Jean Zay, Président effectif du premier Festival de Cannes en 1939

Le 23 mai 2013, une plaque « à la mémoire de Jean Zay qui, décida en 1939 de créer à Cannes le Festival International du Film » est dévoilée dans le Palais des Festivals en présence de Gilles Jacob, Président du Festival de Cannes. Qui sait que Jean Zay fut l’initiateur et le premier Président du Festival de Cannes en 1939 ? Que signifiait la création de ce festival international des nations libres face à la Mostra fasciste de Venise ?

 

 

Nous préparions pour septembre – hélas ! – le festival de Cannes, destiné à concurrencer par une manifestation française la fameuse Biennale de Venise, seule rencontre internationale du cinéma.

Jean Zay, Souvenirs et solitude, 3 février 1942 [1]

Salut aux nations libres !

Au moment où s’ouvre la pacifique compétition de Cannes, Cinémonde adresse son plus cordial salut à tous les pays qui ont décidé de participer à ces joutes de la liberté. (…)

Les films d’Allemagne ou d’Italie ne sont que des machines de guerre au service d’un pouvoir personnel, et dont la zone d’action, si on voit les choses d’un peu haut, se limite à une seule région. Un film totalitaire n’est, au fond, qu’une combinaison de politique régionale.

Un film anglo-américain, quand il s’appelle Cavalcade ou La vie privée d’Henry VIII, ou Blanche neige, ou La patrouille perdue, c’est, au même titre qu’un film français comme La grande illusion, une opération de justice ou de beauté d’autant plus efficace qu’elle touche, en fait, la plupart des peuples du monde. (…)

Salut donc aux deux grandes nations anglo-saxonnes, qui permettent au cinéma de parler à la majorité des peuples le langage qui finira par vaincre car il est celui de la raison et de la justice.

Jean-Michel Pagès, Cinémonde, 30 août 1939 [2]

 

Le premier Festival de Cannes n’a pas eu lieu, mais il a existé, organisé jusqu’au moindre détail. Au début du mois d’août 1939,  La cinématographie française, journal professionnel au service du cinéma français, annonce le programme des fêtes prévues du 1 au 20 septembre 1939 [3]. Le premier jour, le 1er septembre, est annoncé le « grand dîner d’inauguration au Casino Palm Beach, sous la présidence effective de M. Jean Zay ».  A la fin de ce même mois d’août, Cinémonde, revue de kiosque, consacre un numéro spécial de 32 pages, le 30 août 1939, au « Festival international du cinéma » dont les titres des deux éditoriaux - un en français, « Festival et liberté » par Maurice Bessy et l’autre en anglais, « Welcome to free nations » par le rédacteur en chef Jean-Michel Pagès - ne laissent aucun doute sur le sens politique de l’évènement. En août 1939, dans un climat d’affrontement culturel entre dictatures et démocraties, Jean Zay est donc considéré comme le président effectif du premier festival de cinéma des nations libres, ou, pour reprendre le vocabulaire de Cinémonde, entre pays et films totalitaires et pays et films desnations libres. A la date du 3 février 1942, de la cellule où la dictature de Vichy l’a jeté dès 1940   – avant que des miliciens ne viennent l’y chercher pour l’assassiner en juin 1944 – l’ancien ministre de l’éducation nationale et des beaux-arts du Front populaire[4] rappelle que le premier Festival International du Film de Cannes ne put se tenir, « - hélas - », car la guerre éclata en septembre 1939. Jean Zay nous rappelle aussi que « cette manifestation française » avait pour but de concurrencer « la fameuse Biennale de Venise », c’est-à-dire la Mostra fasciste fondée en 1932. Cependant, que recouvre au juste la création de ce « Festival de Cannes qui n’a pas eu lieu »[5], cet épisode fondateur inabouti de la toute fin des années 1930 ? Le vocabulaire de guerre froide antifasciste employé par Jean-Michel Pagès en dépeint-il bien l’esprit, et quel rôle « effectif » y joua Jean Zay derrière la reconnaissance officielle qu’il obtient en mai 2013 par l’inauguration d’une plaque à sa mémoire dans le palais des festivals de Cannes [6] ?

