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La vacuité des communautés hippies des années 70, John Wayne, l'assassinat de Sharon Tate… C'est l'Amérique vue par Joan Didion, dans son dernier recueil de chroniques, où son art consommé du «journalisme limite» permet d'explorer la face cachée des Etats-Unis.

La reine Didion
Que connaissons-nous vraiment des Etats-Unis? Lorsqu'est parue la bouleversante Année de la pensée magique, nous avons eu l'impression de découvrir Joan Didion qui est, pourtant, une des plus hautes figures de la vie culturelle et intellectuelle américaine. Et ce depuis... trente ans. Son éditeur français nous donne, aujourd'hui, une autre facette du talent de cette grande dame. L'Amérique* est un livre dérangeant qui regroupe de longs articles déjà publiés dans la presse américaine mais jamais traduits. Car, avant d'écrire le douloureux récit autobiographique qui l'a fait (re) connaître ici, avant d'écrire des romans cruels sur la vacuité intellectuelle de la bourgeoisie américaine de la Côte ouest, Didion a bien été «le» sismographe avertie non seulement de ses propres fêlures mais aussi de la fêlure identitaire américaine, bien plus profonde et inquiétante que la faille de San Andréas qui traverse la Californie.

On devrait toujours regarder de plus près les exergues. Celui choisi par Didion donne bien la clé de ses chroniques. C'est un poème de W.B. Yeats qui commence par cette image: «Tournoyant et tournoyant en son cercle toujours plus large/Le faucon n'entend pas le fauconnier; Tout se disloque; le centre ne tient plus; L'anarchie pure et simple déferle sur le monde.» Comment ne pas rapprocher ces vers du premier texte qui ouvre son Requiem pour les années 60, prélude à la propre dépression qui va frapper son auteur: «Le centre ne tenait plus. C'était un pays de dépôts de bilan et d'annonces de ventes aux enchères publiques. [...] Ce n'était pas un pays en pleine révolution. Pas un pays assiégé par l'ennemi. C'étaient les Etats-Unis d'Amérique en ces froids derniers jours du printemps 1967»? Et comment, surtout, ne pas relever les assonances entre ce tableau apocalyptique du nouveau séisme qui nous frappe aujourd'hui; de cette secousse tellurique qui a fait craquer toutes nos belles certitudes meringuées?

Le livre est, en fait, divisé en deux parties. La première est une critique sans concession et sans amertume de cette parenthèse où le rêve californien a cru pouvoir remplacer le rêve américain: drogue, sexe et cinéma. Il commence par un long reportage effectué en 1967 dans le quartier de Haigh Street, à San Francisco, où réside une communauté hippie. Déjà, on voit à l'oeuvre ce «journalisme limite» dont parle Pierre-Yves Pétillon dans sa préface. C'est que Didion cherche également la frontière. Sa force? Mettre au service du reportage les techniques narratives du roman et de la nouvelle, ce qui lui permet, à la fois, d'être actrice et spectatrice. Elle ne juge pas, qualité qui, au passage, la rend bien plus moraliste qu'un Tom Wolfe. Elle peut ainsi relever combien ce mythe des années libératrices véhiculées notamment par Herbert Marcuse a été également le début d'un processus de décivilisation. Que fait-on dans cette communauté? Il n'y a pas que le concert des Doors ou une cuite de Janis Joplin. Faux gourous et vrais déjantés, faux révoltés et vrais cons abondent. On passe donc une partie de son temps à se demander s'il n'y a pas une fête 100 m plus loin, chez quelqu'un qu'on ne connaît pas mais qui est sûrement groovy, tout ça pour atterrir dans un endroit où l'on se demande s'il faut rester ou partir vu que, dans un autre pré, l'herbe est toujours meilleure. On joue au petit chimiste. On se demande si l'on est pas trop yin ou trop yang, si on va manger macrobio ou indien, combien de parfums dans un grain de riz... Voilà pour l'aspect libérateur et sympathique de cette génération à qui on a oublié d'apprendre les règles du jeu et qui eut pour ambition de créer de la communauté au milieu du vide social. Car, pour le reste, Didion nous décrit une société «rousseauiste» d'une violence inouïe. Flower Power? La bonne blague que nous avons gobée grâce à tonton Bizot! Viols, assassinats, oppression. Evoquer la loi du coït serait plus judicieux. A la fin d'un chapitre, Didion croise Susan, 5 ans, en grande section maternelle et sous acide comme ses petits camarades.

