Edito

Un Libé «upside down»

par Laurent Joffrin
publié le 22 juin 2016 à 21h11

Deux nations s'affrontent. L'une pense que la Manche est une mer étroite, l'autre qu'elle est surtout profonde. L'une croit que les ponts sont précieux, l'autre préfère les murs. L'une soutient un Premier ministre bien né, bien élevé et bien coiffé, David Cameron ; l'autre penche pour son rival, tout aussi bien né mais excentrique et ébouriffé, Boris Johnson. Deux Grande-Bretagne pour deux visions de l'avenir : l'équipe de Libération a exploré ce pays changé en Janus pour un numéro spécial. Deux journaux en un, tête-bêche, qui donnent la parole aux deux parties, qui sondent les deux cœurs, qui cartographient les deux camps à la veille d'un scrutin historique.

Equilibre et non neutralité. Il faut comprendre mais aussi juger. Une image veut tout dire : celle de Nigel Farage, leader du parti nationaliste Ukip et pro-Brexit, qui pose devant la photo géante d’une colonne de réfugiés marchant vers l’Europe. C’est la vérité du Brexit, revendiquée par l’un de ses principaux promoteurs : un pays qui se méfie, qui se raidit et se ferme, alors même que la Grande-Bretagne a fait des efforts remarquables pour intégrer ses minorités et ouvrir ses élites à la diversité.

Bien sûr, personne ne peut balayer d’un revers de main les fautes et les manquements d’une Union européenne qui ne sait pas, ou ne sait plus, parler aux peuples. Bien sûr, les Européens peuvent aussi, en cas de victoire du Brexit, se consoler en réformant une Union débarrassée des blocages incessants que Londres oppose à toute tentative d’intégration politique. L’Union gagnerait en solidité ce qu’elle perdrait en étendue. Une alliance franco-allemande resserrée, un nouveau traité plus audacieux… Pourquoi pas ?

Mais au lendemain d’un vote pour la sortie, on sait bien qui triomphera : les forces de plus en plus redoutables qui conspirent à l’éclatement de l’Union, pour revenir à l’ancienne division des anciennes nations. Les meilleures réformes, si souhaitables, n’empêcheront pas les peuples de voir dans la décision de sortie de la Grande-Bretagne un exemple, un précédent, un choc dangereux qui encouragera le nationalisme, ce poison dont l’Europe est l’antidote.

LAURENT JOFFRIN