Monrovia (Liberia)Mercredi 15 octobre. Comment travailler, faire son métier de journaliste, sans s’approcher trop près des gens que vous devez interroger ? C’est une vraie question ici. Dans certains cas, devant les centres de prise en charge du virus par exemple, où de potentiels malades patientent devant les grilles, il est impératif de se tenir à distance, et de se décaler d’un pas de côté afin d’éviter les éventuels postillons.

«Tiens-toi à au moins trois mètres et fais très attention au sens du vent», m’a même conseillé un humanitaire qui est dans le pays depuis plus d’un mois. Les personnes ne se vexent pas de votre attitude pour le moins en retrait et sont même généralement très compréhensives. Comme cet homme dont la femme malade venait d’être prise en charge : en l’écoutant raconter son histoire, j’ai reculé de quelques pas. 

Mais ailleurs ? Impossible de respecter cette «distance de sécurité» partout. Dans le quartier de West Point, immense bidonville de Monrovia, certains passages sont si étroits que vous y passez seul ou à deux au grand maximum. Les habitants sont entassés les uns sur les autres. J’ai essayé au mieux de faire attention, mais encore faut-il pouvoir entendre les personnes répondre à vos questions. Vous ne pouvez pas non plus empêcher un enfant de toucher votre Kway ou un habitant de vous frôler. Evidemment, vous n’y allez pas en short et débardeur. C’est manches longues, jean serré et bottes. Et vous ne touchez à rien. Dans les endroits très confinés, je prends soin de mettre mes lunettes de soleil (celles censées tenir mes cheveux à distance de mon visage...) pour éviter les postillons qui pourraient atterrir dans mes yeux. Et évidemment, en rentrant, j'ai longuement chloré mes bottes, mon blouson et, pour la énième fois, mes mains...

 

«Bottes, stylo, téléphone, je passe tout au chlore»

Dans les rues de Monrovia, des fontaines d'eau chlorées sont accessibles un peu partout.

Dans les rues de Monrovia, des fontaines d’eau chlorées sont accessibles un peu partout. (Photo James Giahyue. Reuters)

Lundi 13 octobre. Le meilleur conseil reçu le lendemain de mon arrivée à Monrovia vient d’une consœur : «Lave, t’intégrera après. Mais surtout lave.» Et elle avait raison. Les premières heures au Liberia ne sont qu’une série de questionnements sur l'assimilation des réflexes de base, notamment celui du lavage intensif des mains, qui commence à l'aéroport.

A la descente de l'avion, du personnel est chargé de prendre la température de tous les passagers et s'assure que vous vous lavez bien les mains à la fontaine à chlore. La vraie difficulté commence quand je m'approche de la voiture de location. Jamais ouverture de portière n’avait entraîné chez moi une réflexion aussi poussée. Et encore, ce n'est rien comparé au casse-tête de la ceinture de sécurité. Je finis par m’exécuter, la manipulant du bout des doigts avant de les recouvrir de solution hydro-alcoolique la seconde suivante.

Deux jours plus tard, j'ai assimilé la douche chlorée quotidienne. Entre l'eau traitée, les gels et les lingettes antibactériennes, je me lave les mains trente fois dans la journée. L’odeur de piscine est intégrée, oubliée très vite, rassurante même. Devant chaque administration publique, chaque restaurant, chaque boutique, une fontaine de chlore est présente. Si vous oubliez de vous précipiter dessus avant d’entrer, quelqu’un sera là pour vous rappeler de l’utiliser. J’ai aussi dans mon sac un spray de chlore que j’utilise abondamment, et même de plus en plus fréquemment. 

Mes bottes, les sièges de la voiture, mon stylo, mes téléphones, mon sac, tout y passe aujourd’hui. J’évite le plus possible de me toucher le visage, encore moins les yeux, je garde mes cheveux loin de mon visage grâce aux lunettes de soleil et repousse la mèche rebelle d’un souffle. Les gestes les plus basiques du quotidien sont devenus sujets à réflexion. Notamment ne jamais rien oublier que rien ne se pose au sol, sauf les bottes… passées au chlore.

Florence RICHARD Envoyée spéciale à Monrovia (Liberia)
Ebola, crise sanitaire mondiale
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