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L A   R E C H E R C H E   H O R S - S E R I E   N Â°   8

Ken Alder

est professeur d’his toire
Ă  Nor thwestern University,
Evanston, Illinois.

k-alder@northwestern.edu

Ce texte a Ă©tĂ© traduit par 
Olivier Lagueux.

L a   v i e

H i s t o i r e   d e s

t e c h n i q u e s

Les tours et dĂ©tours du

dĂ©tecteur de mensonge

Par l’enregistrement des tressaillements du corps, peut-on prouver

qu’un individu ment? Avec prĂšs d’un million de tests au dĂ©tecteur 

de mensonge pratiqués tous les ans aux Etats-Unis, la société

américaine en semble convaincue. Pourtant, les tribunaux ont depuis

longtemps rejeté cette technique qui, depuis son invention, accumule

de surprenants paradoxes


Le fonctionnement de la machine repose sur un effet placebo

A

ux Etats-Unis, une affaire d’espionnage a rĂ©cem-

ment secoué le laboratoire de Los Alamos. Un phy-
sicien amĂ©ricain d’origine chinoise, Wen Ho Lee, y a
Ă©tĂ© accusĂ© d’avoir transmis Ă  la Chine des infor-
mations secrĂštes sur une tĂȘte nuclĂ©aire. Au cours de
la procédure, ce physicien a été soumis au détecteur
de mensonge et, dans le sillage de cette affaire aux
multiples rebondissements, les scientifiques des
d i vers laboratoires d’armement nuclĂ©aire sont 
amenĂ©s Ă  subir la mĂȘme Ă©preuve.

I

l apparaĂźt que les agents du FBI ont admis avoir eux-

mĂȘmes commis un mensonge lorsqu’ils ont informĂ©
Wen Ho Lee des rĂ©sultats du test qu’il avait subi.
Comme nous le verrons plus loin, de tels mensonges
font partie intĂ©grante de l’usage de cette mach i n e
« po l y g r a p h i q u e Â» qui, pendant l’interrogatoire d’un
individu, enregistre quatre paramĂštres physiolo-
g i q u e s : la pression sanguine, la rĂ©sistance Ă©lectrique
de la peau, le rythme cardiaque et la respiration.

P rĂ©cĂ©dent nuclĂ©aire. 

L’emploi de cet instrument pe u t

surprendre le lecteur français. Mais ce n’est pas la
premiĂšre fois que des physiciens nuclĂ©aires amĂ©ri-
cains sont confrontés au test du détecteur de men-
songe. Il y a plus de cinquante ans, dans le complexe
nuclĂ©aire d’Oak Ridge, haut lieu historique de
l ’ e n r i chissement de l’uranium, l’un des coinve n t e u r s
du dĂ©tecteur, Leonarde Keeler, avait dĂ©jĂ  mis sur pied
un programme de grande envergure, destiné à exa-
miner 6 000 chercheurs, ingénieurs et ouvriers. A en
croire la Commission pour l’énergie atomique de
l ’ Ă© poque, seul l’usage systĂ©matique du dĂ©tecteur 
de mensonge permettait de protĂ©ger les secrets
nucléaires de la nation.

D

Ăšs fĂ©vrier 1946, Keeler Ă©tait ainsi en mesure d’affir-

mer que 1 % des employĂ©s avaient « volĂ© du matĂ©-
riel fissile Â». Les infractions Ă©taient en rĂ©alitĂ© tout Ă 
fait mineures : dans un cas, un minuscule morceau
d’uranium avait Ă©tĂ© dĂ©robĂ©, et, dans un autre, des
ouvriers avaient introduit, pour plaisanter, un petit
Ă©chantillon dans la poche d’un de leurs camarades.

Les menus larcins et autres escroqueries en tout genre
Ă©taient plus nombreux : 10 % des employĂ©s avaient
menti sur leur curriculum vitĂŠ, 12 % avaient dĂ©robĂ©
des outils, 3 % avaient utilisĂ© un faux nom, etc.

S

ix ans plus tard, en pleine guerre froide, la Com-

mission s’intĂ©resse moins aux vols commis par ses
agents qu’à leurs opinions po l i t i q u e s. Pour un tiers
des employĂ©s dont le rĂ©sultat aux tests a Ă©tĂ© quali-
fiĂ© de Â« d Ă© r o g a t o i r e Â» , elle identifie Â« des amis ou des rela-
tions associĂ©s avec des organisations considĂ©rĂ©es comme anti-
a m Ă© ri c a i n e s Â» . 
Or, celles-ci ne sont le plus souvent rien
d’autre que des associations de lutte pour le loge-
ment social ou l’établissement d’un systĂšme public
de production Ă©lectrique ! En 1953, le New York Ti m e s
porte ce curieux programme Ă  la connaissance du
grand public, et, sous la pression mĂ©diatique, la
Commission se voit obligĂ©e de convoquer un comitĂ©
scientifique pour l’éva l u e r. Sa conclusion est sans
a m b a g e s : le test est jugĂ© Â« trompeur et coercitif Â» . L a
Commission met alors brutalement fin Ă  son pro-
gramme. ParallĂšlement, dans bien d’autres domaines
de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, le maccarthysme suscite
une formidable explosion de l’usage du dĂ©tecteur
de mensonge