Mais l'Amérique, c'est aussi un magnifique portrait de John Wayne, le héros qui pendant cinquante ans portera des faux pistolets dans un taux décor de cow-boys. C'est «l'affaire de Central Park» lorsqu'en 1989 une femme est sauvagement agressée par «une meute de jeunes enragés». C'est le meurtre de Sharon Tate par la «Famille» de Charles Manson... Comment ne pas finir par se sentir étrangère chez soi? Mais non, Didion n'a pas assez de ses grands yeux qui lui mangent le visage pour engranger ces secousses qui permettront de passer des années fric de Reagan aux années freak de Bush.


L'Amérique, chroniques, de Joan Didion, Grasset, 348p., 19€

(Article publié dans Marianne n°627)

Rédigé par Joseph Macé-Scaron le Dimanche 03 Mai 2009 à 07:00

En Ile-de-France, il est un petit producteur qui résiste encore et toujours à l'envahisseur… et continue à cultiver l'excellente asperge hâtive d'Argenteuil. Et on trouve même un restaurant, à Paris, où le chef la cuisine!

Elle est arrivée, la hâtive d'Argenteuil
Chapeau bas devant le haricot coco de Paimpol et la lentille du Puy, joyaux du patrimoine agricole français classés en AOC. Certes, mais ce serait oublier un peu vite que, avant d'avoir été urbanisée, l'Ile-de-France participait du terroir national, les «boues de Paris» constituant le plus efficace des engrais. Si ce trésor maraîcher a été mis en pièces de meulière, quelques héros persistent à cultiver, voire à ressusciter, le peu qu'il en reste. D'autres à le cuisiner.

Ainsi en est-il de la hâtive d'Argenteuil, une asperge précoce d'une saveur délicate et parfumée, à la tige ferme et tendre, dont nous devons le salut à Claude et Roland Rigault, ses derniers producteurs, installés à Herblay. Blanc de corps, vert violacé à la pointe, ce fleuron de la mémoire potagère est à l'honneur chez Alfred, conservatoire de la tradition parisienne ou William Abitbol le sert avec des morilles cuisinées au château-chalon. Exquisez du peu... Un plat d'une finesse extrême, au fumet délicat et suave, dont la sauce onctueuse et vivace trouve son nerf dans le vin du Jura qui donne, par ailleurs, la réplique idéale à ce mets raffiné.



Alfred, 42 rue de Montpensier, Paris 1er. Tél. : 01 42 97 54 40.
Asperges hâtives d'Argenteuil, morilles des Vosges au château-chalon : 23€

(Article publié dans Marianne n°627)

Rédigé par Périco Légasse le Dimanche 03 Mai 2009 à 07:00

Expo : «Le mont Athos et l'Empire byzantin, trésors de la Sainte Montagne»

Deux cents oeuvres - icônes, objets liturgiques, manuscrits enluminés - issues des collections des neuf monastères grecs orthodoxes du mont Athos sont exposées à Paris. Certains objets quittent pour la première fois le sol de la péninsule de 360 kilomètres carrés, qui culmine à plus de 2 000 m, et bannit les femmes afin de ne pas troubler la méditation des moines orthodoxes qui l'occupent depuis le Xe siècle... Un monde à part et un univers spirituel à découvrir.

Jusqu'au 5 juillet, au Petit Palais, Paris VIIIe.


(Article publié dans Marianne n°627)

Tags : exposition
Rédigé par Anne Dastakian le Samedi 02 Mai 2009 à 07:00

Une bonne soirée, c'est quoi? Un bon spectacle ou un bon dîner? Les deux, répond le Petit Riche qui propose un forfait «théâtre + dîner».

