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Piotr Nikolaïevitch Wrangel

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Piotr Nikolaïevitch Wrangel
Publié le:04/12/2009

Un autre Général


 

Baron-général Pyotr Nikolayevich Wrangel
Baron-général Pyotr Nikolayevich Wrangel
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Piotr Nikolaïevitch Wrangel, le baron noir,  né le 15 août 1878 à Novo-Aleksandrovsk, Russie (= Zarasai, Lituanie) est mort, le 25 avril 1928, à Bruxelles et inhumé à Belgrade [1].

Piotr Nikolaïevitch Wrangel est, selon Dominique Venner, parmi les généraux blancs qui luttent  pour arracher leur pays à la dictature des Soviets, la figure la plus intéressante. D’une famille Balte d'origine danoise, qui compte parmi ses membres 44 généraux, maréchaux et amiraux, Piotr Nikolaïevitch est le seul vrai monarchiste, avec l'amiral Koltchak, parmi les généraux blancs. Diplômé de l'École des mines, de l’École de cavalerie Nicolas et de l'Académie d'état-major, cet officier de la garde impériale est un héros de la Guerre russo-japonaise et de la Première guerre mondiale.

Echappant de peu au massacre systématique des officiers par les bolcheviques, il n’accepte pas de servir dans l’armée ukrainienne qui sert les intérêts de l’Allemagne de Guillaume II. Piotr Nikolaïevitch Wrangel préfère rejoindre l'Armée des volontaires blancs, dans le nord du Caucase, en septembre 1918. Il prend le commandement de la 1re division de cavalerie Cosaque, puis d’un corps d’armées.

Lors de l’offensive des armées blanches contre les rouges, Denikine, chef des armées blanches du Sud a le tort de diviser ses 48.000 hommes en trois armées. Certes, Wrangel s'empare de Tsaritsyne (= Stalingrad, puis Volgograd), mais ce général issu de l’école d’état-major voit bien que le plan de Denikine signifie la condamnation à mort aux troupes du Sud de la Russie. Effectivement, l'armée de Denikine est finalement écrasée par l'Armée rouge. Même si Wrangel est nommé général commandant de l'Armée des volontaires blancs en décembre 1919, il est trop tard pour sauver leur Sainte Russie. Et puis, le général Denikine le contraint à un bref exil au début de l’année 1920.

Après l'échec total de Denikine, il devient commandant en chef de l'Armée russe et commandeur du dernier gouvernement contre-révolutionnaire, qui subsiste d'avril à octobre 1920.Wrangel parvient alors à réunir 100.000 combattants rescapés de toutes les batailles des armées blanches et des massacres organisés par les bolcheviques et volontaires. Son offensive de juillet 1920 perce les lignes de l’Armée rouge, menace le Donbass. En détournant des troupes bolcheviques, elle contribue à sauver la jeune république de Pologne.

Wrangel (1878-1928), s’il est un grand chef militaire adoré de ses troupes, sait aussi que la victoire dépend d’une amélioration des conditions de vie du peuple russe et de la mise en place de grandes réformes. Hélas pour la contre-révolution, et il en est conscient,  il arrive bien trop tard. Toutefois il réussit à sauver son armée et des civils des pires représailles, que Trotski va stopper.

Piotr Nikolaïevitch s’occupe de trouver une terre d’accueil pour les Russes blancs. Comme le général de Gaulle, quelques années plus tard, alors qu'il est en exil, il organise la R.O.V.S., une Russie libre qui lutte contre la dictature soviétique et les communistes dans le monde entier. Mais, cette fois-ci, il est trop tôt.

Lui et ses successeurs seront assassinés par la Guépéou. Mais les temps changent. Un monument en l’honneur du général-baron Piotr Nikolaïevitch Wrangel vient d’être érigé avec l’aide du Ministère de la Culture de la nouvelle Russie, dans une Serbie débarrassée elle aussi du titisme.

 

SA FAMILLE

 

Blasons des quatre branches de la famille du baron Petr Nikolaevich Wrangel(l).
Blasons des quatre branches de la famille du baron Petr Nikolaevich Wrangel(l).
© K.A. Klingspor
"Baltisches Wappenbuch".
Piotr Nikolaïevitch est le descendant d’une famille germano-balte, noble et titrée. La maison Wrangel est connue dès le XIIe s. dans le Wierland danois. Une filiation est possible à partir de 1277, mais elle est compliquée par le fait qu’il existe de nombreuses branches dans différents pays des bords de la Baltique. Si ses aïeux s’installent dans la Livonie des chevaliers teutoniques (= en Estonie), ce baron est en effet en 1919 d’une famille qui a donné au monde sept maréchaux, sept amiraux, et puis 30 généraux. Rien qu’en Russie, on recense 18 généraux et deux amiraux.

 

  • Hermann von Wrangel  (1585-1643), maréchal suédois, Gouverneur-Général de la Livonie
  • Moritz von Wrangel (= Mauritius von Wrangel), évêque de Reval au XVIe s.
  • Helm von Wrangel (1599-1647), général suédois
  • Carl Gustav Wrangel (1613-1676), responsable des principaux succès suédois durant la Première Guerre du Nord (1655–60).
  • Anna Margareta Wrangel, comtesse von Salmis (1622-1673), sa femme qui est célèbre.
  • Maria Christine Wrangel (1637-1691)
  • Waldemar Wrangel et Wolmar Wrangel (1647-1676), généraux suédois
  • Fabian von Wrangel (1651-1737), maréchal et gouverneur suédois.
  • Friedrich von Wrangel Papa Wrangel (1784-1877), maréchal prussien et gouverneur de Berlin.
  • Ferdinand von Wrangel (1794-1870), amiral et explorateur russe.
  • Timbre russe représentant l'explorateur Ferdinand Petrovich Wrangel (1796-1870)
    Timbre russe représentant l'explorateur Ferdinand Petrovich Wrangel (1796-1870)
    © Guy de RAMBAUD
    Guy de RAMBAUD
    Karl von Wrangel (1812-1899), général prussien
  • Carl Gustav Otto Christian von Wrangel (1839-1908),  célèbre hippologue et écrivain suédois.
  • Georges Eduard Wrangell (1866-1927), historien, juriste et généalogiste
  • Margarete von Wrangell (1877-1932), écrivain et professeur.
  • Wilhelm Wrangell (1894-1976), homme d’état estonien, président de la communauté allemande d’Estonie.
  • Olaf von Wrangel (1928-2009), journaliste et important homme politique de la CDU/CSU.