A

ujourd’hui, tous les ans, prùs d’un million de tests

sont  administrĂ©s,  aux  Etats-Unis,  par  5 000  Ă 
100 0 0 opĂ©rateurs spĂ©cialisĂ©s. Le dĂ©tecteur est aussi
bien utilisĂ© dans le cadre d’enquĂȘtes policiĂšres que
dans des procĂ©dures de recrutement, Ă  des fins de
sĂ©curitĂ© nationale ou dans des campagnes publici-
t a i r e s. Pourtant, des psychologues universitaires n’ont
cessĂ© de dĂ©montrer les erreurs de la machine. Le der-
nier Ă©pisode remonte au milieu des annĂ©es 19 8 0 .
L’administration Reagan propose de soumettre tous
les employĂ©s de l’Etat fĂ©dĂ©ral au dĂ©tecteur de men-
songe. En rĂ©ponse, le CongrĂšs commandite une mĂ©ta-
analyse des essais relatifs à cette méthode. Selon ses
conclusions, le dĂ©tecteur de mensonge fait preuve
d’un taux de rĂ©ussite de 80 %. Pas fameux, quand on
sait que le simple hasard fournit un taux de 50 % et
que les spĂ©cialistes se vantent rĂ©guliĂšrement d’une

Dans les annĂ©es 1920, 
August Vollmer,

leader du mouvement 
de professionnalisation 
des policiers amĂ©ricains, 
eut sous ses ordres 
les deux principaux 
promoteurs du détecteur.

© Central Missouri State University

Cet article est la version 
revue et mise Ă  jour de 
« Les tours et dĂ©tours du
dĂ©tecteur de mensonge Â», 

La Recherche

n° 341,

pp. 48-53.

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rĂ©ussite proche de 98 %. Pour David Lykken, psy-
chologue de renom, cette mĂ©ta-analyse est d’ailleurs
exagérément optimiste. Selon lui, les études de ter-
rain conduites dans de Â« vĂ©ritables conditions en double
a v e u g l e Â» 
f o u rnissent un taux de faux positifs de 47 % :
autrement dit, la mĂ©thode reconnaĂźt que les inno-
cents disent la vĂ©ritĂ© dans 53 % des cas seulement !

DĂ©sir d’ o b j e c t i v i t Ă©. 

Quelle est l’histoire de ce phĂ©no-

mĂšne typiquement amĂ©ricain, l’usage d’une mach i n e
Ă  dĂ©nicher les menteurs ? Depuis le 

X V II

e

siĂšcle, les

jugements rendus dans les affaires criminelles des
p ays anglo-saxons reposent sur la Â« certitude morale Â»
du jury. Une panoplie d’experts a nĂ©anmoins Ă©tĂ© pro-
g r e s s i vement invitĂ©e Ă  interprĂ©ter, devant la cour, un
ensemble d’indices ou de preuves indirectes que les
profanes Ă©taient bien incapables d’évaluer et que les
accusĂ©s po u vaient difficilement contredire. De fait,
au cours du 

XI X

e

siĂšcle, un espoir est apparu :

l ’ e x pertise parviendrait Ă  supplanter la prise de dĂ©ci-
sion populaire. Au dĂ©but du 

X X

e

siĂšcle, le dĂ©tecteur

de mensonge est ainsi devenu, pour un certain
nombre de rĂ©formateurs, l’instrument idĂ©al qui allait
permettre de juger les accusĂ©s en toute objectivitĂ©.

M

ais, si ces rĂ©formateurs ont rĂ©ussi Ă  diffuser 

l’instrument dans la vie publique amĂ©ricaine, ils ont
Ă© chouĂ©  Ă   le  faire  accepter  par  les  tribunaux ! 
Comment la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine a-t-elle abouti Ă  cette
curieuse acceptation sĂ©lective ? Et quelle leçon
devons-nous tirer de cette histoire quant Ă  la place
de l’expertise aux Etats-Unis?

D

’un point de vue technique, le dĂ©tecteur de men-

songe a Ă©tĂ© fabriquĂ© Ă  partir de plusieurs instru-
ments dĂ©veloppĂ©s pour l’étude de la physiologie,
en Europe et aux Etats-Unis, Ă  la fin du 

XI X

e

s i Ăš c l e .

En la matiĂšre, le pionnier est un Français, Etienne
Jules Marey, qui, dans les annĂ©es 1860, rĂ©alise des
enregistrements graphiques continus de la pression
sanguine, de la respiration et du pouls sur des
patients sujets Ă  des nausĂ©es ou soumis Ă  des bruits
s t r i d e n t s. Des techniques similaires ont ensuite Ă©tĂ©
mises en Ć“uvre pour Ă©tudier la psychologie du
tĂ©moignage  par  plusieurs  ch e r cheurs,  dont
Lombroso et Jung sont les plus cĂ©lĂšbres.

U

n tel projet scientifique s’attaque Ă©videmment au

cƓur du systĂšme judiciaire : l’évaluation de la crĂ©di-
bilitĂ© humaine. Dans les annĂ©es 1890, un appareil 
de physiologie fait son apparition Ă  Harvard, oĂč

Ancien Ă©lĂšve de Harvard,
William Marston

(à l’arriùre-

plan, penché sur la machine)
enregistre ici les réactions
physiologiques d’étudiants 
de Columbia lors d’une sĂ©ance
de cinéma. Pendant la guerre
1914-1918, il fut le premier 
à utiliser la pression artérielle
lors d’interrogatoires d’espions
prĂ©sumĂ©s. 