Théâtre et service compris

Est-il plus alerte symbole de la vie parisienne que le souper d'après spectacle? Institution fondée sous le second Empire, Au petit Riche pousse la tradition jusqu'à proposer un forfait «théâtre + dîner», permettant d'assister à une représentation dans l'un des neuf théâtres sélectionnés par le restaurant avant d'aller souper dans l'un des plus anciens décors historiques de la capitale. Au programme, des pièces telles que Chat et souris, au Théâtre de la Michodière (83 Euros le forfait), Faisons un rêve, avec Pierre Arditi, au Théâtre Edouard-VII (91 Euros), la Maison du lac, avec Jean Piat et Maria Pacôme, au Théâtre de Paris (85 Euros), Secret de famille, avec Michel et Davy Sardou, au Théâtre des Variétés (87 Euros), ou encore le Comique, avec Pierre Palmade, au Théâtre Fontaine (85,50 Euros). Ce forfait comprend, par personne, une place en 1e catégorie et un dîner à choisir au menu «Petit Riche» proposant, en entrée, un pressé de queue de boeuf en vinaigrette d'agrumes ou des lentilles du Bcrry au lard croustillant, pour suivre, une tête de veau tradition en cocotte, sauce ravigote ou gribiche, ou un filet de canard poêlé, servi avec un risotto et une duxelle de champignon, puis un dessert de la carte. Côté cave, le forfait prévoit une coupe de bienvenue, une demi-bouteille de vin de Loire, une demie d'eau minérale et un café. La moyenne des prix situe donc la soirée complète à environ 160 Euros pour un couple, réservation comprise.

Si une clientèle régionale apprécie particulièrement la formule, il n'est pas interdit aux Parisiens de goûter à la gaieté de leur ville préférée...

Une aubaine qui incite à demander le programme et faire son menu.


Au Petit riche, 25, rue Le Peletier, Paris IXe Tél. : 01 47 70 68 68. Forfait «soirée théâtre» de 67 à 91 €. Demander Christelle.


Rédigé par Périco Légasse le Samedi 02 Mai 2009 à 07:00

En France, la plus grande partie des restaurants japonais sont… chinois. Et pas bons. Voici quelques conseils pour distinguer le vrai nippon du vulgaire chiponais.

Assiette chiponaise (photo mroach-flickr-cc)
Assiette chiponaise (photo mroach-flickr-cc)
Ne vous fiez pas au Maneki-Neko — le chat porte-bonheur japonais — qui trône dans leurs vitrines ou à leurs noms à consonances nippones (du classique Yokohama au foutraque Takayalé) : en France, la plupart des restaurants dits « japonais » sont en réalité tenus par des Chinois. Des restaus chiponais, en somme.

Et comme, à part les yeux bridés, il y a à peu près autant de points communs entre un sushi chef tokyoïte et un cuistot de Shanghai qu’entre Andrée Putman et Valérie Damidot, l’assiette du chiponais ressemble généralement à « Massacre de sushis à la tronçonneuse ». Les petits malins qui croient échapper au pire en se rabattant sur les yakitoris — les brochettes de poulet — ne sont pas épargnés : il existe maintenant des « appartements yakitoris », sur le modèle des fameux — et dégoûtants —« appartements raviolis ».
Sans aller jusqu’à l’intoxication alimentaire, le restaurant chiponais est surtout une terrible contre-pub pour la vraie cuisine japonaise. Qui a déjà mangé de vrais sushis ou sashimis, dégusté une véritable soupe au miso et d'authentiques tsukemonos (les pickles japonais) ne peut avaler le menu-type du chiponais : brouet au tofu fadasse, salade de chou style Flunch, thon ou saumon crus insipides qu’on planque derrière une épaisse couche de wasabi bas de gamme mélangé à une sauce soja trop salée, le tout accompagné de riz collant.

Japonais-chiponais : le jeu des 7 erreurs
Mais comment faire la différence avant de passer à table ? Quelques détails suffisent à vérifier qu’on est bien dans un restaurant japonais, et non chez un vulgaire Takayalé.

Tout d’abord, le vrai Japonais ne propose pas à la fois des sushis et des brochettes : les restaurants nippons sont souvent spécialisés. Le Japonais  propose rarement des menus A, B ou C. Et il utilise toujours des repose-baguettes. Le vrai sushi-chef officie le plus souvent derrière un comptoir, devant ses clients. Et il façonne ses sushis à la demande : jamais un sushi n’est préparé d’avance ! Enfin, les restaurants chiponais se limitent aux suhis-sashimis-yakitori. Pour être sûr de manger vraiment japonais, il suffit donc d’aller dans des restaurants qui proposent d’autres spécialités : izakayas (bars à tapas japonais), restaurants de ramen (nouilles), de shabu-shabu (fondue de bœuf), de tempura (beignets), de tonkatsu (porc frit), teppanyaki (cuisine sur plaque chauffante), unagi (anguille), etc. Ou de consulter le site du Comité d’évaluation de la cuisine japonaise, une association 100% nippone qui délivre un label et répertorie les restaurants vraiment japonais de Paris et d’ailleurs. Seul hic : la dernière mise à jour date de 2007 !