 

La branche russe de cette famille émigre aux États-Unis, en France et en Belgique après 1920

Piotr Nikolaïevitch Wrangel est le seul baron parmi les chefs militaires blancs, toutefois il n'a pas vraiment de fortune personnelle. Son père, Nikolay Egorovich (1847-1923) est directeur d'une compagnie d'assurances à Rostov. Il est aussi critique d'art, écrivain célèbre et collectionneur d’antiquités (=au sens ancien du terme). Sa famille ne possède qu'une propriété foncière modeste. Son père va écrire en 1920 ses Souvenirs (1847-1920), Du servage au communisme [2], titre qui montre qu’il est un partisan de réformes. Sa mère, Maria Dmitrievna Dementeva-Majkova (1856-1944) va vivre pendant toute la Guerre civile à Petrograd sous le nom de son mari, ce qui est une attitude presque suicidaire dans la future Leningrad. Piotr Nikolaïevitch est le petit-neveu d’un professeur célèbre et d’un amiral russe.

 

INGENIEUR PUIS OFFICIER DE CAVALERIE DE LA GARDE

 

Centenaire du siège de Port-Arthur.
Centenaire du siège de Port-Arthur.
Bloc de la poste de le nouvelle Russie.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
 Après avoir fait des études à Rostov, Wrangelveut en 1896 devenir ingénieur des mines. Il étudie pour cela à l'École des Mines de Saint-Pétersbourg et obtient son diplôme d'ingénieur en 1901. Mais dès 1902, hérédité oblige, à l’âge de 24 ans, il abandonne cette carrière et s'inscrit à l'école de cavalerie Nicolas de Saint-Pétersbourg, où il est vite promu au rang d'officier. En 1904, Wrangel est cornette dans le régiment de cavalerie de la Garde impériale.

Au début de la guerre russo-japonaise, en 1904, Piotr Nikolaïevitchrejoint en tant que volontaire les champs de bataille et intègre une  troupe de Cosaques des bords du lac Baïkal. En décembre 1904, du fait de plusieurs actions héroïques contre les Japonais il est déjà fait sotnik (= officier commandant une centurie de Cosaques) et décoré de l’Ordre de Sainte-Anne de 4ème degré et de l’ordre de Saint-Stanislas. Le 6 janvier 1906,  il reçoit un avancement dans la tchin (= table des rangs de la noblesse et est fait capitaine d’un régiment. Désormais pour tous les militaires qui le rencontrent : Le général Wrangel est un bon soldat ; jeune capitaine, il s'est distingué dans la guerre russo-japonaise [3].Ce passé glorieux ne va pourtant pas pousser les alliés à l’aider pendant la Guerre civile.

En revenant d’Extrême-Orient, il participe à une campagne de maintien de l’ordre dans les états baltes. Le 26 mars 1907, Piotr Nikolaïevitch Wrangel est de nouveau garde dans le régiment de cavalerie de la Garde, avec le rang de lieutenant. Il rentre alors à l’Académie impériale d’état-major Nicolas en 1910. Il en sort capitaine d’état-major en 1911.

En 1914, il est chef d’escadron de la Garde à cheval et s'illustre dès les premières batailles, en s'emparant notamment d'une batterie prussienne [4]. Le 13 octobre 1914  Piotr Nikolaïevitchreçoit l’ordre impérial et militaire de Saint-Georges, et en décembre 1914 il a le grade de colonel. En juin 1915 il reçoit encore une autre médaille.  En octobre 1915, il est envoyé sur le front du Sud-ouest et le 8 octobre 1915 il reçoit le commandement d’un régiment de Cosaques des bords du lac Baïkal. Le baron Wrangel lutte contre des Autrichiens en Galicie en 1916 et est fait général de brigade en janvier 1917 [4].

 

DÉBUTS DE LA GUERRE CIVILE RUSSE

 

Dès le début de la révolution de Février, il se montre résolu à lutter contre la décomposition de l'armée russe. En mars 1917, il est l'un des seuls commandants de l'armée à préconiser l'envoi de troupes à Petrograd pour y rétablir l'ordre. Wrangel est un monarchiste qui connaît bien l’état de la Russie déjà à cette époque. Il sait que non seulement l'abdication du tsar ne va pas régler les problèmes, mais au contraire en créer d’autres. Comme général-lieutenant, il commande la 7e division de cavalerie lors de l’offensive Kerensky en juillet 1917 [5]. Pour la victoire sur la rivière de Zbroutch, pendant l’été 1917, il reçoit à nouveau une médaille, mais cette fois-ci des nouveaux dirigeants. Toutefois ce gouvernement provisoire, qui favorise la prise du pouvoir des bolcheviques par ses faiblesses, le démet vite de ses fonctions.

Piotr Nikolaïevitch Wrangel et sa femme Olga en 1920.
Piotr Nikolaïevitch Wrangel et sa femme Olga en 1920.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Après l’échec du coup d’état de Kornilov, Piotr Nikolaïevitch Wrangel  et sa famille s’installent en Crimée. Témoin des horreurs commises par les Rouges en 1918, il n'échappe qu'à grande peine à un sort tragique. En effet, il est arrêté par des marins bolcheviques à Yalta et ne doit la vie qu'à sa femme Olga qui les supplie de l'épargner. Il survit caché jusqu’à l’arrivée de l’armée impériale allemande. Les considérant comme ses ennemis et des envahisseurs, il part à Kiev. Piotr Nikolaïevitch pense servir dans les armées de Pavlo Skoropadski, Hetman (= chef) du gouvernement de l’État ukrainien. Mais il constate que celui-ci est la marionnette des Allemands et Wrangel veut rester fidèle aux alliés de la Russie. 

Le baron quitte  l'Ukraine et rejoint l'Armée des volontaires blancs à Ekaterinodar, au Kouban. Il y retrouve le général Denikine en septembre 1918. Piotr Nikolaïevitch prend le commandement de la 1re division de cavalerie, des Cosaques sur le point de se mutiner. Il rétablit la discipline et fait de cette division une unité d’élite. La qualité des combattants de l’Armée des volontaires est, à cette époque, encore exceptionnellement haute. Le nombre d’officiers et d’anciens combattants rescapés de la Première guerre mondiale est encore considérable.

Cependant le nord du Caucase est attaqué par d’importantes forces bolcheviques, dix fois supérieures en nombre à l’Armée des volontaires. Les Cosaques du Terek qui se révoltent en juillet sont écrasés en novembre par les rouges. Les survivants seront dispersés dans l’empire soviétique. En septembre-octobre, de violents combats se déroulent à Armavir et Stavropol. Les engagements de l’été 1918 coûtent très cher. Certaines batailles comme la prise de Tikhoretskaya entraînent de lourdes pertes. Les volontaires qui remplacent les morts et les invalides sont peu nombreux et mal préparés à des combats aussi violents.