©Marston Family Collection

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L a   v i e

Les tours et détours du détecteur de mensonge

Hugo MĂŒnsterberg et ses Ă©lĂšves l’utilisent pour Ă©tu-
dier la sincĂ©ritĂ©. Dans un ouvrage publiĂ© en 19 0 8 ,
M ĂŒ n s t e r berg reprochera publiquement Ă  la justice
amĂ©ricaine son rejet de l’analyse scientifique des
tĂ©moignages. En 1911, un Ă©ditorial du New York Times
se livrera alors Ă  cette prophĂ©tie triomphante : Â« B i e n-
tĂŽt, il n’y aura plus ni jury, ni horde de dĂ©tectives et tĂ©moins,
ni accusation et contre-accusation, ni avocat de la dĂ©fense

L’Etat soumettra simplement tous les suspects impliquĂ©s dans
une affaire à des tests d’instruments scientifiques, et, puisque
ces instruments ne peuvent faire d’erreur ni mentir, leurs rĂ©sul-
tats serviront Ă  trancher entre la culpabilitĂ© et l’innocence. 
»

Hardware et software. 

William Moulton Marston, qui

avait Ă©tĂ© un Ă©lĂšve de MĂŒnsterberg, fut le premier Ă 
utiliser la tension artĂ©rielle pour dĂ©celer d’éve n t u e l l e s
d u pe r i e s. Avec lui, naissait le dĂ©tecteur de mensonge
m od e rne. Marston n’ignorait pas que le dĂ©tecteur ne
fournit pas une mesure objective du mensonge. Au
mieux, il dĂ©cĂšle le malaise d’un sujet lorsque celui-
ci ment consciemment, parce que sa physiologie est
modifiée de façon irrépressible. Mais il faut que ces
changements physiologiques puissent se distinguer
des signes associĂ©s Ă  d’autres Ă©motions, comme la
simple peur causĂ©e par l’examen. Le dĂ©fi que tenta
de relever Marston Ă©tait donc double : d’abord fabri-

quer un h a r d w a r e, fiable et standardisĂ©, po u r
mesurer les paramĂštres physiologiques pe r t i-
nents; puis, de façon moins palpable, concevoir
un s o f t w a r e, c’est-Ă -dire une technique d’interro-
gatoire permettant de calibrer un stress spĂ©ci-
fique, celui qu’engendre un mensonge, en regard
des autres formes de stress.

E

n 1922, Marston soumet Ă  son dĂ©tecteur un homme

noir de Washington DC, James Alphonse Frye. Celui-
ci avait avouĂ© un meurtre avant de se rĂ©tracter. Le test
de Marston innocente Frye. Pourtant, le juge interdit
Ă  Marston de prĂ©senter ses rĂ©sultats devant le tribu-
n a l. Son argument est le suiva n t : le test de Marston
empiĂšte sur les prĂ©rogatives du jury, or c’est au jury
que revient la tĂąche d’évaluer les propos de l’accusĂ©.
ExaminĂ©e par la Cour suprĂȘme, la dĂ©cision du juge
sera confirmĂ©e en 1923. Depuis cette date, tous les juges
amĂ©ricains sont invitĂ©s Ă  n’accorder de poids qu’aux
tĂ©moignages scientifiques d’un seul type d’expe r t s :
ceux dont les opinions font l’objet d’un consensus au
sein de la communautĂ© scientifique appropriĂ©e.

A

lors qu’il se trouvait ainsi expulsĂ© du tribunal, le

dĂ©tecteur de mensonge envahissait rapidement
d’autres terrains. Dans les annĂ©es 1920, deux colla-
borateurs d’August Vollmer, le chef de la police de
Berkeley, en Californie, adaptĂšrent les mĂ©thodes 
de Marston Ă  l’interrogatoire des suspects en garde
Ă  vue. Ni l’un ni l’autre n’étaient po l i c i e r s. Le pre-
mier, John Larson, avait un doctorat en psych o l o g i e
et, plus tard, dĂ©crochera un diplĂŽme de psych i a t r i e .
Le second Ă©tait un jeune entrepreneur, Leonarde
Ke e l e r. Dans les annĂ©es 1920, tous deux collabo-
rĂšrent sous l’égide de Vollmer, puis, aprĂšs s’ĂȘtre 
Ă©tablis Ă  Chicago dans la dĂ©cennie suivante, devien-
dront rivaux et, bientĂŽt, ennemis.

I

nitialement, les deux hommes avaient un intĂ©rĂȘt

commun : la rĂ©forme de la police. Pendant l’entre-
deux-guerres, leur mentor, August Vollmer, avait pris
la tĂȘte du mouvement prĂŽnant la professionnali-
sation de la police. Depuis le dĂ©but du 

XX

e

siĂšcle, la

police assurait une prĂ©sence paramilitaire dans les
villes amĂ©ricaines et, en ces temps de prohibition,
agissait aux frontiĂšres de la lĂ©galitĂ©. Au lieu de
rĂ©duire le crime et l’immoralitĂ©, l’interdiction de la
consommation et de la vente d’alcool avait rendu
floue la démarcation entre policiers et criminels. Le
c o m portement brutal de la police de l’époque enve r s
les suspects Ă©tait monnaie courante. Lorsque Larson
a r r i va Ă  Chicago Ă  la fin des annĂ©es 1920, il Ă©crivit
par exemple à Vollmer que la méthode locale pour
« obtenir des preuves fait appel au tuyau d’arr o sage, Ă  la
matraque et aux bottes, et j’ai pu en voir des exemples de 
premiĂšre main 
».