Décision. L’idée, surgie à l’automne 1938, divisa pendant tout l’hiver le Conseil des ministres…A l’été 1938, lorsque sous la pression de Berlin, la coupe Mussolini – le grand prix de la Mostra -   est attribuée à deux films de propagande nazie (Les Dieux de stade de Leni Riefenstahl) et fasciste (Luciano Serra, pilote de Goffredo Alessandrini), les délégations occidentales sont froissées car l’intervention allemande est patente. En 1938, le régime fasciste est entré dans l’orbite nazie jusqu’à importer son antisémitisme d’État. Goebbels a ouvert le Festival à la tête d’une forte délégation et a pesé sur le choix final, faisant écarter, entre autres, Quai des brumes de Marcel Carné afin de prendre une revanche sur le triomphe en 1937 de La grande illusion, son caractère trop pacifiste, front populaire et français [7]. Naît alors l’idée d’un contre festival chez les Américains et les Français. Le Gouvernement est sollicité pour l’organiser, en particulier par un délégué français revenu de Venise, l’historien et haut fonctionnaire Philippe Erlanger, futur Délégué général de Cannes de 1946 à 1951. Jean Zay, en charge du cinéma, y est d’emblée favorable. Antimunichois notoire il mène déjà une politique de diplomatie culturelle antifasciste de valorisation des démocraties qui se traduit dans ses voyages ministériels et par la création d’une revue publiée en français et en anglais dont le titre vaut là aussi programme : Monde libre [8]. Toutefois, comme le note Erlanger, « L’idée, surgie à l’automne 1938, divisa pendant tout l’hiver le conseil des ministres, où les uns voulaient une grande manifestation du monde libre, tandis que les autres craignaient d’irriter Mussolini. On était au lendemain de Munich. » [9] En effet, l’affrontement entre munichois et antimunichois fait rage et la création d’un festival international du film ne l’emporte qu’au printemps 1939, lorsque la duplicité hitlérienne éclate avec l’invasion de la Tchécoslovaquie en violation des accords de Munich. Mais si le principe en est accepté, grâce aux efforts de Jean Zay et d’Albert Sarraut, ministre de l’intérieur et Président de l’Association française d’action artistique, tout reste à faire. A la fin du mois de mai encore,  le lieu même n’a pas été choisi, on hésite entre Biarritz, Cannes, Deauville ou…Vichy. Les journalistes de La cinématographie française revue qui fournit le plus d’informations à ce sujet [10], ne croient pas possible la tenue du Festival en septembre 1939, qu’ils y soient favorables comme le correspondant local Edmond Eparnaud, « il nous semble bien téméraire d’envisager quoi que ce soit pour cette année », ou qu’ils y soient défavorables comme son rédacteur en chef Paul-Auguste Harlé pour qui « l’idée m’en paraît enfantine ».[11] On le voit, trois mois avant qu’il ne se déroule, le Festival reste à inventer totalement, son idée ne va pas de soi même chez les professionnels. Il faudra tout l’effort de Jean Zay et tout le soutien de l’industrie cinématographique américaine pour le mettre sur pied. Car Cannes est né du couple atlantique formé de l’effort du ministère Jean Zay, qui prit effectivement les choses en mains, et du désir du cinéma américain, bien plus que britannique [12], de contrer la Mostra et les Italiens. Pour les Américains la motivation  est double, il s’agit de s’opposer au contrôle du palmarès par les nazis et les fascistes et de contrer les restrictions d’importation et d’exploitation des films US imposées par l’Italie « autarcique ». L’enjeu économique et l’enjeu diplomatique se nourrissent et déterminent les Américains à refuser toute participation à Venise pour 1939. Dès lors Cannes peut exister.

Organisation. Dès son retour des États-Unis, M. Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, a pris en mains la mise au point définitive du règlement et, d’une façon générale, de l’organisation du Festival cinématographique de Cannes…[13]C’est bien à la mi juin, au retour de Jean Zay des Etats-Unis où il a inauguré le pavillon français de l’exposition internationale de New-York, que l’organisation du Festival démarre vraiment. Le ministre s’appuie sur l’Association française d’action artistique dont Erlanger est l’animateur, et il charge Georges Huisman, son Directeur des Beaux-arts au ministère, d’en être le coordonnateur comme pour l’expo de 1937 et l’organisation du bicentenaire de la Révolution française. Le comité d’organisation, avec Huisman Président, Erlanger Délégué général, va tout mettre en place en quelques semaines grâce aussi à la très forte implication de la ville de Cannes choisie début juin à la suite d’une ambassade de son maire M. Nouveau et de G. Prade et d’une enquête sur place d’Erlanger. En un mois, les comités d’organisation et d’accueil sont constitués, le règlement est conçu : il est publié à la mi juillet et sera la matrice de celui de 1946. Le nombre de film par pays dépend de sa production annuelle, chaque pays aura un prix, le grand prix portera le nom de coupe Louis Lumière car le « créateur du cinéma » a accepté d’être le Président d’honneur du Festival. Un mois de plus et les jurés sont désignés – un par pays, ainsi Georges Huisman pour la France (Erlanger suppléant) – , les sélections dévoilées. Il faut dire qu’on est déjà…mi août, à moins de quinze jours de l’ouverture ! Durant cette phase, l’action de Jean Zay en faveur du Festival et du cinéma est considérable, depuis l’encadrement, puisque Huisman est un de ses plus proches collaborateurs, jusqu’à la promotion sans oublier la programmation. En effet, le ministre déploie en 1939 une véritable politique du cinéma aussi fondatrice que celles qu’il a engagées pour le théâtre ou le droit d’auteur [14]. Le 17 mars, il dépose à la Chambre le premier Projet de loi sur le statut du cinéma – création de la carte professionnelle, définition de l’auteur d’un film, instauration d’un institut bancaire spécifique (préfigurant l’avance sur recettes)… - qui n’eut pas le temps d’être voté. Le 7 juillet, il remet lui-même rue de Grenelle Les grands prix nationaux du cinéma français – ancêtre des Césars - qu’il vient de créer afin de « remplacer les diverses récompenses de caractère commercial, qui n’étaient jusque là que des entreprises publicitaires » [15]. Quai des brume, écarté à Venise, obtient le Grand prix du cinéma ; Sommes-nous défendus ? sur l’armée française le prix du film documentaire ; Unité française, qui relate le voyage de Daladier en Tunisie et en Corse pour contrer les appétits mussoliniens, reçoit celui du film d’actualité. Bref, un palmarès antifasciste et antimunichois qui reflète bien les choix du ministre. Lors de cette proclamation, Jean Zay présente l’organisation du Festival de Cannes et « demanda aux journalistes d’aider par leurs écrits au succès de cette manifestation »[16]. Trois semaines plus tard, « à l’occasion du Festival de Cannes, le Cinéma américain offre un déjeuner en l’honneur de M. Jean Zay », au cours duquel « furent discutées un certain nombre de questions techniques » [17]. Cette rencontre du 23 juillet avec l’attaché commercial américain Daniel Reagan et les représentants des majors concernait Cannes et l’ouverture complète du marché français, demandée aussi par la Chambre syndicale du Film français, rendue effective par le décret du 10 août 1939 supprimant le contingentement des films doublés en France : soit l’exact contre pied libéral de la politique protectionniste italienne et un précédent quasiment inconnu de nos jours des accords Blum-Byrnes.

