Tribunes

Être gay après Orlando

Après la tuerie d'Orlando, la peur et la colère se mêlent et l'auteur Cédric Duroux rappelle que la frontière entre la peur d'être victime et la violence homophobe est plus que ténue. Pour l'écrivain américain Justin Torres, chaque homosexuel connaît «les règles de base de la sécurité», comme celle de ne pas se dévoiler trop vite. Scanner avant de séduire.
par Cédric Duroux , Ecrivain et Justin Torres , Ecrivain
publié le 20 juin 2016 à 13h00

Ce loup dans ma bergerie

«Les voisins demandent si on passe toujours boire l'apéro étant donné les circonstances.» Je ne comprends pas tout de suite. Mon copain me dit ça d'un air attendri, touché par ce petit excès de sollicitude de nos amis. Pour ma part, je ne suis pas loin d'être agacé qu'on pense que, forcément, cette tuerie nous touche plus parce que les victimes sont - comme nous - homosexuelles. Mais mes voisins n'ont-ils pas de bonnes raisons de penser que je devrais être particulièrement bouleversé ? Ai-je oublié que nous nous retrouvions justement ce dimanche-là pour trinquer à la publication de mon roman dont les personnages - homosexuels pour la plupart - trouvent refuge dans des clubs comme le Pulse ? Comment n'ai-je pas fait le lien avec l'intrigue qui précisément bascule lorsque deux d'entre eux sont passés à tabac en sortant d'une boîte gay ? Ça ne me ressemble pas.

Bien sûr que je devrais être effondré. C’est évident. Mais je dois bien m’avouer que cette fois-ci, je n’ai pas pleuré. Après les attentats de janvier, j’avais retenu mes larmes au bureau. La gorge serrée toute la journée, j’avais attendu d’être dans la rue, en chemin vers le rassemblement place des Terreaux, à Lyon, pour m’autoriser à chialer.

Pour ceux de novembre, c’était les grandes eaux. J’ai pleuré une bonne partie de la soirée, prenant mes amis dans mes bras, ne voulant plus les lâcher, leur disant que je les aimais. Ils me paraissaient tous tellement faciles à tuer, tout à coup, ces amis. Ils avaient ce truc au fond des yeux qui disait «on pourrait m’assassiner, moi aussi». Je me souviens m’être dit que rien ne serait plus comme avant. Mais là, presque rien. Une alerte sur le téléphone, un bref haut-le-cœur, un soupir. Une impression de fatigue. Depuis dimanche, je me contente de poster des emoji en forme de cœur sur les murs Facebook de mes amis américains. Quand j’ai décidé de laisser l’un de mes personnages se faire poignarder, j’ai eu l’impression de tricher.

Bien sûr, comme nous tous, je me suis fait traiter de pédé et j’ai une idée assez précise de ce à quoi peut ressembler l’homophobie au quotidien. Mais je ne me suis jamais fait casser la gueule dans la rue. Aucune lame de couteau n’est venue me tailler la peau. Je me disais qu’il s’agissait là de fiction, que j’avais le droit d’exagérer. Un peu d’émotion ne pouvait pas faire de mal au lecteur pour le «sensibiliser» à la question de l’homophobie.

Cette agression, je l’avais cachée au creux d’un livre, avec des remparts de mots tout autour. J’avais domestiqué mes propres peurs dans une fiction pour qu’elles restent de l’autre côté du miroir. Or, depuis quelques années, j’ai l’impression que le miroir est fêlé. Que des digues sont rompues et que le sol de nos maisons est inondé. Lorsque le livre n’était pas encore terminé, la Manif pour tous a essayé de forcer le passage et de s’y incruster. A coups de mocassins, de serre-têtes et de slogans à la con, le cortège a frappé aux portes du roman plusieurs fois. Mais j’ai tenu bon et je les ai laissés dehors.

Leur acharnement m'a tout de même convaincu de garder la scène de violence homophobe. Je ne me doutais pas que ces craintes diffuses allaient finir par s'incarner dans un épisode affreusement réel de l'autre côté de l'Atlantique. Moi qui ai tant d'attaches là-bas, j'ai honte de ne pas réussir à m'en émouvoir à la hauteur du drame. Robert McLiam Wilson, vers qui je me tourne toujours pour comprendre ce genre d'événements, essaie de me rassurer : «C'est le moment de la colère», me dit-il.