Carte montrant les offensives des armées blanches en 1919.
Carte montrant les offensives des armées blanches en 1919.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Néanmoins,  sa 1re division de cavalerie et la 2e deviennent le 1er corps de cavalerie cosaque. Le 1er novembre, son commandant, Piotr Nikolaïevitch Wrangel s’empare de Stavropol. En décembre, les effectifs de combattants atteignent le chiffre de 48.000 hommes, uniquement du fait des erreurs et des crimes des rouges. Au cours de l'hiver 1918-1919 les forces bolcheviques ne peuvent s’échapper. Wrangel et Denikine conquièrent le Kouban, le bassin du Terek  et prennent Rostov.

Le général Denikine a après ces victoires un plan vaste et ambitieux. Tandis que les deux autres armées dites blanches, celles du général Youdenitch (au nord) et de l'amiral Koltchak (à l’est) attaquent les rouges, Denikine lance une offensive au sud. Ce général Denikine se figure à partir de la région de la Volga, du Don et de Kharkov, marcher sur Moscou par trois directions Saratov-Nijni-Novgorod,  Voronej-Riazan, et Koursk-Orel-Toula. Plan singulièrement téméraire, de l'avis même du général Wrangel, et qui dépasse de beaucoup les moyens dont dispose Denikine.

Les débuts de la campagne cependant sont illustrés par des succès. Le projet semble même en voie de réussite. Piotr Nikolaïevitch Wrangel s'empare de Tsaritsyne (= Stalingrad, puis Volgograd) en juin. Denikine le charge de passer par Saratov et Nijni Novgorod. Cependant, l’armée de Piotr Nikolaïevitch a subi de grosses pertes lors de la prise de Tsaritsyne et elle doit se contenter de défendre les places conquises. Wrangel critique le plan de Denikine. Les forces l'Armée des volontaires blancs sont insuffisantes pour mener trois attaques. C’est, selon le général issu de l’école d’état-major : la condamnation à mort aux troupes du Sud de la Russie. Lui, préconise un regroupement de toutes les forces armées puis une attaque conjointe sur Moscou. Mais  Piotr Nikolaïevitch est monarchiste. Denikine, quant à lui, est proche des politiciens anti-bolcheviques, souvent d’ex libéraux ou sociaux-démocrates, et de certains dirigeants alliés.

Dès l'automne de 1919, les revers annoncés par Wrangel commencent. L'armée de Denikine est finalement écrasée par l'Armée rouge. Wrangel est envoyé à Kharkov pour limiter le désastre. Lorsqu'il y arrive, il ne peut que constater que l'Armée blanche n'existe plus. En décembre, il doit organiser une retraite précipitée vers le sud et la Mer Noire qui se transforme bientôt en débâcle. Piotr Nikolaïevitch est alors nommé général commandant de l'Armée des volontaires blancs en décembre 1919 [4], mais cela ne change en rien la situation politico-militaire.

Lors des derniers jours  de 1919, le désaccord entre Wrangel et Denikine éclate au grand jour. Wrangel reproche à son chef son implication minimale dans la politique ainsi que son manque d'audace, d'agressivité et de charisme. Il complote même pour le remplacer mais celui-ci, informé, le relève de son commandement et le renvoie au Kouban. Au début de l’année 1920, le général Wrangel se retire à Constantinople le 8 février 1920 [4]. Son premier exil va être court.

 

PRISE DE COMMANDEMENT

 

Le général russe blanc Dénikine, auquel Wrangel doit succéder.
Le général russe blanc Dénikine, auquel Wrangel doit succéder.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Les débris de l'armée de Denikine, poursuivis par les vaillantes troupes bolcheviques, se réfugient en Crimée. Denikine, abattu par les événements et dont l'autorité s'affaiblit de jour en jour, prend le parti le 20 mars 1920 de renoncer à son commandement. La situation s'aggrave d'ailleurs du fait que l'Angleterre, représentée à Constantinople par un Haut-commissaire, l'amiral de Robeck, renonce à soutenir l'armée blanche [4]. Comme nous le rappelle Hélène Carrère d’Encausse dans L’Empire d’Eurasie, c’est à cette époque que les alliés reconnaissent les républiques du Caucase.

Le 21 mars, le conseil militaire Sébastopol, sous la présidence du général Vladimir Mikhailovich Dragomirov (1862-1920) choisit Piotr Nikolaïevitch Wrangel comme commandant en chef. Wrangel, devant l'impérieux devoir de tenter un dernier effort, accepte, malgré les énormes difficultés de la tâche. Le Haut-commissaire britannique, tout en informant le général qu'il n'a plus à compter sur l'aide anglaise, met à sa disposition un cuirassé, le Emperor-of-India, qui doit le transporter de Constantinople en Crimée.

Dans ses mémoires [5], le général Wrangel raconte cette période pendant laquelle il succède au chef des armées blanches le plus célèbre, mais qui est devenu un incapable et a laissé parfois ses troupes massacrer des juifs et des paysans innocents, comme nous le dit Hélène Carrère d’Encausse dans L’Empire d’Eurasie. Piotr Nikolaïevitch écrit :

Le 21 mars, à bord du cuirassé Emperor-of-India, nous partîmes, le général Chatilov et moi, pour la Crimée où, semblait-il, l'épilogue de la lutte était proche. Le lendemain, le même cuirassé qui m'amenait devait embarquer à Féodossia le général Denikine qui, sans prendre congé de son armée, partait pour Constantinople. L'homme jadis si vaillant, si indifférent au danger, au temps de la guerre mondiale, avait changé peu à peu et n'était maintenant plus lui-même.

 Le 22 mars, l’Emperor-of-India jette l'ancre en rade de Sébastopol... La vie paraissait continuer son train ordinaire, et l'idée que cette belle ville vivait ses derniers instants, que, dans quelques jours peut-être, la vague rouge allait la submerger, que les rouges allaient y accomplir leurs sanglantes représailles, cette idée même paraissait invraisemblable.

... La première personne de ma connaissance que je rencontrai en débarquant fut le général Oulagaï, commandant de l'armée du Caucase. Cette armée, les cosaques du Kouban et du Terek, ainsi qu'une partie des cosaques du Don, n'ayant pu s'embarquer, se retirait le long du littoral de la Mer Noire sur la route de Sotchi à Touapsé ; elle traînait à sa suite un nombre immense de réfugiés.

 ... Je demandai si la supériorité du nombre ne nous permettait pas d'espérer au moins un succès partiel, la reprise de Novorossisk, qui aurait eu l'avantage de garantir le ravitaillement. Ensuite, après avoir rétabli et réorganisé nos forces, nous aurions pu tâcher de ravir l'initiative à l'ennemi. Mais le général Oulagaï me répondit par un geste découragé. Rien à faire, les cosaques ne se battront plus. Les régiments ont perdu tout leur nerf [5].