S

elon Keeler, le détecteur de mensonge permettrait

enfin de briser le lien entre brutalitĂ© policiĂšre et cor-
ruption municipale. A l’occasion d’une affaire
embrouillĂ©e qui agite le pĂ©nitencier de l’Illinois, il
avance fiĂšrement : « [grĂące au dĂ©tecteur] tout cela est
sur le point de changer. Je suis la premiĂšre balle sortie du fusil
v i sant la destruction de la corruption politique et l’établissement
d’une gestion scientifique de l’ordre 
». Comment s’étonner
c e pendant que, dans un premier temps au moins, la
police rĂ©siste Ă  l’irruption du dĂ©tecteur de mensonge?
Elle voit Ă©videmment d’un mauvais Ɠil ces person-
nages Ă©trangers Ă  la police venir lui ĂŽter son rĂŽle de
gardien de l’ordre public. Et comment pourra-t-elle
faire preuve d’autoritĂ© dans les rues si elle ne peut
continuer Ă  exercer son po u voir sur les corps des
i n d i v i d u s? Pour couronner le tout, les policiers seront
les premiers AmĂ©ricains Ă  ĂȘtre soumis au dĂ©tecteur
de façon routiniĂšre !

Opinion publique. 

Parce qu’il s’inscrit dans ce projet

qui, depuis l’époque des LumiĂšres, vise Ă  remplacer
les apprĂ©ciations personnelles par des mesures 
o b j e c t i ves, Ă  substituer la science Ă  la politique, le
détecteur de mensonge peut difficilement recueillir
l’approbation spontanĂ©e des politiciens, peu enclins
Ă  abandonner leurs pratiques de clientĂ©lisme, ou des
policiers, naturellement soucieux de maintenir leur
po u voir discrĂ©tionnaire dans les rues. Vollmer, Larson
et Keeler s’appuient donc sur l’opinion publique et
jouent sur ce dĂ©sir qu’en matiĂšre de justice la
r e ch e r che de la vĂ©ritĂ© se fasse sans passion et au nom
de rĂšgles impe r s o n n e l l e s. L’un des attraits principaux
du dĂ©tecteur de mensonge aux Etats-Unis rĂ©side
dans cette fable : l’évaluation de la vĂ©racitĂ© d’un sujet
est le fait d’une machine et non d’un ĂȘtre humain.
Or, il faut bien comprendre que le dĂ©tecteur de men-
songe ne restreint pas nĂ©cessairement le po u voir dis-
crĂ©tionnaire des examinateurs. Et c’est d’ailleurs sur
ce point prĂ©cis que Larson et Keeler emprunteront
des chemins divergents.

K

eeler choisit une stratĂ©gie fondĂ©e sur la rĂ©munĂ©-

ration de la propriĂ©tĂ© intellectuelle. Pour lui, rĂ©ussir,
c’est avant tout gĂ©nĂ©raliser l’usage de son dĂ©tecteur

Comment calibrer 

un st ress spĂ©cif i qu e ,

celui q u ’ e n ge n d r e un

m e n s o n g e, en re ga rd

de la simple peur

causĂ©e par l’examen ?

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de mensonge
 et en tirer des bénéfices importants.
TrĂšs tĂŽt, il dĂ©pose donc un breve t. DĂšs qu’il l’obtient,
en 19 31, il accorde une licence de fabrication Ă  la
compagnie We s t e rn -E l e c t r o -M e ch a n i c a l. Mais il
insiste pour conserver un droit de veto sur toute
vente de l’instrument. Sa stratĂ©gie est dĂ©licate. Il sait
qu’il a besoin d’une machine fiable faisant rapide-
ment office de standard industriel. Mais il comprend
aussi que, pour en tirer un profit maximal, mieux
vaut, selon ses propres mots, « contrĂŽler l’instrument et
louer ses services 
». Quand la sociĂ©tĂ© Walgreens, par
exemple, souhaite acheter plusieurs machines et
constituer sa propre Ă©quipe de sĂ©curitĂ©, Keeler refuse
et propose d’ĂȘtre leur consultant. Comme il le
confiera à un proche, la vente d’une machine ne lui
r a p porte guĂšre que 125 dollars et, surtout, elle fait
naßtre un nouveau concurrent. Pis encore, un opé-

rateur insuffisamment ou mal formĂ© est suscep-
tible de porter atteinte Ă  la Â« rĂ©putation du domaine Â»
et, ainsi, de faire du tort Ă  son commerce pe r-
s o n n e l. Quand son brevet expirera aprĂšs la
guerre, Keeler changera naturellement de stra-
tĂ©gie. Il recentrera alors son entreprise sur la
formation d’un grand nombre d’opĂ©rateurs, y

compris des policiers, pendant de courtes sessions
de deux semaines. Tout au long de sa vie, Ke e l e r
dĂ©montrera aussi un grand savoir-faire dans la pro-
motion de ses activitĂ©s. Il Ă©crit des articles pour le
Reader’s Digest, est prĂ©sent dans des affaires cĂ©lĂšbres,
et alimente rĂ©guliĂšrement la presse avec des histoires
croustillantes sur la capacité de sa machine à détec-
ter les infidélités conjugales.

