Un vent de fronde souffle au cœur de Washington. Une rébellion couve chez la sœur jumelle du FMI. Une vieille dame de 70 ans, la Banque mondiale (BM), est en émoi. Tract anonyme «appelant à éteindre les ordinateurs» et à déserter les bureaux. Salariés investissant jeudi le hall pour exprimer leur «colère» et fustiger «un climat de peur». Et un président, Jim Yong Kim, contraint d’organiser ce lundi une réunion publique, à la veille de l’assemblée annuelle, pour écouter le mal-être de ses ouailles… Révolte contre des politiques d’austérité promues par le FMI ? Indignation contre le soutien de la BM à des industries fossiles ? Peur de voir la future banque des pays du Sud mise sur les rails par les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ?

Non. Ce qui indigne les 10 000 salariés d’un groupe présent dans 120 pays vient de la révélation de bonus versés à des hauts dirigeants. Au moment où un plan d’économie de 400 millions de dollars (319,6 millions d’euros) d’ici à 2017 doit pousser 86% des employés à se serrer la ceinture. Dans le collimateur : l’architecte du serrage de vis, le directeur financier Bertrand Badré, gratifié d’un bonus de 94 000 dollars en sus d’un salaire de 379 000: près de 40 000 dollars par mois. Beaucoup, non, pour s’occuper des finances de la banque des pauvres ?

Comment la BM justifie le versement de tels bonus ? Parce qu’il faut «attirer» ou «retenir» les meilleurs éléments. Les mêmes arguments dévoyés utilisés par les grandes banques qui ont continué à alimenter, malgré la crise de l’économie-casino et les recommandations du G20, la machine à cash-flow pour ses dirigeants.

Les 85 plus riches du monde possèdent autant que les 3,5 milliards les plus pauvres ? Invité par France 24, Badré, ex-conseiller de Chirac passé par les banques Lazare, le Crédit agricole et la Société générale, s’indignait en mai : «On fait face à une question éthique et morale.» Et économique, ajoutait-il. «Quand la croissance est répartie de façon si disproportionnée, elle n’est pas soutenable.» Ce grand commis de l’Etat (appellation contrôlée pour qui est passé par HEC et l’ENA) parlait de la nécessité d’une «prospérité partagée». Un regard «visionnaire». Sauf sur lui-même.

Christian LOSSON
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