Piotr Nikolaïevitch Wrangel comprend qu’il arrive trop tard. Il pense même quedans quelques jours, l’armée rouge prendra la Crimée. D’un tempérament pessimiste mais actif, il va néanmoins organiser une parcelle modeste de terre russe où va régner un ordre, offrant des conditions de vie pouvant séduire les hommes croupissant sous le joug des bolcheviques [6] et mener une campagne un temps victorieuse.

 

POURQUOI COMBATTONS-NOUS ?

 

Enfants victimes de la famine de 1920 en Russie du temps de Lenine. Cette famine fait plusieurs millions de morts.
Enfants victimes de la famine de 1920 en Russie du temps de Lenine. Cette famine fait plusieurs millions de morts.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Lénine avait promis la terre aux paysans russes et la paix. Le peuple ne connaît que la misère et la guerre civile sur une grande partie du territoire. Les popes et les croyants sont persécutés. Certes les masses paysannes n’ont aucune envie de revenir au servage et veulent choisir leur avenir. Wrangel l’a bien compris.  Il écrit pendant l’offensive des blancs : Le pays est dirigé par toute une série de petits satrapes, à commencer par les gouverneurs pour finir par n'importe quel gradé de l'armée...  l'indiscipline des troupes, la débauche et l'arbitraire régnant à l'arrière n'étaient un secret pour personne... L'armée, mal ravitaillée, se nourrissait exclusivement sur le dos de la population, ainsi grevée d'un fardeau insupportable. En juin 1920, il lance un appel au peuple russe :

Ecoute, ô peuple de Russie! Pourquoi combattons-nous? Pour la foi qu'on nous a souillée et pour les autels que l'on nous a profanés. Pour la libération du peuple russe du joug des communistes, des vagabonds et des criminels qui ont complètement ruiné la Sainte Russie. Pour la fin de la guerre civile. Pour que les paysans, qui ont acquis la terre qu'ils cultivent de leurs mains, puissent poursuivre leur travail en paix. Pour que le travailleur honnête ne doive pas végéter misérablement au soir de sa vie. Pour qu'une vraie liberté et une vraie justice puissent régner en Russie. Pour que le peuple russe puisse choisir lui-même, par élection, son souverain. Aide-moi, ô peuple russe, à sauver la patrie!

Le terme souverain, khosyaïn qu’il emploie signifie aussi le maître de maison, l’hôte ou le chef naturel. Piotr Nikolaïevitch Wrangel a souligné à maintes reprises qu'il ne s'envisage nullement comme le khosyaïn de la future Russie [6]. Il sait bien que la plupart des blancs ne sont pas monarchistes et respecte cette pluralité. Il déclare :

De l'autre côté du front, au Nord, règnent l'arbitraire, l'oppression, l'esclavage. On peut être d'avis différent quant à l'opportunité de telle ou de telle forme d'Etat. On peut être un républicain, un socialiste ou même un marxiste extrême et considéré malgré tout que la dite “république des soviets” est l'exemple parfait d'un despotisme calamiteux, qui n'a encore jamais existé dans l'histoire et sous le knout duquel non seulement la Russie mais aussi la nouvelle classe soi-disant au pouvoir, le prolétariat, va périr. Car cette classe, elle aussi, comme tout le reste de la population, a été mise au tapis.

Affiche de propagande des Blancs qui demandent la Russie la restauration d’une Grande Russie et une assemblée populaire élue au suffrage universel.
Affiche de propagande des Blancs qui demandent la Russie la restauration d’une Grande Russie et une assemblée populaire élue au suffrage universel.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Le général évoque l'ordre minimal qu'il veut instaurer dans les territoires qu'il viendrait à contrôler, afin que le peuple, s'il le souhaite, puisse s'assembler librement et dire sa volonté en toute liberté. A quoi le commandeur blanc ajoute : Mes préférences personnelles n'ont aucune importance. Au moment où j'ai pris le pouvoir entre les mains, j'ai mis à l'arrière-plan mes affinités personnelles à l'endroit de telle ou telle forme étatique. Je m'inclinerai sans condition devant la voix de la Terre russe [6].

Face au monarchiste Vassili Choulguine, Piotr Nikolaïevitch énonce les objectifs de sa politique : sur le territoire de la Crimée, sur ce petit bout de terre, rendre la vie possible... En un mot,... montrer au reste de la Russie: vous avez là le communisme, c'est-à-dire la faim et la police secrète, et, ici, chez nous, vous avez une réforme agraire, nous avons introduit l'administration locale autonome (la semstvo),  nous avons créé l'ordre et rendu la liberté possible... Je dois gagner du temps, afin que tous le sachent et voient que l'on peut vivre en Crimée. Alors il sera possible d'aller de l'avant... Alors les gouvernements que nous prendrons aux bolcheviques deviendront pour nous une source de puissance....

Son modèle est le Premier Ministre réformateur Stolypine, victime, en 1911, à Kiev, d'un attentat perpétré par un révolutionnaire, qui était aussi au service de l'Okhrana, la police secrète du régime tsariste. L'un des plus proches conseillers politiques de Piotr Nikolaïevitch Wrangel vient de l'entourage immédiat de Stolypine, c’est Alexandre Vassiliévitch Krivochéine.

  • Leur but est la création dans les campagnes d’une classe moyenne solide, comme les gouvernement occidentaux jusqu’à une époque encore récente.
  • Piotr Nikolaïevitch est partisan de faire de la Russie un état fédéral. A l’automne de 1920, la langue ukrainienne est dite nationale et il est partisan d’une grande autonomie pour l’Ukraine.
  • Wrangel veut aussi que la Russie redevienne un allié des démocraties occidentales. Il veut qu’elles continuent à le soutenir tout en laissant les Russes libres de leurs choix politiques et militaires.

 

Il fait des compromis inconcevables du temps de ses prédécesseurs. Son but est de persuader tous les Russes ou non-Russes de le soutenir. Mais bien avant son arrivée au pouvoir, la lutte des partisans blancs est perdue, tant au niveau international qu’intérieur. Mais Piotr Nikolaïevitch Wrangel va livrer un dernier baroud d’honneur.

