20 avril 2011

Lettre à Wadji Mouawad

 

Monsieur Mouawad, tout comme vous, nous avons choisi le silence alors que les médias relayaient le débat qui a eu lieu au Québec au sujet de ce qu’on a appelé « l’affaire  Cantat ». La question de la violence conjugale n’a rien de simple et ne peut se résumer en une ou deux phrases-choc.  Les mots pour la dire s’accommodent mal du tumulte. 

Comme vous, nous exécrons la double peine, comme vous, nous méprisons la récupération politique.  Pourtant, nous avons été rassurées de constater qu’une grande partie de la société québécoise n’était plus indifférente aux horreurs, aux peines, à la souffrance et aux orphelins qu’engendre la violence conjugale. Dans un même concert, bien des voix se sont ainsi unies pour dire que le Québec s’oppose à cette violence faite aux femmes. 

Vous parlez de choix moraux. Il y a à peine trente ans, ici comme ailleurs, l’on fermait les yeux sur ces gestes qui privent encore trop de femmes de leur liberté, parfois même de leur vie, et bien trop d’enfants d’une vie heureuse et insouciante.  C’est la volonté de faire cesser la violence et le contrôle qui ruinait la vie de nos mères et de nos soeurs, et la volonté de voir nos filles y échapper, qui nous a poussées à nous engager. Et c’est sans violence, que nous avons voulu changer ce monde qui refusait de voir les coups, d’entendre les cris et de dénoncer ces injustices, cette guerre sourde dont trop de femmes et d’enfants faisaient les frais.  D’arrache pied, nous avons voulu bousculer ces choix moraux insoutenables et rendre justice à celles dont les droits étaient bafoués. 

Vous parlez aujourd’hui d’un ami qui tua la femme qu’il aimait.  Bien des hommes, qui ont commis le même geste, diront aussi qu’ils aimaient leur conjointe.  Et sans doute, le croient-ils sincèrement.  Mais comment voir amour et passion dans les longues heures pendant lesquelles Marie Trintignant agonisait, avec le visage, son si beau visage, fracturé en vingt endroits ? Comment parler d’amour alors qu’aucun secours n’a été appelé ? Bertand Cantat avait pourtant la présence d’esprit d’appeler son avocat.  Prendre la vie d’un autre humain rime bien davantage avec guerre qu’avec amour. 

Votre ami a été jugé dites-vous.  C’est vrai.  Ce dernier a purgé sa peine.  C’est vrai.  Ce dernier est devenu un symbole.  C’est vrai aussi, comme c’est le fait de tous ceux qui, hommes ou femmes politiques, vedettes du sport ou artistes, vivent de l’appréciation du public, leurs succès comme leurs déboires.  Cela n’est pas justice, c’est vrai aussi. Mais à l’instar de Jean-Louis Trintignant, plusieurs ici se sont dit : « Ne pourrait-il pas se faire discret? », comme doivent le faire d’autres qui ont commis de tels crimes. 

Tout comme vous, nous choisissons la justice et la vie.  Mais la vie, c’est aussi celle de Marie Trintignant, celle de Marie Altagracia Dorval assassinée à Montréal-Nord en octobre, celle d’Anne-Marie Desaulniers  tuée à Laval en novembre, celle de Yaneth Hernandez Constanza Gallego décédée récemment à Drummondville, celles de tant d’autres, celles de leurs enfants et de tous ceux et celles qui les pleurent. 

Pour parler de justice, pour éviter la vengeance, pour envisager la réconciliation, peut-être faut-il faire une place, ne serait-ce que petite, à la réparation ? La morale doit être en dialogue avec la justice. 

Vous nous promettez de faire entendre l’absence de Bertrand Cantat dans votre cycle « Des femmes », y entendrons-nous le silence des mortes? 

Nathalie Villeneuve

Présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale 

Alexa Conradi

Présidente de la Fédération des femmes du Québec

Mots-clés : , ,
Luttes : Violence

Commentaires

5 commentaires sur “Lettre à Wadji Mouawad”

  • Richard Casselot dit :

    J’ai lu votre lettre ouverte ¨Et le silence des mortes¨ Félicitation aux auteurs. Banaliser un geste aussi vil par Wadjdi Mouawad est inadmissible.
    Pourrions-nous penser a un boycott des cycles Des Femmes…?? Peut-être bien.
    (Sans être revanchard)En mémoire a toutes les femmes battues et assassinées de
    ce monde. Merci.

  • René Champigny dit :

    Je suis d’accord avec cet article. On ne doit pas mettre Cantat sur scène, banalisant ainsi l’horreur. Mais votre article ne s’adresse qu’à Wajdi Mouawad, un homme. Pourquoi ne pas l’avoir adressé également à Lorraine Pintal, directrice du TNM, une femme? Comme vous le savez, Cantat fut invité au TNM au cours de la dernière année pour préparer le spectacle. À accorder automatiquement l’innocence à la femme, on la transforme en innocente, et bien évidemment, on transforme tout homme en bourreau. On se retrouve encore au moyen-âge.

    René Champigny

  • Anne Gagné dit :

    Merci pour ces mots si justes. Il y aura 25 ans en septembre, mon père a assassiné ma mère. Autour de ce débat il se cache en trame de fond «le pardon». Est-il possible de pardonner à un père ce geste aussi fatale qui nous prive de tout le bonheur de partager des moments précieux comme une grossesse, de voir l’être chère établir une complicité avec ses petits enfants… Pour ma part je n’ai pas encore réussi à lui pardonner et je n’ai pas vraiment besoin de ça. J’ai appris et j’apprend encore à vivre avec l’absence. Je n’ai plus de culpabilité de ne pas avoir pu la protéger. Je ne me sens plus coupable de ne pas avoir de contact avec mon père aussi souvent qu’il aimerait. La coupure entre nous (le nous veut dire ses 5 enfants)est la conséquence de son geste et il en est le responsable.

  • Merci madame Gagné pour ce touchant témoignage.

  • Lamoureux dit :

    Bonjour,
    J’aimerais souligner la pertinence et l’intelligence de cette lettre adressée à Wadji Mouawad. En tant que femme, j’ai perçu cette affaire « Cantat » comme une insulte aux femmes et à leur passé. Une quasi-insolence de la part du dramaturge devant la TRAGEDIE que fut le destin des femmes depuis des millénaires. Il est effectivement temps de réparer ou du moins d’admettre l’irrémédiable face à des gestes qui entraînent la mort des femmes.

    Merci pour ces paroles dignes et sans ambiguïtés.

    Carole Lamoureux
    Montréal

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