Durant cette période, le ministre assiste à certaines projections de la commission qui sélectionne les quatre longs métrages français dont la liste est arrêtée le 12 août : L’enfer des anges de Christian Jaque, La loi du Nord de Jacques Feyder, La charrette fantôme de Julien Duvivier, L’homme du Niger de Jacques de Baroncelli. Grâce à sa « dérogation du Président du Festival », Jean Zay fait ajouter à cette sélection française un long métrage documentaire clairement destiné à montrer la force impériale française, La France est un Empire, déjà présenté à l’expo de New-York. A la veille de l’ouverture, le Festival est donc en ordre de marche. Seuls les Directeurs des grandes salles d’exclusivité de Nice, de Cannes et d’Antibes protestent dans une lettre ouverte à Georges Huisman contre la concurrence des 40 séances payantes du Festival qui doivent se dérouler dans le grand hall du Casino Palm Beach. Certes, toutes les sélections ne sont pas encore pleinement arrêtées mais la forte participation américaine a belle allure autour du Magicien d’Oz, de Stanley et Livingstoneavec Spencer Tracy ou d’Union Pacific de Cecil B de Mille. Les vedettes américaines, Norma Shearer ou Gary Cooper, affluaient d’ailleurs vers Cannes, la MGM avait affrété un paquebot. Au total, une dizaine de pays sont attendus. On compte même un pays disparu, la Tchécoslovaquie, avec La grande solution de Hugo Maas, film pacifiste antihitlérien tourné en août 1938 où le dictateur qui a envahi un pays voisin pour raison d’espace vital ne peut guérir d’un mal incurable que s’il déclare la paix au monde… De leur côté et à l’instar des Français, les Belges avec Magie africaine d’Armand Denis et Leila Roosevelt, comme les Anglais avec Les quatre plumes blanches de Zoltan Korda, insistent sur leur force coloniale. On le voit, l’actualité internationale qui devait empêcher le Festival de se tenir est au cœur de nombreux films ce que reflète particulièrement bien la sélection soviétique qui, outre Lénine 1918 ou Conducteurs de tracteurs, propose A la frontière sur la guerre avec le Japon, et l’ironiquement prémonitoire, Si demain c’est la guerre, qui évoque une attaque à l’improviste de l’ennemi…comme celle que connait la Pologne le 1er septembre.

Jean Zay, producteur exécutif du premier Festival de Cannes. Pas plus que le Festival de Cannes 1939 n’a eu lieu, Jean Zay n’a jamais présidé son banquet inaugural prévu le 1er septembre. Pourtant, de même que sans se tenir, Cannes 1939 a existé, sa Présidence fut effective au point qu’on peut dire que Jean Zay fut le Producteur exécutif du premier Festival de Cannes. Que ce soit pour emporter la décision au cours des débats entre Munichois et antimunichois agitant pendant l’hiver 1938-1939 le Conseil des ministres, ou que ce soit pour le mettre en œuvre, avec le fort soutien du cinéma américain, le ministre de l’Education nationale et des Beaux-arts fut bien un agent majeur de la création du premier Festival de Cannes, né dans un climat d’antifascisme et de coopération atlantique, à la fois reflet fidèle des affrontements des années 1930 et anticipation paradoxale des positions de la guerre froide.

Par Olivier Loubes