 

LA SITUATION DES ARMÉES BLANCHES DU FRONT SUD (MARS 1920)

 

Cosaques des armées blanches (1918-1920)
Cosaques des armées blanches (1918-1920)
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Wrangel écrit dans ses Mémoires :

 On avait fait passer en Crimée près de 25.000 volontaires et environ 10.000 cosaques du Don, l'arrière compris. Les cosaques étaient arrivés sans montures et sans armes. Ils avaient même jeté, en s'embarquant, la plupart de leurs fusils. Les régiments cosaques étaient complètement démoralisés.
Les régiments volontaires étaient arrivés, eux aussi, dans un état de désorganisation navrante. La cavalerie n'avait pas de chevaux; toutes les unités manquaient de train, d'artillerie, de mitrailleuses. Les hommes étaient déguenillé, aigris pour la plupart, ils n'obéissaient plus à leurs chefs.
Le front était maintenu par les troupes du général Slaschov, groupées dans le corps de Crimée. Ce corps se composait de débris d'unités militaires aussi bien que d'unités en germe, d'états-majors et de compagnies hors rang; on comptait près de 50 unités d'infanterie et de cavalerie, tandis que le nombre de combattants de ce corps d'armée ne dépassait pas 3.500 baïonnettes et 2.000 sabres. Les effectifs de la 13e armée soviétique, opposée au général Slaschov, comptaient environ 6.000 baïonnettes et 3.000 sabres. Dans ces conditions, les forces du général Slaschov étaient suffisantes pour la défense des isthmes, mais la composition disparate de ses unités, leur manque de préparation aussi bien que le renforcement graduel des troupes de l'adversaire constaté par nos éclaireurs, rendaient notre situation peu sûre.

 

Victimes des partisans de Lénine à Kiev en 1919.
Victimes des partisans de Lénine à Kiev en 1919.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Le gouvernement britannique refuse désormais de fournir toute aide à l’armée et il veut même contraindre les dirigeants anti-bolcheviques à négocier. La France a une politique plus nuancée. Elle a peur d’une révolution mondiale et dans un premier temps de voir l’Armée rouge s’emparer de la Pologne.

Wrangel, le 28 avril 1920, baptise ses forces Armée russe. Elle compte 35.000 à 40.000 hommes, qu’il réorganise en trois corps :

 

  • le 1er  corps d’armée (général A.P. Koutiepov) avec les divisions Kornilov, Markov et Drozdovski
  • le 2e corps d’armée (général Y.A. Slachtchov)  avec les 13e  et 14e  division d’infanterie et des unités de cavalerie.
  • le corps du général Pisarev  avec la division du Kouban et la 3e division de cavalerie et le corps du Don (Abramov) composé des 2e  et 3e  division et brigade de la Garde.

 

Piotr Nikolaïevitch Wrangel renforce ses faibles bandes qui n’existent parfois que sur le papier par plusieurs recrutements successifs et des officiers, soldats et volontaires fuyant la Russie communiste. Il finit par mettre sur pied une armée bien charpentée et toute dévouée, la politique désastreuse des bolcheviks dressant contre eux des couches populaires de plus en plus vastes [7]. Ceux qui veulent venger les crimes de la dictature communiste vont au sud. L'armée de Wrangel compte désormais 80.000 hommes, qui soutiennent la résistance des Cosaques des vallées du Don et du Kouban. Peu de temps avant son offensive, le général Wrangel institue l'ordre Saint Nicolas. Il déclare à la minorité du peuple russe qui a encore le droit de lire ses écrits :

Entendez, les personnes russes, pour ce que nous luttons. Nous voulons la vengeance pour notre foi déshonorée et nos temples profanés ! Nous luttons pour la libération des personnes russes du joug des communistes, des vagabonds et des criminels qui ont apporté la Russie sainte ruiner. Pour la fin de la guerre fratricide ! Pour que les paysans aient une possibilité de posséder la terre comme propriété et du travail dans la paix. Nous luttons pour la liberté et la justice vraies pour ordonner en Russie. Pour que les personnes russes choisissent leurs chefs seuls. Aidez-moi, fils vrais de la nation, à sauver la notre mère patrie !

 

LE BAROUD D’HONNEUR DES ARMÉES BLANCHES

 

Les bolcheviques que combat Wrangel par le célébre peintre russe Ilya Repine.
Les bolcheviques que combat Wrangel par le célébre peintre russe Ilya Repine.
© Ilya Repine
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Bolcheviks_1918_Ilya_Repine.jpg
Voline écrira : Wrangel commença à inquiéter sérieusement les bolcheviks dès le printemps 1920. Plus fin, plus rusé que son prédécesseur il devint rapidement dangereux [7].

 Le 13 avril, une première attaque rouge sur l'isthme de Perekop est aisément repoussée. Il lance alors une contre-attaque et parvient à s'emparer de Melitopol et de la Tauride du Nord.

Dès le début du mois d’avril 1920 sont entreprises deux opérations de reconnaissance, par des débarquements dans la région de Kirillovka, près de Guenitchesk et près du port de Khorly.

Fin mai, l’armée entreprend une offensive générale en débouchant de Crimée par les grands espaces de Tauride du Nord.

À la fin juin, le groupe monté de Jloba est totalement anéanti.

Lors de l’offensive de juillet, les bolcheviques sont chassés d’une importante portion du territoire, jusqu’à Alexandrovsk. Mais dans un entretien accordé au journal Velikaïa Rossiya (= La Grande Russie), qui paraît sur le territoire libre, le général très lucide sur son avenir déclare le 5 juillet 1920 :

L'histoire honorera un jour le sacrifice et les efforts des hommes et des femmes russes en Crimée, car, dans la solitude la plus complète, sur le dernier lambeau libre de la Terre russe, ils ont combattu pour le bonheur de l'humanité et pour les lointains bastions de la culture européenne. La cause de l'armée russe de Crimée, c'est de se constituer en un grand mouvement de libération. Nous combattons une guerre sainte pour la liberté et pour le droit.

 

En août se déroule une importante opération de débarquement sur le Kouban, à laquelle sont affectées les forces suivantes :

  • Les 1ère  et 2e division de Cosaques du Kouban,
  • La division combinée,
  • La brigade Terek-Astrakhan
  • et un certain nombre d’autres unités, sous le commandement du général S.G. Oulagaï).

 

Les objectifs sont ambitieux.  Piotr Nikolaïevitch veut chasser les rouges de tout le Kouban, puis de la région du Don. Au mois de septembre, Ekatérinoslaw doit être abandonné par les communistes. Wrangel s'empare, presque sans résistance, de Berdiansk, d'Alexandrovsk, de Goulaï-Polé, de Sinelnikovo...  C'est alors seulement qu'une délégation plénipotentiaire du Comité Central du Parti Communiste, un certain Ivanoff en tête, se rend à Starobelsk (région de Kharkov), où les makhnovistes (= anarchistes ukrainiens) campent à ce moment-là, afin d'engager avec eux les pourparlers au sujet d'une action combinée contre les blancs. [7].

Le 4 septembre 1920, l’Armée russe poursuit avec succès ses attaques, ce qui permet la libération de Marioupol le 15 septembre. Vers la fin septembre, le front s’étend de la mer d’Azov à l’embouchure du Dniepr, en passant par le haut Tokmak, au nord d’Alexandrovsk (= Zaporojie) jusqu’à Bolchaya Znamenka sur le Dniepr, continuant le long du fleuve. Dans la nuit du 24 au 25 septembre, l’opération Au-delà du Dniepr est lancée, dans laquelle presque toutes les forces de l’armée russe sont engagées. Le manque de mordant de la IIe armée entraîne un échec, et, au soir du 1er octobre, il faut arrêter l’offensive. Les Blancs n’ont pas réussi à liquider le bastion des Rouges à Kakhovsk.

