portrait

Laure Manaudou sans écailles

A 27 ans, la sirène triomphale aux amours à découvert rhabille ses reconversions en toute franchise frontale.
par Luc Le Vaillant
publié le 5 octobre 2014 à 17h26

A la voir boitiller dans son jardin, on pourrait bêtement l’envisager sirène claudiquante qu’écaille le temps qui passe, héroïne des piscines mettant des béquilles à ses faveurs enfuies, sportive glamour à la reconversion à cloche-pied. Tout faux !

Jambe cassée. Laure Manaudou a juste fait une chute de scooter. Elle a le pied fracturé, le mollet bandé et la cuisse bleuie. Cheveux dégagés sur un front haut, tunique légère et short en jean, elle en sourit comme d'une mauvaise blague. Quand elle sourit, la timide qui se soigne resplendit d'une fraîcheur adolescente qui laisse pantois ceux qui l'imaginaient écervelée ingérable perdue dans ses sombres nuées, diva dévastatrice tirant le rideau en Garbo ou petit cœur de beurre tout mou à ramasser à la cuillère. Jean-François Salessy, son agent, explique cet allant ouvert en grand quand on la craignait rétive : «Laure ne biaise jamais. Elle est binaire. C'est tout ou rien. Quand elle a décidé de donner, elle donne. C'est une instinctive qui avance sans se retourner.»

Femme (d')aujourd'hui. Elle réside à Marseille dans une maison moderne. Il y a un gros 4x4 noir devant l'entrée et une petite piscine qui sert de pataugeoire à Manon, sa fille, qui vient d'entrer «en moyenne section de maternelle». La nageuse vient de mettre à l'hivernage son talent phénoménal. A 27 ans, elle a passé la moitié de sa vie à compter les carreaux de faïence au fond des bassins. Elle est l'une des premières en France à avoir rempli la malle aux trésors en brassant 16 kilomètres par jour. Pour les sacs Lancel, la gamine de 1,80 m, grandie à la campagne, barbotait avec l'actrice Alice Taglioni dans une fontaine, à un jet des bijouteries de la place Vendôme. Elle était devenue le joyau humain de la collection de François Pinault qui lui permettait des razzias chez Gucci et compagnie quand elle était plus accoutumée à s'habiller Zara, H&M ou Mango. Le temps des folies est fini et on jurerait que ça soulage Manaudou. Elle ne se reconnaissait pas dans le personnage hautain à qui, dit-elle, on demandait de «tirer la gueule». Elle se préfère en ménagère de moins de 30 ans, en jeune maman kangourou. Elle a fait de la réclame pour des shampoings et des poussettes. Elle continue de louer sa notoriété pour des équipementiers sportifs, des piscines ou de l'aquabike. La télé la veut comme consultante sportive, elle se préférerait chroniqueuse modes de vie, partageuse de quotidienneté. Elle a arrêté ses études en seconde et pousse la charrette cahotante des opportunités de reconversion. Depuis peu, elle anime des séminaires d'entreprise. Et, pour dire sa part de vérité, elle livre une autobiographie sans peur de rien et avec reproches tranchants, appréciations franches et admonestations sans précaution. Ainsi, elle peut déplorer le manque de tendresse maternelle, raconter l'éloignement entre son père, employé de banque, et sa mère, nourrice agréée, ou cingler l'odeur forte d'un ex. En échange, elle se regarde en face, se décrivant «sauvageonne, garçon manqué, dure au mal, têtue, brutale» et survendant sa maternité qui la ferait «plus compréhensive, moins exigeante, plus apaisée».