L

arson choisit une tout autre vo i e : celle de la science

acadĂ©mique. Il publie ses rĂ©sultats dans des jour-
naux de criminologie et de psychologie car, comme
il l’écrit, c’est la prioritĂ© « qui importe en science Â». Et il
s’enorgueillit de ne pas emprunter la voie Â« n o n
Ă© t h i q u e Â» 
qui aurait consistĂ© Ă  breveter son instrument
i n i t i a l. Il s’inquiĂšte de la politique commerciale de

Keeler, de la formation Â« s u p e r f i c i e l l e Â» de ses opĂ©ra-
teurs et de son engouement pour la publicitĂ© qui,
selon lui, nuit Ă  la rĂ©putation de la nouvelle science.
Larson reconnaĂźt nĂ©anmoins que Keeler a su pro-
duire un appareil standard sans lequel les ch e r ch e u r s
ne seraient jamais par venus Ă  fonder la science du
dĂ©tecteur de mensonge. Il l’écrit Ă  Keeler en 19 27 :
« Je voulais que tu t’occupes de la partie technique et en
obtiennes tous les bĂ©nĂ©fices potentiels. Je pouvais ainsi me consa-
crer Ă  l’expĂ©rimentation clinique

»

Le Â« t ruc des cart e s Â». 

La complexitĂ© de la relation entre

les deux promoteurs du dĂ©tecteur de mensonge
s’éclaire Ă  l’examen de l’aspect « logiciel Â» du dispo-
sitif. Keeler utilise la technique dite du « pertinent-
non pe r t i n e n t Â» pour Ă©talonner son dĂ©tecteur en prĂ©-
sence d’un individu donnĂ©. Dans cette premiĂšre
Ă© t a pe, il s’agit de comparer une rĂ©ponse apparem-
ment sincĂšre ( «Oui, j’ai fumĂ© une cigarette ce matin Â» ) ave c
un mensonge possible ( « Non, je n’ai pas commis de
meurtre mardi dern i e r Â» ) . 
Certes, la forte rĂ©action phy-
siologique d’un individu Ă  une question portant sur
un meurtre peut  simplement  indiquer qu’elle
engendre davantage de stress que le thĂšme de la
cigarette matinale. Une solution partielle Ă  ce pro-
blĂšme consiste Ă  calibrer la machine en obligeant le
sujet Ă  mentir. Keeler apprĂ©cie particuliĂšrement le
« truc des cartes Â». Dans cette ruse, Keeler demande
Ă  la personne interrogĂ©e de choisir une carte dans
un jeu, puis Ă  chaque carte qu’on lui prĂ©sente, de
nier qu’il s’agisse de la sienne. Keeler identifie ensuite
la carte choisie en examinant les graphiques pro-
duits par le dĂ©tecteur. Ce faisant, il Ă©tablit un « seuil
de mensonge Â» mais, surtout, convainc son interlo-
cuteur qu’il est en mesure de dĂ©celer ses trompe r i e s :
il augmente ainsi sa peur, donc la probabilité de le
prendre en faute. En rĂ©alitĂ©, Keeler ne rĂ©ussissait son
« truc des cartes Â» qu’en commettant lui-mĂȘme un
mensonge : le jeu de cartes Ă©tait marquĂ©!

T

elle qu’elle est mise en Ɠuvre par Keeler, la tech-

nique de dĂ©tection du mensonge fait ainsi dĂ©libĂ©-
rĂ©ment appel Ă  une interrogation dĂ©loyale pour inti-
mider les suspe c t s. D’abord, les accusĂ©s sont informĂ©s
qu’ils seront laissĂ©s en libertĂ© avant leur procĂšs s’ils
acceptent de subir le test, et, bien sĂ»r, le passent ave c
s u c c Ăš s. Puis, une fois le test terminĂ©, le sujet est
confronté avec les traces graphiques complexes qui
sont censées révéler la trahison de son corps. Il lui
est alors fortement conseillĂ© de se confesser. Et, en
effet, dans de telles circonstances, nombreux sont
ceux qui passent aux aveux.

E

n 1939, Keeler se livre Ă  un sondage auprĂšs de treize

unitĂ©s de police utilisatrices de sa machine. De s
quelque 9000 sujets examinĂ©s, 97 % avaient Â« vo l o n-
tairement Â» acceptĂ© de subir le test. PrĂšs du tiers ont
Ă©tĂ© qualifiĂ©s de menteurs et 60 % d’entre eux ont
ensuite Ă©tĂ© persuadĂ©s d’avouer leur crime. Curieu-
sement, pour une raison qui reste Ă  expliquer, ce
pourcentage est trĂšs notablement infĂ©rieur dans la
police de l’Etat d’Indiana (6 % seulement). Quant Ă 
ceux qui, bien qu’ils aient Ă©tĂ© qualifiĂ©s de menteurs,

Développé par John Larson
en 1921, ce prototype de
détecteur

nĂ©cessitait plus 

d’une demi-heure
d’installation et Ă©tait d’une
manipulation délicate.
Seule la mise au point 
d’une version industrielle,
fiable et facile d’emploi, 
par Leonarde Keeler
(médaillon) permettra
d’envisager une large
diffusion de l’instrument.

© Telshare Publishing, 1984 et JAM
Publications, 1996, Lafayette Instruments
Company

La ve n te d’une

m a chine ne r a p p o rte

g u Ăš re que 125 dollars

et, surtout, 

elle fait naĂźtre un

n o u veau concurr e n t

background image

6 4

/

J U I L L E T   2 0 0 2  

L A   R E C H E R C H E   H O R S - S E R I E   N Â°   8

L a   v i e

Les tours et détours du détecteur de mensonge

ne sont pas passĂ©s aux aveux, environ la moitiĂ© a
Ă©tĂ© Ă©crouĂ©e, tandis que l’autre moitiĂ© a Ă©tĂ© laissĂ©e
libre. Enfin, parmi les deux tiers de Â« n o n - m e n t e u r s Â» ,
seul un infime pourcentage (0,3 %) a finalement Ă©tĂ©
jugé coupable.

I n qu i s i te u r s. 