 

LA FIN DU GOUVERNEMENT WRANGEL

 

Affiche des Russes blancs représentant le général Wrangel
Affiche des Russes blancs représentant le général Wrangel
© anonyme
affiche
En octobre 1920, en dépit de conditions humiliantes pour l'Union Soviétique, la guerre avec la Pologne de Pilsudski se termine. 250.000 hommes viennent renforcer les armées rouges du sud de la Russie.

Pendant la guerre polono-soviétique, Piotr Nikolaïevitch a mobilisé en face de lui des troupes rouges si bien qu'en été 1920, l'armée rouge, aux portes de Varsovie, est contrainte, faute d'effectifs suffisants, de reculer et de se replier, lors du fameux miracle de la Vistule [6]. Le combat désespéré des partisans blancs a certainement évité à la Pologne très faible une défaite totale.

Entre le 15 et le 20 octobre, l'armée makhnoviste (= anarchistes) attaque les blancs. La ligne de bataille s'étend de Sinelnikovo à Alexandrovsk-Pologui-Berdiansk. La direction prise est celle de Perekop [7].  

Le 28 octobre, c’est au tour de l’Armée rouge de lancer une grande offensive. Bientôt, des hordes de cavaliers rouges s’enfoncent sur les arrières de l’armée russe, menaçant de la couper de la Crimée. Le 21 octobre, les unités blanches doivent se replier en hâte en Crimée. Les Blancs évacuent la Tauride.

La percée soviétique à travers l'isthme de Perekop, malgré des pertes énormes, décide du sort des Blancs. Ils n'étaient que 35.000, soit; mais le front était court et la position forte... Les Rouges, avançant dans l'eau glacée des Sivaches, tombèrent dix contre un sur les cosaques du corps de Fostikov épuisés par une longue année de guérilla à travers les montagnes du Caucase.  [8].C'est ainsi que commence la première grande émigration russe [7].  Les bolcheviques envahissent la Crimée. Et pourtant :

 Déjà cernés, le régiment d'assaut dit de Kornilov et le second régiment des officiers dit de Drosdovsky les attaquèrent dans le dos et réussirent, filant entre leurs rangs, comme des flèches, à s'échapper de l'étreinte [8].

Une dernière ligne de défense, vers laquelle tous les Volontaires se précipitèrent, avait été préparée à Youchoun. C'était là que devait se livrer la suprême bataille qui déciderait du sort de l'armée. Les Rouges ne négligèrent rien pour l'emporter. Deux cents canons sur un front minime - ce qui ne s'était jamais vu encore depuis le début de la guerre civile - ouvrirent un feu d'enfer pendant des heures contre les minces tranchées des Volontaires qui ne disposaient plus que de quelques pièces usées et d'un nombre limité de coups. On les réserva pour abattre l'assaut ennemi. Les tranchées, une fois aplanies, les communistes, les Lettons, les Chinois, les Magyars s'élancèrent pleins de fougue contre les patriotes. Derrière leurs vagues innombrables, se hérissaient dans le soleil les hallucinantes silhouettes des diables rouges, ainsi appelés parce que les cavaliers de ce corps d'élite sont entièrement vêtus de rouge et portent des bonnets à cornes [8].

Dans une dernière allocution, prononcée le 1er  novembre 1920, à Sébastopol, devant des élèves-officiers, le général-lieutenant baron Piotr Nikolaïevitch Wrangel déclare :

 Abandonnée par le monde entier, notre armée exsangue quitte la patrie, après avoir combattu non pas seulement pour notre cause russe, mais pour la cause du monde entier. Nous partons pour l'étranger, non pas comme des mendiants qui tendent la main, mais avec la tête haute, conscients d'avoir accompli notre devoir jusqu'au bout.

 

La période finale de la guerre est le siège des dernières forces blanches en Crimée :

Les Volontaires, sacrifiant là leurs derniers obus, leurs dernières bandes de mitrailleuses, tiraient sans discontinuer dans cette masse pressée. Fauchés par centaines, fauchés par milliers, les Rouges reculaient un instant, puis des nouvelles vagues s'élançaient avec les mêmes mouvements d'une mer agitée. Ce flot ivre, indifférent à la mort, retourna ainsi, à certains endroits, au cours de la nuit, trente-cinq fois à la charge. Et trente-cinq fois, il fut repoussé par les contre-attaques du régiment d'assaut de Kornilov et les charges furieuses de la cavalerie des cosaques du Don, commandée par le brave général Kalinine. La grande plaine couverte de cadavres ensanglantés ressemblait à un affreux lac beige et rouge. Du côté des Volontaires, les généraux conduisaient en personne leurs troupes à l'assaut. Plusieurs furent tués, presque tous les autres furent blessés. Le 29, quand la position entière tomba entre les mains de l'ennemi, les meilleurs régiments étaient anéantis, le reste de l'armée était à toute extrémité [8].

 

Le départ de Crimée de la flotte du général Wrangel.
Le départ de Crimée de la flotte du général Wrangel.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Le même jour, Wrangel lance l'ordre de retraite générale vers les ports. La partie est irrémédiablement perdue. Il ne reste plus qu'à fuir. On jette un rideau de cavalerie en avant pour couvrir l'immense repli de l'armée décimée et de toutes ces femmes, de tous ces vieillards, de tous ces enfants qui étaient venus naguère chercher un refuge en Crimée contre la tyrannie bolcheviste, et qui s'en allaient maintenant en funèbres cortèges sur les routes menant à Sébastopol, à Yalta, à Théodosie, partout où l'on annonçait que des bateaux attendaient la population résolue à émigrer [8].

Ainsi s'achève, par l'abandon définitif de la terre natale, la prodigieuse épopée des Volontaires qui ont vu briller un jour le soleil de la victoire à deux cents verstes à peine de Moscou et ont dû se replier du fait des plans trop irréalistes de Denikine.

Trois années de combats se terminent, 800.000 morts !

A Sébastopol, à Yalta, à Féodossia et Kertch, dès le 10 novembre 1920, débute l'évacuation de la Crimée. Durant trois jours, 126 navires sont chargés de troupes, des familles de militaires, de la population civile des ports de Crimée. En trois jours, ils évacuent 150.000 personnes, dont 70.000 militaires. La flotte de Wrangel, le Waldeck-Rousseau, des navires anglais américains et turcs sont là pour sauver ces Russes.

