Albert Ier (1889-1922)

La place du casino en 1914.

(13) 1893 : Raoul Gunsbourg dirige la salle Garnier.

 

 

 

Depuis 1893, un étonnant personnage dirige la salle garnier. Il se nomme Raoul Gunsbourg et sa vie, pittoresque à plus d’un titre, est un exploit digne du Livre des records : il va animer ce théâtre sans interruption (sauf après 1941 parce qu’il est juif) de 1893 à... 1951 ! cinquante huit ans de direction artistique ! Qui dit mieux ? Pour résister à l’air de la calomnie, que l’on fredonne dans toutes les coulisses de tous les opéras du monde, il faut un tempérament d’airain. Sur deux siècles, de la Belle Époque aux temps difficiles, du phonographe à rouleaux aux microsillons, des cantatrices rebondies aux chefs d’orchestre capricieux, traversant deux guerres et résistant au temps qui use et aux modes qui lassent, tel est Raoul Gunsbourg, né à Bucarest d’un père français et d’une mère roumaine, petit-fils de rabbin et dont la découverte de la musique fut, d’abord, celle des mélopées liturgiques hébraïques.

Le Tsar Alexandre III.

Un fait d’armes courageux lui vaut, lors de la guerre russo-turque, d’être distingué par le tsar de Russie, le « colosse de foire » qu’est Alexandre III. Le voici à Moscou, un oukase lui permettant de créer, en 1882, le premier théâtre lyrique français puis un autre à Saint-Pétersbourg. Gunsbourg est ainsi le mentor d’une émigration talentueuse, l’une de celles qui irriguera de charme et de folie la Principauté, la colonie russe. Il aime tout ce qui est musicalement parfait. À Moscou, il rencontre Wagner qui ne supporte pas Offenbach, le méprise et le jalouse mais lui avoue :

— Cet Offenbach le prend aussi légèrement avec le contrepoint qu’avec la morale, mais, comme moi, il ne sera jamais ni dépassé ni égalé !

Richard Wagner.

Alexandre III appuie la candidature de son sujet favori auprès d’Albert Ier. M. Gunsbourg arrive avec l’idée de renouveler le répertoire lyrique. Tous les courants seront représentés, les créations encouragés, le répertoire glorifié. La Principauté devient une avant-garde, un laboratoire d’essais artistiques dont, souvent, Paris sera l’annexe. Mais les échanges fonctionnent dans les deux sens, en rapport avec les saisons, notamment. Raoul Gunsbourg démarre son règne sur l’opéra avec, le 31 décembre 1892, Les Brigands d’Offenbach — œuvre où les célèbres carabiniers, pas ceux du prince, arrivent toujours en retard —, puis Carmen et Roméo et Juliette, en janvier 1893. Un coup d’essai, un coup de maître avec l’adaptation scénique de La Damnation de Faust de Berlioz. On en parle avec échauffement. « Je suis sorti de la salle Garnier bouleversé, enthousiasmé », écrit un critique de la région. D’autres trouvent que la partition de Berlioz est encombrée des « trucs habituels aux féeries du Châtelet et de la porte Saint-Martin ». L’œuvre ne sera jouée à paris qu’en 1904, sous les sarcasmes de Claude Debussy, et entrera au répertoire de l’Opéra le 5 juin 1910. Quel plaisir, ce cri du cœur d’un critique du Figaro, Paul de Montigny, qui lance, à la fin de 1894 : « On va maintenant à Monte-carlo comme on va à Bayreuth. » Un nouveau rendez-vous chez S.A.S. et une nouvelle aide. Dès 1897, le prince Albert et la princesse Alice accordent leur haut patronage aux spectacles, un privilège inédit à Monte-Carlo. Le prince, sensible, note que « l’art enveloppe de chaleur les œuvres de l’intelligence, arrondit leurs angles et masque l’obsession du néant ».

Jules Massenet.

Albert Ier vient, à l’instigation de son directeur, écouter à Paris Le Jongleur de Notre-Dame de Jules Massenet. Satisfait, il fait inviter Massenet en Principauté. Le compositeur de Manon, de Werther est très inquiet. On lui a dit que le public monégasque n’était pas facile... Le 18 février 1902, pourtant, c’est un triomphe. Cinq jours après, le souverain lui écrit :

Cher Maître,

La rumeur enthousiaste créée par votre œuvre ne s’éteint pas, et je vous transmets avec joie l’écho de cette onde grandissante.

Votre musique baigne les âmes dans une atmosphère de bonté qui sort de votre cœur : la vie semble plus facile quand on s’en est imprégné. Vos mélodies qui chantent au milieu d’une orchestration inspirée par toutes les sciences, donnent l’émotion des vérités qui touchent toutes les cordes. Je plaindrais ceux qui ne comprendraient pas un tel langage.

Plus que jamais, les portes de ce théâtre s’ouvriront pour les maîtres auxquels un génie bienfaisant a donné comme à vous le pouvoir de distribuer la consolation et la joie, le courage et la tendresse (...)

Sources : 700 ans d’histoire des Grimaldi de Jean des Cars (Editions du Rocher, Monaco 2005)

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