Guerrière. Laure Manaudou n'est pas une poupée russe. Dévisser les babouchkas de bois de sa personnalité ne sert à rien. On ne parviendra pas à une vérité d'origine. La guerrière ne préexiste pas à la nounou, elles coexistent. L'addict à l'odeur des bébés transpirant de la sieste cohabite avec la gagneuse assez tueuse. Ces deux versants vivent en bonne intelligence. La tendresse maternelle est un classique féminin facile à revendiquer. Mais Manaudou est aussi une femme violente d'un unisexe sans affect. Ce qui est bien plus gender que le concept de «femme puissante», emprunté à l'écrivaine Marie NDiaye et d'un sexisme à rebours. Maman câline à l'autoritarisme répliquant, jeune femme agréable et dorée en brioche, Manaudou reste en arrière-main une combattante joyeuse, une dézingueuse froide, une prédatrice sans remords. Elle fut capable d'abandonner sur le bas-côté, sans un mot d'excuse ou d'explication, entraîneur, conseiller, petits copains et même son frère aîné, tant son besoin d'avancer ne concevait aucune limite. Jean-François Salessy la raconte féroce : «Même pour une belote, on la voit se transformer. Au volant, elle serait capable d'envoyer dans le mur qui viendrait la défier.» Et il poursuit : «Les sportifs de haut niveau ont l'intelligence de prendre chez les autres ce qui les intéresse.» Et de tamiser ensuite, cette lumière trop crue : «Laure a bon cœur, bon fond. Ce n'est pas une fille qui calcule.»

Amours impérieuses. Laure Manaudou n'a pas été qu'une sportive d'exception. Elle a aussi vécu ses amours débutantes sous les yeux d'un pays attendri, amusé, émoustillé. Elle écrit : «C'est l'amour qui motive mes choix. C'est l'amour qui décide à ma place pour le meilleur et parfois pour le pire.» L'amour a bon dos qui est aussi manière de justifier la fatigue de l'existant et le désir de nouveauté. Elle est l'une des premières stars 2.0, à avoir mélangé romance rose bonbon et énergie sexuelle sans cliquet. Entière, elle rend publics ses enthousiasmes et ses ruptures, entre modernité individualiste et vieilleries tradis. A 17 ans, elle inscrit sur sa paume brandie face caméras, les prénoms des enfants que son préféré du moment est censé lui donner illico. Quand elle se passionne pour Luca Marin, crawleur transalpin, elle envoie tout valser, saborde son avenir. Elle se retrouve propulsée dans un mélo à gelati avec impresario véreux et paparazzi convoqués. Parano, elle suspecte son bel Italien de la tromper avec sa rivale sportive, Federica Pellegrini. Le ragazzo finit par lui donner congé. Elle déteste ça plus que tout, s'étant toujours débrouillée pour quitter la première. Vengeresse sans remords, rancunière avouée, elle laisse croire que c'est Marin qui diffuse les photos où on la voit très dénudée quand elle sait bien qu'il n'y est pour rien. Aujourd'hui, elle a pour compagnon un windsurfeur, organisateur d'événements. Elle est séparée de Frédérick Bousquet, le père de Manon, sprinteur aquatique émérite et conseiller municipal à Marseille sur la liste UMP. Fille d'une famille de gauche, elle ne vote pas, regardant tout ça comme une poule un couteau. Elle ne fume, ni ne boit, est contre la légalisation du cannabis. Elle préfère l'adoption à la GPA. Elle est pour le mariage gay mais, en ce qui la concerne, elle hésite entre se ficher de la robe blanche et attendre qu'on lui demande sa main.

Pérec, Arthaud, Bardot. S'il fallait trouver des marraines à Manaudou qui s'évite les références et consent juste à évoquer Gisele Bündchen et Vincent Cassel, on dirait : 1) Marie- José Pérec. Pour le talent imparable, la timidité handicapante, les ruades d'entêtée, la force de résilience. 2) Florence Arthaud. Pour la vie menée à grandes guides, les folies flambées, le rayonnement humain. 3) Brigitte Bardot. Pour la précocité sans apprêt, le retrait en gloire, la sentimentalité animale. Mais sans l'aigreur mauvaise. Photo Olivier Monge. Myop

En 4 dates

9 octobre 1986 Naissance à Villeurbanne (Rhône).

2004 Médaille d'or à Athènes. 

30 janvier 2013 Retraite sportive.

Octobre 2014 Biographie Entre les lignes (Michel Lafon).