Le réflexe de la peur

Je fais semblant de lui donner raison et j'essaie de m'en tirer en me disant qu'il s'agit là d'une colère sourde. Mais je commence à avoir l'intuition d'une chose moins reluisante. Ce réflexe, je crois que je commence à le reconnaître. C'est celui de la peur. L'agacement épidermique d'être mis dans le même panier que les victimes, c'est celui de ne pas vouloir être «réduit» à mon homosexualité. Mais, de ce sentiment-là à «ne pas vouloir être identifié comme homosexuel», il n'y a qu'un pas. Et entre cette peur-là et l'homophobie, la frontière est fine. Mon hésitation à réagir, je le crains, est homophobe.

Après tout, je la connais bien, cette homophobie. Je l’ai moi-même déjà pratiquée. Moi aussi, j’ai traité d’autres gosses de pédés, de tapettes, de tarlouzes. Les plus efféminés que moi à l’école étaient une bénédiction. Ils servaient de paratonnerre. Il m’a fallu un certain temps pour apprendre à cesser de transformer la peur que j’avais de mon ombre en haine des autres. J’ai appris à reconnaître cette merde ; chez moi comme chez les autres.

Et je ne peux pas m’empêcher de voir ce salopard comme un cas d’école d’homo homophobe. Je l’imagine apprêté, parfumé, souriant à l’entrée du Pulse. Je devine sa main qui s’attarde sur celle du barman lui rendant la monnaie. Je le vois chuchoter à l’oreille d’un mec qu’il aura désiré avant de le descendre. Et je déteste me souvenir de la terreur que m’inspirait ce désir-là. Je ne veux rien partager avec ce connard. Je ne veux lui ressembler en rien. Je ne veux pas entendre les cris, je ne veux pas voir le sang, je veux que cette chose n’ait jamais eu lieu. Nous le percevons à juste titre comme le loup dans la bergerie, s’immisçant dans un refuge à l’entrée duquel les agneaux ont déposé leurs armes.

Après les larmes, la fureur

Lui, pauvre idiot, s'envisageait probablement comme l'agneau sur le point d'être dévoré. Cet abruti n'a pas su faire l'effort de s'imaginer en loup heureux parmi les loups. Les premières larmes viennent finalement avec le second conseil de Robert : «Ne crains pas ta colère.» Je pleure comme un con dans le métro. Furieux contre moi-même, d'avoir baissé la garde. Furieux tout à coup de ne pas être retourné voir le patron de la boîte dont le videur m'avait sorti en me traitant de pédé, l'été dernier. Furieux de ne pas avoir corrigé la semaine dernière la personne qui m'a dit, pleine de bons sentiments : «Mais toi, ça va, t'as pas l'air homo.» Furieux contre ce loup, dans ma bergerie.

Cédric Duroux est l'auteur des Animaux sentimentaux (Buchet-Chastel, 2016).

Au Queer Club, t’es là pour vivre

Avec un peu de chance, on te donnera de la mélopée latine dans un pur style Aventura, un tube qui cartonnait il y a une quinzaine d’années. Avec un peu de chance, tu auras des drag-queens agiles et rasées de près avec leur spectacle bourré de charme qui heurte et qui console tout à la fois. Avec un peu de chance, tu verras des gogo-boys dans toutes les nuances de black. Qui sait? Peut-être ta maman t’a-t-elle béni sur le pas de la porte? Peut-être a-t-elle mis une assiette enveloppée pour toi dans le frigo - quand tu rentreras affamé, tu ne mettras pas le binz dans la cuisine. Peut-être est-ce ta tante qui t’a déposé là en te donnant l’argent pour le taxi du retour. Peut-être as-tu fait appel à un baby-sitter. Pour ta famille, peut-être que tu n’es pas encore sorti du placard. Peut-être t’ont-ils foutu dehors il y a longtemps. Pas grave. Tu as survécu.

Peut-être que ton partenaire est resté à la maison. Pas envie de sortir ce soir. Pourtant, il te bombarde de messages érotiques pour s’assurer que tu ne concluras pas. Peut-être es-tu au bout du rouleau, fauché comme les blés ou même traînant ton petit museau de bar en bar dans l’espoir que quelqu’un va t’offrir un verre. Et peut-être rien de tout cela ou encore autre chose.

