«Touche pas à mon pote!», telle aurait pu être la devise des soutiens du chroniqueur de télévision Eric Zemmour qui ont défilé jeudi au tribunal, comme servis sur un plateau télé. Ils auraient pu aisément arborer des tee-shirts avec la maxime de SOS Racisme des années 80 pour défendre leur «pote» jugé pour provocation à la haine raciale.

Depuis le début de la semaine, l’animateur de On n’est pas couchés, sur France 2, comparaît devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le 6 mars 2010, sur Canal +, il avait asséné : «La plupart des trafiquants sont noirs ou arabes, c’est comme ça, c’est un fait.» Le même jour, sur France Ô, lors d’une autre émission, il avait défendu l’idée que les employeurs qui souhaitaient ne pas «embaucher de Noirs ou d’Arabes en avaient le droit». Des propos punis par la loi.

Le premier et plus célèbre de cette théorie de «défenseurs», c’est le chroniqueur-éditeur Eric Naulleau. Bon copain, Naulleau. Le dérapage de Zemmour est une illustration du mode opératoire de la télé«ping-pong», où il est impossible de «nuancer et d’argumenter» : «Les propos deviennent caricaturaux.» Naulleau a déplacé la charge, s’en prenant à Thierry Ardisson, producteur de l’émission «Salut les Terriens» où Zemmour a été mis en cause. Ardisson est responsable d’avoir mis en scène, après montage, un cartouche : «Immigration : Zemmour dérape.» Conclusion de Naulleau : «Cela a eu un effet loupe ravageur.»

Eclair de haine. Sur son banc, Eric Zemmour se sait épié. Il hoche la tête en forme d’acquiescement. Il lève les yeux au ciel quand cela lui déplaît. «On» a demandé sa tête : il a même été suspendu provisoirement du Figaro, puis réintégré. Il est prêt à mordre lorsqu’un avocat le «traite» de «malgré nous de la parole». Son regard se fige en un éclair de haine : «J’interdis à ce monsieur de me parler comme ça !» Et puis, il argumente. «Que cela vous plaise ou non, je suis là pour émettre des opinions. Dans les années 70, quand les gens contestaient la peine de mort, on ne les accusait pas d’être des criminels.» Ça énerve un peu la procureure, et même la présidente, qui lance au chroniqueur : «On n’est pas à l’assemblée, ni à la télévision !»

On est en tout cas entre gens de bonne compagnie. Voici un autre «ami» de Zemmour : Pierre Manzoni, préfet de l’Allier, vient appuyer les propos tenus par le chroniqueur sur les «trafiquants» : «Nous n’avons pas de statistiques, mais des listes de gardés à vue dont les résultats font apparaître une surreprésentation de population d’origine immigrée récente.» Puis le préfet enfonce le clou : «On tourne autour du pot de ce non-dit des statistiques ethniques, si nous en avions, les réponses seraient plus claires.» Et de conclure : «Il y a un écart dommageable entre le réel vécu et ce qui est exprimé.»

Des statistiques, le mot est lâché. Pourtant, les avocats de la partie civile (Mrap, Licra, Sos Racisme, UEJF et J’accuse) semblent ne pas avoir mis leurs fiches à jour et ignorer ce débat qui traverse et oppose chercheurs, intellectuels et politiques depuis plusieurs années. Ils poussent des cris d’orfraie un peu décalés.

Soupirs et rires. Sur les bancs du public, tout acquis à Zemmour, ce sont soupirs et rires déplacés. Ils redoubleront lorsqu’arrive l’ancien ministre de la Réforme d’Etat et député UMP Claude Goasguen, s’interrogeant grassement sur la «couleur» de Dominique Sopo, ou quand Patrice Champion, ancien conseiller de Rama Yade, vient lancer qu’il était «le nègre de Rama Yade». Re-rires. Enervement des avocats. La présidente semble un brin dépassée. Zemmour boit du petit lait. On attendait avec impatience l’écrivain Denis Tillinac et sa voix grave. Pour l’ancien conseiller de Jacques Chirac, le chroniqueur a transgressé un tabou : «Il a introduit le réel dans le débat public, voilà le corps de son délit.» Zemmour lui fait «un peu penser à Roger Nimier»… Son dérapage lui semble un «euphémisme proustien». L’écrivain conclut : «La France a un très grave problème d’intégration, tout le monde en fait état, mais on a l’impression qu’il ne faut pas en parler

Voilà, finalement, la gauche au secours de Zemmour. Par lettres interposées. Gaëtan Gorce (député PS), l’adjoint au maire de Paris Christophe Girard (Verts), Jean-Pierre Chevènement (sénateur MRC) invoquent «la liberté d’expression». Même s’ils ne sont «pas tous d’accord avec l’écrivain». Vendredi soir, le parquet a demandé au tribunal de condamner le chroniqueur pour diffamation à caractère racial et provocation à la discrimination raciale, sans préciser la peine. La décision a été mise en délibéré et sera rendue dans plusieurs semaines. 

Dessin Luis Grañena

Didier ARNAUD
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