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«Les Bienveillantes», de Littell, entretient une confusion périlleuse entre littérature et histoire.
Un nazi bien trop subtil
Par Josselin BORDAT, Antoine VITKINE
QUOTIDIEN : jeudi 9 novembre 2006
Josselin Bordat historien, doctorant à l'Institut d'études politiques de Paris et Antoine Vitkine écrivain et réalisateur de documentaires.
Le succès des Bienveillantes ­ déjà 250 000 exemplaires écoulés et le prix Goncourt ­ suscite un sentiment de malaise. Sans doute l'engouement populaire pour un livre aride de 900 pages s'explique-t-il par un effet de mode, ainsi que par la fascination pour la figure paroxystique du Mal, le nazi. Mais, il y a une autre explication, plus noble : l'envie de savoir, le désir d'Histoire, la volonté de comprendre l'une des pages les plus complexes et les plus prégnantes du siècle passé.
Les lecteurs pensent trouver ce qu'ils cherchent dans les Bienveillantes, car Jonathan Littell revendique un implacable et irréprochable réalisme historique. Les critiques élogieux n'hésitent pas à affirmer qu'il aurait «tout lu» sur l'extermination des Juifs. Effectivement, l'auteur a réalisé un travail considérable de documentation, se traduisant par un respect scrupuleux de l'organigramme SS, un luxe de détails topographiques, une avalanche de noms propres. Bref, les Bienveillantes est en passe de s'imposer comme un quasi-livre d'Histoire, une «somme», une référence. Mais, avant que le nouveau Goncourt ne parvienne sous l'arbre de Noël, il faut le dire nettement : ce livre n'est pas de l'Histoire, du moins est-il de la mauvaise Histoire.
Littell s'évertue en effet à mimer la science, soit en réutilisant des classiques de l'historiographie (on a évoqué Raul Hilberg, bien qu'il faille plutôt mentionner le sensationnalisme d'un Daniel Goldhagen), soit en mettant dans la bouche de son narrateur le langage de la critique historique. Tantôt Littell parle comme Ian Kershaw, en expliquant que les SS doivent «travailler en direction du Führer», tantôt son personnage, Max Aue s'adresse à de ­ vrais ­ historiens, au nom de son expérience ­ fictive. «Tout ceci est réel, croyez-le», dit significativement Aue, sans que le lecteur sache vraiment ce qu'il doit croire.
Ainsi aidé par les historiens, Max Aue sait à peu près tout, va partout, de Stalingrad à Auschwitz, rencontre tout le monde, jusqu'à Hitler lui-même, si bien qu'il s'avère impossible de séparer le propos de l'auteur de celui de son personnage : la figure de Max Aue naît précisément d'une fusion bancale entre histoire réelle et mémoire fictive. On ne peut pas écrire dans cette position de surplomb et prétendre dans le même temps présenter «le point de vue du bourreau». 
Paradoxalement, c'est justement le recours aux travaux historiques, rendant ce SS quasiment omniscient, porteur d'Histoire, qui forge son invraisemblance. Pire, pour qui est familier des textes nazis, Max Aue apparaît comme un SS d'un genre particulièrement modéré au plan idéologique. Certes, c'est un meurtrier et un pervers, mais le lien entre la Weltanschauung, la vision du monde nazie, et ses crimes est soit négligé, soit minoré. Littell construit un réseau d'oppositions au sein duquel les «vrais»nazis sont toujours les autres : les enragés comme Blobel ou Turek, les carriéristes comme Hauser, les idéologues froids comme Weseloh et Eichmann. Max Aue, lui, apparaît comme un SS pour ainsi dire «centriste», sceptique sur l'idéologie ou sur les «rituels de préséance baroques», révolté par la violence gratuite ; un «idéaliste», en somme, comme lui reproche son ami Thomas. Il a pourtant bien fallu que des nazis moins subtils existent. On éprouve de la réticence à l'idée qu'un nazi aussi peu représentatif devienne, sous l'effet d'un succès littéraire, la figure même du SS, l'instrument de la Shoah par excellence.
Soucieux de précision sur l'inessentiel, Littell est peu convaincant sur l'essentiel. Trop occupé à décrire, non pas un «homme ordinaire», comme il le suggère dans les interviews, mais un SS d'exception, érudit, historien, linguiste, philosophe, moraliste ­ soulignant sans doute la part d'humanité dans la barbarie ­, Littell passe à côté du plus fondamental : que pense réellement Aue des thèses «protofascistes» de Rebatet ou de Brasillach, censées être au fondement de son engagement dans les années 20 ? Quelle est sa perception de Rosenberg, de Mein Kampf, du Völkischer Beobachter ? Quelle est la part de la socialisation nazie dans l'explication du passage à l'acte ? L'auteur préfère insister sur le mépris d'Aue pour les «bêtises» de l'antisémitisme, le fait disserter sur de grands principes : le Mal est le Mal, les hommes sont les hommes, et nous aurions fait comme lui.