En dĂ©pit de son interdiction officielle

dans les tribunaux, le systĂšme judiciaire a donc pe r-
mis Ă  la police d’utiliser le dĂ©tecteur de mensonge
pour trier les suspects, négocier une diminution de
la gravitĂ© des charges ou extorquer des ave u x. En ce
sens, le dĂ©tecteur de Keeler fonctionne selon une
logique qui rappelle la torture judiciaire sous 

l’Ancien RĂ©gime. AprĂšs tout, quelle est la diffĂ©-
rence avec le comportement de l’inquisiteur qui,
au cours du procĂšs de GalilĂ©e, « montre les ins-
truments Â» Ă  l’accusĂ©? VoilĂ  d’ailleurs pourquoi
la police a, finalement, accueilli favo r a b l e m e n t
la technique. Non seulement Keeler a rĂ©ussi Ă 
fabriquer un instrument facile Ă  utiliser, mĂȘme

pour un policier peu entraßné, mais il a surtout mis
au point un mode de fonctionnement qui augmente
le pouvoir de l’opĂ©rateur.

C

ela explique aussi pourquoi la machine a si pe u

Ă© voluĂ© depuis les annĂ©es 19 3 0 : le Â« h a r d w a r e Â» a fina-
lement peu d’importance. Certes, durant la derniùre
dĂ©cennie, des algorithmes informatiques ont Ă©tĂ©
développés pour traiter automatiquement les réac-
tions physiologiques du sujet. Mais, parce que ces
algorithmes empĂȘchent les opĂ©rateurs d’accuser faus-
sement les sujets de mentir, des examinateurs de
l’Institut du dĂ©tecteur au dĂ©partement de la DĂ©fense
m’ont affirmĂ© qu’ils avaient pour habitude d’éteindre
l’ordinateur !

K

eeler rĂ©ussit Ă  Ă©tendre son marchĂ© bien au-delĂ 

du domaine po l i c i e r. Il parvient notamment Ă 
exploiter la mĂ©fiance qui, souvent, est au cƓur de
la relation employe u r s - e m p l oy Ă© s. Pendant la grande
dĂ©pression des annĂ©es 1930, Keeler vend ainsi ses
t e chniques d’interrogatoire aux dirigeants de nom-
breuses grandes compagnies. InvitĂ© Ă  passer au
crible les employĂ©s de plusieurs banques, Ke e l e r
obtient des rĂ©sultats semblables : 20 % Ă  30 % des
p r Ă© posĂ©s au guichet ont dĂ©robĂ© de petites sommes
d’argent Ă  divers moments de leur carriĂšre. Quand
les responsables s’apprĂȘtent Ă  les congĂ©dier, Ke e l e r
insiste pour qu’ils restent Ă  leur poste et, ch a q u e
annĂ©e, soient Ă  nouveau soumis au test. Ainsi,
assure-t-il, ces employĂ©s seront les plus fiables
d’entre tous. Le plus souvent, la direction se laisse
c o n vaincre
 et Keeler s’assure la commande rĂ©gu-
liĂšre d’une sĂ©rie de tests.

A

vec le mĂȘme argument de vente, Keeler fait adop-

ter sa machine par le gouvernement américain. En
1945, par exemple, il soumet à son détecteur les pri-
sonniers de guerre allemands qui, Ă  l’époque, sui-
vent une formation pour un emploi de policier dans
l’Allemagne occupĂ©e. Keeler trouve que 36 % d’entre
eux affichent une sympathie pour les nazis ou, po u r
ĂȘtre plus prĂ©cis, ressentent un stress lorsqu’on leur
pose des questions sur leurs opinions po l i t i q u e s. En

demandant à ces prisonniers de dénoncer les nazis
(et communistes) qui se cacheraient parmi eux, ne
donne-t-on pas Ă  ces futurs policiers une bien piĂštre
image des valeurs de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine? Pa s
du tout, rĂ©pondent les responsables du programme


U

n an plus tard, Keeler dĂ©bute ses interrogatoires

Ă  l’usine d’armes atomiques d’Oak Ridge. La loya u t Ă©
des personnels n’est pas le seul enjeu de ce pro-
gramme. Il s’agit Ă©galement d’encadrer les condi-
tions de la gestion et de la propriĂ©tĂ© des connais-
sances tech n i q u e s. Le dĂ©tecteur de Keeler rappe l l e
ainsi aux travailleurs, qu’ils soient artisans ou ingĂ©-
nieurs, que la connaissance qu’ils contribuent Ă 
crĂ©er demeure la propriĂ©tĂ© de leurs employe u r s
industriels et gouve rn e m e n t a u x.

Cols blancs. 

On sait que la premiĂšre moitiĂ© du

X X

e

siĂšcle a vu la montĂ©e en puissance de va s t e s

bureaucraties au sein des entreprises capitalistes et
de l’Etat gardien de la sĂ©curitĂ© nationale. Comme
l’ont montrĂ© les historiens de l’économie et les his-
toriens des organisations, ces nouvelles structures
hiérarchiques ont émergé pour gérer les risques liés
aux  relations  de  marchĂ©.  Mais  les  dirigeants 
po u vaient-ils  vĂ©ritablement  faire  dava n t a g e
confiance Ă  leurs salariĂ©s qu’à leurs fournisseurs et
s o u s - t r a i t a n t s? C’est lĂ  que le dĂ©tecteur de mensonge
est entrĂ© en scĂšne. Le million de tests pratiquĂ©s
annuellement Ă  partir des annĂ©es 1950 indique 
l ’ e s poir que les dirigeants ont placĂ© dans le dĂ©tec-
t e u r : que son ombre intimidante renforce la loya u t Ă©
de cette nouvelle main-d’Ɠuvre en col blanc.