DEHORS, il y a un monde qui politise tous les aspects de ton identité. Il y a des prêcheurs de toutes les religions, mais surtout chrétiens autoproclamés, qui te condamnent ni plus ni moins à l’enfer. Dehors, on te traite d’abomination. Dehors, on débat de la possibilité pour les TRANS d’utiliser les toilettes publiques. Dehors, un candidat à la présidentielle cartonne avec un projet de mur entre les Etats-Unis et Mexico. Non seulement les gens pensent que cette connerie est possible, mais ils la trouvent nécessaire. Dehors, Porto Rico écrasé sous la dette est autorisé à souffrir, mais n’a pas le droit de se déclarer en faillite pour sauver les meubles. Dehors, il y a 100 projets de loi qui te prennent pour cible, toi, tes choix, les tiens. Tu as connu la violence.

La «sécurité gay»

Oui, tu as connu la violence. Tu es gay, tu es «coloré», et la violence, ça te connaît. Tu connais la stupide fragilité du machisme et de la masculinité. Tu connais les règles de base de la «sécurité gay». Tu as appris à scanner les êtres rapidement avant de manifester ton affection. Dehors, Dieu sait que le monde peut être meurtrier pour toi et pour ceux de ton espèce.

Mais DEDANS, c’est sexe, ça gueule et ça bouge. Avec un peu de chance, tu auras une foule métissée à base de grandes folles, goudous butch, tatas bodybuildées, transsexuels et j’en passe. Avec un peu de chance, personne ne sera vraiment habillé. Avec un peu de chance, il y aura du reggae, de la salsa et tu pourras danser. Les gens parlent de libération comme s’il s’agissait d’un état permanent. Comme si tu te libères, tu obtiens des droits, une forme de reconnaissance, et voilà, c’est bon !

T’es content ? La vérité est que tous les jours tu fais machine arrière, tous les jours tu retournes dans le fumier. Le monde t’y oblige. Tu sais ce que c’est que le contraire de Nuit latine au Queer Club ? C’est : un Jour de plus en Amérique hétéro-blanche. Donc, quand tu pénètres dans le club, tu te sens mieux, plus expansif. «Zone de sécurité», c’est un cliché battu et rebattu dans notre langage. Mais le fait est que la sensation de sécurité, ça te transforme le corps et l’esprit. Combien des nôtres dans le monde n’ont pas ce privilège ? Alors tu franchis le portail: un rythme de salsa, des corps, toutes les nuances de black, ça se trémousse dans la fumée artificielle, sous la lumière stroboscopique. Peu importe l’état de détente et de détachement dans lequel tu es. Une Nuit latine au Queer Club, ça te rend cool et tu ne peux t’empêcher de sourire. Tout ça pour moi ! Pour nous !

Un seul impératif, l'amour

Dehors, demain, gueule de bois, regrets, routine. Dehors, demain, lutter encore pour changer. Mais dedans, ce soir, rien de tout cela. Dedans, ce soir, un seul impératif : l’amour. Traîner au bar. Une cigarette à l’extérieur, dedans de nouveau. Ammoniac, sueur, le sol un peu collant, un autre verre, se perdre, déchoir, trouver une religion, devenir fou, coller ses hanches aux hanches d’un autre, pause, danser seul un moment - t’es pas là pour faire ta nonne -, presser ses lèvres contre d’autres lèvres, pause, retrouver des amis, danser. Le seul impératif, c’est la transformation, la transfiguration dans la lumière disco. Plus léger, plus libre, tu vois ton reflet dans la beauté des autres. Tu n’es pas là pour faire le martyr. Tu es là pour vivre, papy. Pour vivre, MAMACITA. Pour vivre, HIJOS. Pour vivre, MARIPOSAS.

Bien entendu, les médias détourneront le débat de l’homophobie nationale au profit du sempiternel récit : Etats-Unis contre islamistes. Politiciens menteurs et sans scrupules ! Les républicains qui votent contre les droits des homosexuels et le contrôle des armes profiteront de ce massacre pour étayer leur propagande. Mais pour le moment, restons dans la dimension sacrée des Nuits latines au Queer Club. Dans le brouhaha, je veux fermer les yeux et vous voir tous indemnes, libres, dansants.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Illouz.

Par Justin Torres, l'auteur de Vies animales (L'Olivier, 2012).