Insidieusement, Littell véhicule la classique idée reçue selon laquelle les nazis ne croyaient pas à leurs mythes. Il s'agit là de la version littéraire d'une thèse «fonctionnaliste» née plusieurs dizaines d'années auparavant : la Shoah aurait été permise par une machine bureaucratique où chacun neutralisait son jugement pour n'obéir qu'aux ordres. Aue est donc logiquement un technicien froid, dévolu à l'efficacité des camps. Littell y rajoute une variante «nihiliste» : les nazis seraient le plus souvent des calculateurs avides du pouvoir pour lui-même. La Shoah s'expliquerait ainsi par ce que les sociologues appellent un effet d'émergence, sans que le facteur idéologique soit décisif. Une thèse qui n'est plus défendue par la plupart des historiens.
Les Bienveillantes met en scène un nazi capable de parler à nous autres, «frère humains». Littell nous confronte non à l'idéologie nue, mais à une idéologie euphémisée, écrite dans la langue de nos attentes contemporaines, émanant d'un nazi rééduqué, supportable. Bien sûr, Max Aue apparaît monstrueux, mais trop souvent hors du cadre de ses fonctions. Meurtre, parricide, inceste, autant de tares que le genre humain partage. Littell nous montre la part d'humanité résiduelle de ce Max Aue, au prix d'une réduction rassurante de l'altérité de la logique nazie. Ce faisant, il esquive une question historique majeure : comment comprendre que ces raisons aient pu être, dans la tête des nazis, des raisons ?
Cela est d'autant plus dommage que l'ouvrage laisse parfois entrevoir un espace possible pour une entreprise infiniment plus intéressante, mais plus dérangeante. Dans les meilleures pages, lorsque le récit d'Aue semble échapper aux intentions pesantes de Littell, on imagine ce qu'aurait pu être une oeuvre «écrite du point de vue des bourreaux» réellement ordinaires, ceux qui ont permis la réalisation du projet génocidaire, laquelle aurait pu restituer leur univers mental, montrer comment ils se justifient dans leur langue, et non dans la nôtre, au prix de l'effroi. Pages trop rares. Cette entreprise-là serait-elle peu propice au roman ?
On comprend que l'engouement populaire se porte sur les vraies-fausses confessions de ce nazi peu ordinaire, et non sur le témoignage de Rudolf Höss ou sur Mein Kampf. Dans ces cas-là, ce sont de vrais nazis, sans le fard de la littérature, qu'il s'agit de supporter et de comprendre.
Dernier ouvrage d'Antoine Vitkine : la Tentation de la défaite, La Martinière.
MalgréquePfffff
C’est amusant ces gens, souvent universitaires, qui ne supportent pas que l’on puisse écrire l’Histoire d’un point de vue qui ne soit pas totalement manichéen. Ce qui rend le projet de Litte... Vendredi 10 Novembre 2006 - 11:38
Roger DropuljicRebonds
Votre article me semble des plus pertinents et des plus judicieux quant aux questions de fond concernant le point de vue du bourreau. Je n'achèterai pas le livre ni le le lirai connaissant trop bien... Vendredi 10 Novembre 2006 - 11:14
PaulEcrire
J'ai entendu Littel à Toulouse présenté comme un phénomène au milieu d'un public sdéré par l'assurance du personnage. Egalement à Fcu où il a été questionné avec bienveillance. Une hypo... Vendredi 10 Novembre 2006 - 00:50
Lalale titre
Déja le titre ...... Jeudi 09 Novembre 2006 - 21:03
huguesles les Bienvaillantes
Lu les Bienvaillentes en 36 heures (25 pages à l'heure), sans en sauter une ligne, un mot : époustouflant bouquin doublé d'un magistral polar.... Jeudi 09 Novembre 2006 - 21:03
lambdafausse route
Les universitaires et spécialistes qui prennent la plume pour démolir "Les Bienveillantes" partent tous du postulat que les lecteurs sont si bêtes qu'ils sont incapables de distinguer la réalité ... Jeudi 09 Novembre 2006 - 21:02
Docteur Moreauhistoire(s)
Bel article... La question posée est intéressante du fait effectivement du rapport aux documents, aux éléments historiques de l'époque. Difficile de "se mettre dans la peau" dans la peau de quico... Jeudi 09 Novembre 2006 - 18:47
Shuqiun "rebond" bien peu subtil
Je n'ai certainement pas la compétence historique pour juger des questions historiques soulevées par les auteurs de cet article. Sans doute ont-ils de justes arguments pour ne pas approuver certains... Jeudi 09 Novembre 2006 - 18:03
mangroveun vrai problème
personnellement, j'ai essayé de lire le livre pour comprendre le "phénomène" et j'ai été écoeurée : ce n'est que fascination pour le mal ... et ce succès est une banalisation du mal, un vrai p... Jeudi 09 Novembre 2006 - 17:57
behemoth58archétype , Aue ???
lecteur fiévreux des Bienveillantes , je trouve , pourtant , ici la critique en partie recevable sur un point : Max Aue est sans doute trop raffiné , trop subtil , trop ... osons le mot sympathique... Jeudi 09 Novembre 2006 - 15:54
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