L

e dĂ©tecteur de mensonge rencontra cepe n d a n t

quelque résistance au sein de la société américaine.
Une association de défense des libertés civiles, The
American Civil Liberties Union, dĂ©nonça les po u-

La police accepte 

la machine parce q u e

son mode 

de fo n c t i o n n e m e n t

a u g m e n t e le pouvoir 

de l’int e rro ga te u r

Et la graphologie ?

Dans de nombreux pays, y compris la Fra n c e ,
des experts font appel Ă  diverses te ch n i qu e s
pour «lire Â» le corps humain afin d’en extraire
des signes rĂ©vĂ©lateurs de l’identitĂ© d’un sujet,
de son comportement ou de sa loyautĂ©. L’ana-
lyse de l’écriture pour identifier l’auteur 
de documents controversĂ©s re m o n te Ă  la
Renaissance en France. En dĂ©pit d’abus carac-
tĂ©risĂ©s â€“ s o u venons-nous de l’affa i re Drey f u s– ,
son usage est toujours en vigueur dans les 
tribunaux français. Et si sa technique sƓur, la
graphologie, n’a jamais servi de pre u ve en
m a t i Ăš re de justice, son emploi est large m e n t
rĂ©pandu depuis la fin du 

XIX

e

siĂšcle en matiĂšre

de recrutement.
Du point de vue de la psychologie unive r s i t a i re ,
le statut de la graphologie est analogue Ă  celui
du dĂ©te c teur de mensonge aux Etats-Unis et,
de la mĂȘme façon que les experts amĂ©ricains
sont parvenus Ă  diffuser l’usage de leur inst ru-
ment, la pro fession de graphologue se porte
p a rt i c u l i Ăš rement bien en France. Des deux cĂŽtĂ©s
de l’At l a n t i que, il semble bien que nous n’ayo n s
pas fini de nous inte rro ger sur nos maniĂšre s
d ’ Ă© valuer la loyautĂ© humaine, y compris la
l oyautĂ© des experts en loya u t Ă© !

En propageant trùs vite l’image
d’objectivitĂ©

revendiquĂ©e 

par ses promoteurs, la presse
participe au renforcement 
du pouvoir d’intimidation 
de la machine Ă  dĂ©nicher 
les menteurs. 

© DR

background image

L A   R E C H E R C H E   H O R S - S E R I E   N Â°   8  

J U I L L E T   2 0 0 2

/ 6 5

voirs coercitifs du test. Des syndicats contestĂšrent le
droit des employeurs Ă  faire usage du dĂ©tecteur Ă 
volontĂ©. Mais des dĂ©cennies de plaintes n’ont guĂšre
fait bouger les choses jusqu’à ce que, Ă  la fin des
annĂ©es 1980, le projet du prĂ©sident Reagan d’étendre
l’usage du dĂ©tecteur au sein de l’administration fĂ©dĂ©-
rale engendre le vote d’une loi de protection des
e m p l oyĂ©s en 1988. GrĂące Ă  cette loi, le nombre de
tests pratiquĂ©s a rĂ©cemment diminuĂ©, mais le sys-
tĂšme comporte encore des failles importantes.

D

ans les annĂ©es 1920, Larson lui-mĂȘme avait espĂ©rĂ©

que le dĂ©tecteur soit un jour soumis Ă  une Â« Ă© v a-
luation objective, scientifiquement contrĂŽlĂ©e et normalisĂ©e, 
de sa validitĂ© 
». Mais, en 19 27, il dut se rĂ©soudre Ă  

ce constat amer : Â« Les cinq spĂ©cialistes qui ont le 
plus travaillĂ© dans ce domaine sont incapables de se
mettre d’accord sur l’interprĂ©tation d’un enregistrement. 
»
Larson a toujours Ă©tĂ© irritĂ© par les mĂ©thodes de
Ke e l e r. Il voit en lui le Â« lycĂ©en en culottes courtes Â»
qu’il a formĂ© et n’a de cesse de dĂ©noncer son
goĂ»t immodĂ©rĂ© pour l’argent. Il demande, par

exemple, Ă  Keeler d’interrompre un test dĂšs que le
sujet Â« fait valoir toute forme d’objection au test Â». Sans
succĂšs, il exige de lui qu’il pose toujours des ques-
tions spĂ©cifiques, par exemple : Â« avez-vous pri s

$ 16 0 0 0 0 ? Â», et non pas : Â« A v e z - v o u s
jamais  volĂ©  quelque  chose  dans 
cette ba n q u e ? 
» Et il condamne la
« c o m m e r c i a l i sation non Ă©thique Â» q u e
Keeler exploite sans mesure. Il
militera pour que le dĂ©tecteur ne
soit pas un instrument autorisant
des poursuites criminelles, ni un
outil pour obtenir des ave u x. En
fait, le taux d’aveux anormalement
bas dans la police de l’Etat d’In-
diana s’explique par l’interve n t i o n
directe de Larson : c’est lui qui ava i t
formĂ© l’examinateur loc a l!