 

LE SORT DES ENNEMIS DE LA REVOLUTION

 

La joie des combattants bolcheviques après sa victoire sur Wrangel et le retour de la paix.
La joie des combattants bolcheviques après sa victoire sur Wrangel et le retour de la paix.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Les sauver quoique le chef des rouges, Frunze, a envoyé à Piotr Nikolaïevitch Wrangel un appel radio lui promettant, s'il capitulait, l'amnistie et le pardon complet pour lui et ses troupes. Mais cette déclaration généreuse ne concorde pas avec les ordres signés de Trotski, trouvés sur les cadavres bolchevistes et qui sont transmis en toute hâte à l'État-Major Général. Un ordre du commissaire de l'armée accorde aux soldats, comme récompense de leur victoire, le droit, pendant quatorze jours, d'exterminer librement les ennemis du peuple et de piller leurs demeures.[8].

Le dernier vapeur quitte la Crimée le 26 novembre 1920. Beaucoup de réfugiés, de civils et de militaires des armées battues sont restés en Crimée, n’imaginant pas un seul instant ce qui les attend. Certes ils savent que pendant les trois dernières années en Crimée, du temps des blancs, environ 1.500 personnes ont été arrêtées et des centaines fusillées. Mais ils ne sont pas leurs bourreaux, donc ils pensent qu’ils ne risquent rien.

L’Armée rouge entre dans Sébastopol  le 26 et commence par tirer sur les ouvriers des docks qui travaillaient à l'évacuation. Les représailles et les massacres contre les ennemis de la révolution débutent par l’exécution d’ouvriers en Crimée. Les malheureux Russes qui réussissent à s'échapper des villes racontent que les exterminations sont massives et dirigées par le communiste hongrois Bela Kun. Ce dirigeant révolutionnaire, chassé naguère de Budapest, travaille maintenant pour le compte des Soviets. Grâce à son efficacité la terreur rouge fait en peu de temps 50.000 victimes dans la péninsule (d'autres données statistiques parlent de 100.000 meurtres). Le Hongrois, Bela Kun, dirigeant du  Comité révolutionnaire de la Crimée, fait du zèle. Ces jeux barbares divertissaient fort les Rouges qui, harassés de fatigue, démoralisés par les pertes subies...  tuaient les officiers, les bourgeois, les prêtres, les paysans, les ouvriers mêmes... [8]. Toutefois, Trotski, homme intelligent et fin diplomate, ne voulait pas d’un massacre d’une telle ampleur. Il relève rapidement et sans consulter les autres chefs révolutionnaires Bela Kun de ses fonctions. Celui-ci est en colère face à tant d’ingratitudes. Il avait déjà exécuté cinquante mille personnes et se sentait de taille à continuer [8].

 

L’EXIL

 

Wrangel, le général Koutiepoff et des survivants des unités de cavalerie de la Garde impériale à Constantinople après la victoire de la révolution bolchévique.
Wrangel, le général Koutiepoff et des survivants des unités de cavalerie de la Garde impériale à Constantinople après la victoire de la révolution bolchévique.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
L'épopée tragique du mouvement blanc dans le sud est terminée. Les réfugiés arrivent à Constantinople. Certains ont le choléra et le typhus. Donc les Russes ne restent qu’une journée dans le port turc. Le convoi est de là dirigé vers trois destinations :

  • Sur la presqu’île de Gallipoli, où se retrouvent les survivants des divisions d'infanterie de Kornilovskaya, de Markovskaya et de Drozdovskaya, le corps de cavalerie du général Barbovich, des unités du génie, trois à quatre hôpitaux militaires, les écoles de cavalerie et d'infanterie, l’artillerie, des aviateurs, ingénieurs... 
  • Sur l'île de Lemnos sont regroupées les unités cosaques.
  • Un camp à proximité de Constantinople reçoit les civils et quelques Cosaques.

 

Durant les premiers mois de 1921, 9.000 Russes repartent en URSS. Que sont-ils devenus ???

A cette époque, 100.000 Russes sont encore en Turquie. Les militaires français désarment tous les soldats de Gallipoli. Du pain et la nourriture sont apportés de Constantinople et l'eau dessalée est distribuée aux vaincus. Les conditions de vie sont très difficiles.

A la fin de l’année, 55.000 Russes blancs sont encore en Turquie. Piotr Nikolaïevitch Wrangel, comme un autre général vingt ans plus tard, pense pouvoir libérer la Russie en y débarquant des troupes. Donc, la plupart des militaires russes ne veulent pas quitter Gallipoli, où leurs unités ne sont pas dissoutes.

Il existe aussi des camps sur l'île d'Antigone en mer de Marmara, et plus tard au sud de Touzla près d'Istanbul et d'autres structures d’accueil en Anatolie gérées par l'Angleterre ou la France.

Néanmoins, environ 40.000 soldats et civils de l'armée de Wrangel s’installent dans le royaume de Yougoslavie en 1921-22. Ils retrouvent dans ce pays slave environ 20.000 hommes arrivés précédemment. Piotr Nikolaïevitch décide de s'établir à Belgrade, d'où il dirige l'émigration russe et tente de réorganiser des forces.

La plupart des réfugiés russes blancs réussissent à émigrer en France, au Brésil, aux États-Unis, en Allemagne, en Tchécoslovaquie, en Belgique, dans les Balkans, et même en Extrême-Orient, où ils retrouvent les survivants des armées d'Alexandre Vassilievitch Kolchak. En France, ils s’installent en Corse et en région parisienne. Beaucoup d’anciens militaires et notables travaillent comme ouvriers dans les usines de Louis Renault (1877-1944). Les officiers sont contremaîtres. Mais cette situation précaire va peu à peu s’améliorer.

 

LA LUTTE CONTINUE (LA R.O.V.S.)

 

Victimes des famines du temps de Lénine et Staline.
Victimes des famines du temps de Lénine et Staline.
© Guy de RAMBAUD
Guy de RAMBAUD
Dans les années 1920, 1.500.000 Russes blancs, nationalistes non-Russes, et anciens révolutionnaires s’opposant à la dictature stalinienne, quittent la Russie. Politique avant tout, cette émigration est également déterminée par l’extrême misère du peuple. Ces fameuses famines qui tuent des dizaines de millions de personnes du temps de Lénine et de Staline.

La collectivisation et l’industrialisation forcées, les massacres de nationalistes et des derniers possédants et croyants, l’état policier font que 400.000 personnes gagnent la France, chassées de leurs premiers pays d'accueil, notamment l’Allemagne et la Turquie. Les officiers issus de la noblesse ne constituent qu’une part infime de cette population émigrée. Ce sont surtout des intellectuels et des scientifiques, dont certains sont juifs et ont cru en la révolution marxiste. Une partie d’entre eux conserve ses illusions. D’autres enfin sont des espions soviétiques et se font passer pour des blancs ou des opposants.

