition du Général Proust essaie de prendre en compte l'ensemble de ces contraintes où les récits se déploient dans des espaces différents, se croisent, s'entrecroisent, se modifient, influent les uns sur les autres en essayant cependant de tenir compte de l'espace, des possibilités spécifiques des divers blogs sur lesquels s'affiche tel ou tel de ses éléments. Les possibilités des blogs ne sont en effet pas identiques : un tel est plus adapté à la photographie, un tel permet la navigation par catégories, tel autre publie des statistiques, etc. Peu d'entre eux - du moins dans le gratuit - offrent toutes les possibilités. Cet espace virtuel est dynamique et en perpétuelle reconfiguration. »
11
Avec La disparition du Général Proust Jean-Pierre Balpe fait entrer l'hypertexte dans une ère du soupçon. Ainsi, par ce que l'on peut désigner (à la suite d'Umberto Eco) comme un procédé (avoué) d'ironie intertextuelle12, À la recherche du temps perdu qui infuse et habite les blogs sert aussi à y dessiner, comme en creux, son absence, c'est-à-dire l'impossibilité du livre.





Notes
1 : Blog Jean-Pierre Balpe, 12 novembre 2005.  

2 : Blog Général Proust, « La passion ronge les visages ».  

3 : Blog Général Proust, « Un sentiment de justesse absolue ».  

4 : Pour la liste des blogs, voir les liens.
Le bref aperçu dans le présent texte cherche simplement à donner une idée (très schématique, et bien imcomplète, j'en conviens…) du contenu de certains de ces blogs. Mais on comprendra qu'il est impossible ici d'être exhaustif…  

5 : Blog Jean-Pierre Balpe, 3 novembre 2005.  

6 : Toutefois, à part les noms, les personnages de Balpe n'ont pas grand rapport avec ceux de Proust : époque différente, état civil différent... Mais bien sûr la similitude des noms force presque à établir ou du moins à chercher certains liens entre eux.  

7 : Voir Roland Barthes, « Proust et les noms », dans Le degré zéro de l'écriture, suivi de Nouveaux essais critiques, Éditions du Seuil, Collection Points, 1953 et 1972, pp : 121-134.  

8 : Voir Roland Barthes, « Une idée de recherche », dans Recherche de Proust, Éditions du Seuil, Collection Points, 1980, p : 35.  

9 : Ibid, p : 38.  

10 : Gérard Genette, « La question de l'écriture », dans Recherche de Proust, Éditions du Seuil, Collection Points, 1980, p : 8.  

11 : Blog Ganançay, « Pause dans le récit (note de Marc Hodges) », 17 janvier 2006 (11:44).  

12 : Umberto Eco, « Ironie intertextuelle et niveaux de lecture », dans De la littérature, Édition Grasset et Fasquelle, Le livre de poche, Collection Biblio Essais, 2003, pp : 281-311.  




Anne-Marie Boisvert

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