P

our autant, cela ne signifie pas que

Larson ne croyait pas en l’utilitĂ© du
d Ă© t e c t e u r. AprĂšs tout, aucune mala-
die n’est jamais diagnostiquĂ©e de
maniĂšre infaillible, ce qui n’em-
pĂȘche pas les mĂ©decins d’avoir une
profonde compréhension de nom-
breuses pathologies. Au dĂ©but des
annĂ©es 1930, Ă  l’Institute for Ju ve n i l e
R e s e a r ch  de  Chicago,  Larson 
commencera  Ă   dĂ©ve l o p per  une

a p p r oche clinique, non coe r c i t i ve, de sa machine, au
sein d’une Ă©quipe comprenant un expert en dĂ©tec-
teur, un psychologue, un mĂ©decin et un avoc a t. 
Larson continuera Ă  mettre en Ć“uvre cette approch e
dans diverses institutions psychiatriques et correc-
tionnelles au cours des annĂ©es 1940 et 1950. AprĂšs
tout, Ă  en croire de nombreux psychiatres, un 
mensonge n’est pas moins rĂ©vĂ©lateur qu’une parole
vĂ©ridique, n’est-ce pas?

P

ar son jugement sur l’affaire Frye en 1923, la Cour

suprĂȘme avait Ă©dictĂ© qu’une preuve scientifique

« doit avoir Ă©tĂ© suffisamment Ă©tablie pour avoir reçu une
a p p r o bation gĂ©nĂ©rale dans le domaine particulier dont elle
r e l Ăš v e 
». Mais cette recommandation Ă©lude une
seconde question : qui sont les experts pe r t i n e n t s
dans un domaine particulier? En matiĂšre de dĂ©tec-
teur de mensonge, Keeler et ses Ă©mules ont long-
temps revendiquĂ© ce rĂŽle. Mais ils ont eu beau faire
valoir la fiabilitĂ© de leur mĂ©thode, l’expertise des
p s ychologues acadĂ©miques a toujours eu la prĂ©fĂ©-
rence des tribunaux. Pourquoi la justice a-t-elle fait
p r e u ve d’un si grand scepticisme Ă  l’égard du dĂ©tec-
t e u r ? N’accorde-t-elle pas une attention bien-
veillante Ă  plusieurs sciences mĂ©dico-lĂ©gales au 
statut douteux, la graphologie (voir l’encadrĂ© : Â« E t
la graphologie ? Â»), l’identification balistique, la
p s ychologie mĂ©dico-lĂ©gale, toutes disciplines qui,
en dehors d’un petit cercle de praticiens, font 
l’objet d’une profonde mĂ©fiance ?

Le marchĂ© de l’e x p e r tise. 

La vĂ©ritable raison du rejet

du dĂ©tecteur par les tribunaux ne rĂ©side pas dans les
dĂ©fauts de l’instrument. Bien au contraire, c’est la
revendication de sa puissance qui est la cause prin-
cipale de son rejet. De fait, l’expert en dĂ©tecteur, si
on acceptait de le croire, repousserait dans l’ombre
tous les autres tĂ©moins, influencerait indĂ»ment le
jury, voire, comme certains l’ont rĂȘvĂ©, finirait par le
s u p p l a n t e r. Allons plus loin : les tribunaux amĂ©ri-
cains n’ont pas seulement rejetĂ© le test du dĂ©tecteur
de mensonge parce que, avec Larson, ils lui ont dĂ©niĂ©
un statut « scientifique Â», mais en raison du succĂšs
commercial de Ke e l e r. C’est en effet Keeler qui, en
mettant sur pied une formation rapide des opĂ©ra-
teurs, a crĂ©Ă© un marchĂ© pour ce type particulier d’ex-
pertise renforçant le po u voir discrĂ©tionnaire de l’exa-
m i n a t e u r. Et c’est encore Keeler qui a cultivĂ© le mythe
de l’efficacitĂ© du dĂ©tecteur, non seulement po u r
accroĂźtre son chiffre d’affaires, mais aussi pour rendre
le dĂ©tecteur plus efficace. 

E

n résumé, le détecteur de mensonge est une tech-

noscience Ă©minemment paradox a l e : elle ne fonc-
tionne que dans la mesure oĂč l’opinion publique a
Ă©tĂ© convaincue qu’elle fonctionnait ; or, elle ne
marche que si ses opĂ©rateurs mentent! En d’autres
termes, l’efficacitĂ© du dĂ©tecteur de mensonge repo s e
sur ce que la mĂ©decine appelle l’effet placebo, c’est-
Ă -dire la  puissance  rĂ©siduelle produite  par  la
confiance Â« p u r e m e n t Â» sociale que la tech n o l o g i e
mĂ©dicale inspire Ă  ses patients (et Ă  ses fourn i s s e u r s ) .
Qu’en pensent les scientifiques amĂ©ricains qui,
aujourd’hui, dans les laboratoires nuclĂ©aires, sont
soumis au dĂ©tecteur ? 

K. A. 

n

Les cinq meilleurs

s p Ă© c i a l i s tes 

sont incapables 

de se me t t re d’accord

sur l’int e rp rĂ© ta t i o n

d’un enr e g i st re m e n t

Pour en sa voir plus

‱

Ken Alder, « To tell the trut h : the polygraph exam and the

marketing of American expertise», 

Historical Reflections, 24

,

487, 1998.

‱

Site officiel de l’American polygraph association

www.polygraph.org

‱

Et aussi :

www.larecherche.fr

A son tour, la bande dessinée
s’empare du dĂ©tecteur.

Superman lui-mĂȘme n’échappe
pas Ă  la rĂšgle selon laquelle, 
si l’esprit peut mentir, le corps
est sincĂšre. L’usage policier 
de l’instrument sera surtout 
mis en scĂšne par un autre
héros, Dick Tracy, inventé par
Chester Gould, l’un des Ă©lĂšves
de Leonarde Keeler.

© DR