Le 1er septembre 1924, toutes les associations d'émigrés blancs s'unissent pour la création du R.O.V.S. (l'Union Générale des Combattants des Armées Russes), dont le premier dirigeant est le lieutenant-général baron Piotr Nikolaïevitch Wrangel, commandant en chef de l'Armée russe en exil. Le but est la poursuite de la lutte armée contre le régime communiste installé en Russie depuis 1917. Wrangel veut Réunir les guerriers Russes dissipés dans les pays du monde, renforcer des liens moraux entre eux, sauvegarder les meilleurs traditions de l`Armée Impériale Russe. L`Union Générale est conçu comme une structure nationale hors des partis politiques. La devise de l`Armée des Volontaires pour une Russie Grande, Unie, Libre devient celle des combattants du R.O.V.S. Dans les années 1920-1930, cette organisation est divisée en six sections:

 

  • Russes blancs combattant dans les rangs des Requetes (= Carlistes) pendant la Guerre civile espagnole.
    Russes blancs combattant dans les rangs des Requetes (= Carlistes) pendant la Guerre civile espagnole.
    © Guy de RAMBAUD
    Guy de RAMBAUD
    1ère Section en France ;
  • 2ème  Section en Allemagne ;
  • 3ème  Section en Bulgarie ;
  • 4ème  Section en Yougoslavie ;
  • 5ème  Section en Belgique ;
  • 6ème  Section en Tchécoslovaquie.

 

Comme nous le précise le site web de la R.O.V.S., les associations des régiments de la Garde Impériale, la Société des Gallipoliens, des groupes particuliers d`anciens combattants et des personnes privées sont aussi inclus dans la R.O.V.S.. Les dirigeants de la R.O.V.S. se soucient beaucoup de l’éducation des jeunes générations d`émigrés Russes, dans l’esprit chrétien, patriotique et anticommuniste. De nombreuses écoles d`officiers et de sous-officiers, des cours de préparation au service militaire fonctionnent au sein de la R.O.V.S.. L’organisation compte à peu près 40.000 membres. Malgré cette réussite à partir de 1930, la plupart des jeunes rejoignent le N.T.S. ou  Union des solidaristes russes, plus efficace.

Wrangel déclenche une guerre contre les services soviétiques. Des volontaires de la R.O.V.S. effectuent un travail clandestin en URSS. La plupart d’entre eux sont arrêtés, torturés et fusillés par la Guépéou, puis le NKVD. D’autres volontaires de la R.O.V.S. vont combattre aux côtés des Carlistes en Espagne, des troupes nationalistes en Chine (1936-1939) et en Finlande (1939-1940). Pendant la Seconde guerre mondiale, une partie d’entre eux vont continuer le combat aux côtés des alliés et des Tchetniks, tandis que les autres s’égarent dans une collaboration avec un autre régime politique totalitaire qui n’a que du mépris pour les slaves.

 

LA FIN DE SA VIE

 

Statue du général Wrangel à Sremskie Karlovci, en Serbie.
Statue du général Wrangel à Sremskie Karlovci, en Serbie.
© G. Selinsky
http://en.wikipedia.org/wiki/File:General_Wrangel_Statue.jpg
Piotr Nikolaïevitch n’a pas connu ces conflits et ces divisions entre Russes blancs. En 1925, il s'établit comme ingénieur à Bruxelles.Il va aussi très souvent en Yougoslavie et à Paris.  Le premier président de la R.O.V.S. (1924-1928) est  probablement empoisonné par un agent soviétique de la Guépéou. Il décède  le 25 avril 1928, à Bruxelles, après avoir rédigé ses Mémoires, qui seront publiées en 1930 chez Taillandier et traduites en anglais avec le titre qui reflète bien la mentalité du personnage : Always With Honour. La famille de Wrangel constate que la date du commencement de la maladie de leur parent correspond à celle du départ du frère du maître d'hôtel, qui était hébergé chez eux.

Les obsèques de Wrangel et l'enterrement ont lieu en Serbie selon ses voeux. Son corps est inhumé dans la petite église russe de la Sainte Trinité à Belgrade.

Le 6 mai 1928, a lieu, salle Gaveau, une soirée à la mémoire du général Piotr Nikolaïevitch Wrangel qui rassemble  presque toutes les organisations civiles et militaires russes de Paris. Le général Alexandre Pavlovitch Koutiepov, son successeur à la tête de la R.O.V.S. (1928-1930) sera enlevé et assassiné en 1930. Le général-lieutenant Ievgueni Karlovitch Miller, troisième président de la R.O.V.S. (1930-1937), sera enlevé, emmené secrètement à Moscou et tué.

Quand les communistes prennent le pouvoir en Yougoslavie, sa pierre tombale et la plaque commémorant son décès sont recouvertes par un tableau [7]. Mais après la mort de Tito et la chute des pays communistes, les peuples de l’ancienne Yougoslavie se sont insurgés contre le joug des communistes et des Serbes. Et c’est en Serbie à Sremski Karlovci, ancien quartier général de la R.O.V.S. et siège du Saint-synode de l'Église orthodoxe russe en exil, que la municipalité a choisi d’ériger un monument en son honneur, avec l’aide du Ministère de la Culture de la nouvelle Russie dirigée par Poutine et Medvedev. Dans le même temps, ceux-ci ont subventionné un film sur l’Amiral blanc Alexandre Vassilievitch Kolchak, le plus gros budget du cinéma russe de tous les temps et qui a fait 38.135.878 $ de recettes, assez bizarrement toujours pas traduit en français.

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

 

1. Les Relations franco-soviétiques (1917-1967), Études et documents Payot, Maxime Mourin, Payot, 1967

2. La revue de France, Volume 1, Marcel Prévost, Raymond Recouly, Renaissance du livre, 1927

3. Témoignages inédits sur l'Histoire, Christian de Gastines, ISBN2952984301, 9782952984300

4. Revue des deux mondes (Paris), 1930/03, p.106/134.

5. Mémoires du Général Wrangel, Petr Nikolaevich Vrangel (baron), Éditions J. Tallandier, 1930

en translation http://www.archive.org/details/alwayswithhonour009702mbp Always With Honour (1957)

6. Criticón, n°115, sept.-oct. 1989.

7. La révolution inconnue: Russie, 1917-1921, Voline, Verticales, 1997.

8. Georges Oudard et Dmitri Novik, Les chevaliers mendiants, Paris 1928, Librairie Plon.

 

Venner, Dominique. Les Blancs et les Rouges. 1997. Pygmalion.

Catherine Gousseff, Paul Robinson, The White Russian Army in exile, 1920-1945. Oxford, Oxford University Press, 2002, 257 p., Cahiers du monde russe, 43/4

General Wrangel: Russia's White crusader, Alexis Wrangel, Hippocrene Books, 1987


General Wrangel (The Black Baron)

 

 


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