En attendant, quelques adresses testées (et retestées) par nos soins :

Chez Miki, 5, Rue Louvois, 75002 Paris. Tél : 01 42 96 04 88. Un petit restaurant façon izakaya, tenu par trois Japonaises d’une extrême gentillesse. Goûter absolument les huîtres panées, la pasta aux œufs de morue pimentés, le tonkatsu, la seiche au wasabi. Menu à 15 euros le midi, à la carte (et un peu plus cher) le soir.

Mitchi, 58 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris. tel : 01 40 20 49 93. Un minuscule sushi-bar au décor ultra glauque. Mais quels sushis ! Et à prix imbattables (23 euros l’assortiment top qualité).

Isami. 4, Quai d’Orleans 75004 Paris. Tél. 01 40 46 06 97. Restaurant de sushis pour les soirs de fête : c’est excellent. Mais cher (40 euros par personne environ).

Le teppanyaki du Benkay. L’un des plus anciens restaurants japonais de Paris. Et aussi l’un des plus onéreux. Mais le teppanyaki vaut vraiment la peine de casser sa tirelire.
Benkay. 61, quai de Grenelle, Paris 75015. Tél. 01 40 58 21 26


Rédigé par Bénédicte Charles le Vendredi 01 Mai 2009 à 07:00

Dans Let's Make Money, le documentariste autrichien Erwin Wagenhofer nous entraîne à la découverte d'un monde étrange : le nôtre. Celui de la globalisation.

Mondialisation malheureuse
Andalousie, sud de l’Espagne. Des milliers de logements, la peinture à peine  sèche, s’enroulent autour d’un golf luxuriant, miracle du pompage à outrance des nappes phréatiques au milieu de cette région aride. A coté de ce complexe, un autre, puis un autre encore. Outre qu’ils  sont tous absolument vides, leur point  commun est d’être nés de la folle spéculation immobilière qui a fait de l’Espagne  l’un des réceptacles favoris des montagnes d’argent des fonds d’investissement.  Encouragée par les dispositions fiscales  d’un Etat espagnol plaçant sa croissance  dans les mains du bâtiment, cette spéculation n’est pas seulement écologiquement  dangereuse, économiquement absurde,  elle est socialement vaine quand des  centaines de milliers de jeunes ménages  espagnols sont privés de toit. C’est l’une  des séquences choc du documentaire Let’s Make Money d’Erwin Wagenhofer.  

Le réalisateur autrichien nous entraîne  de Singapour à Jersey, dans les paradis  fiscaux, en passant par les mines d’or  du Ghana, ou dans la vie quotidienne  d’ouvriers du bâtiments fraîchement arrivés en Espagne via des filières d’immigration clandestine. Tout se tient. Les arcanes de la globalisation des échanges de biens,  et surtout d’argent, mis à nu dans le documentaire, dessinent le monde tel qu’il va.  Efficace. Salutaire.


(Article publié dans le n°626 de Marianne)

Rédigé par Emmanuel Lévy le Vendredi 01 Mai 2009 à 07:00

Sacrilège : le président de la Commission européenne autorise la production de rosé par mélange de rouge et de blanc. Rouge plus blanc, tout fout le camp!

(photo cocoinzenl-flickr-cc)
(photo cocoinzenl-flickr-cc)
Décidément, ce Barroso est un cauchemar, une calamité, un fléau. Non content d’avoir accueilli Aznar, Blair et Bush aux Açores, le 15 mars 2003, alors qu’il était chef du gouvernement portugais, pour décider de la guerre en Irak contre l’avis des Nations unies, six ans plus tard, l’actuel président de la Commission européenne s’apprête à perpétrer une nouvelle infamie à l’encontre des intérêts européens.

En autorisant la production de rosé par mélange de vin blanc et de vin rouge, José Manuel Barroso tombe le masque et avoue son admiration pour la globalisation néolibérale dans ce qu’elle peut avoir de plus repoussant. Alors que, depuis vingt ans, la viticulture européenne, notamment française, se bat pour affiner la qualité d’une couleur de vin encore controversée et que la France, premier pays producteur de rosé au monde, accomplit des prouesses en ce sens, la haute instance exécutive de l’Union propose, ni plus ni moins, de légaliser une pratique frauduleuse. Jusqu’ici, couper du blanc avec un peu de rouge pour faire du rosé était considéré comme immoral, et voici que des gouvernants légitiment cette immoralité. Un projet écrit noir sur blanc par des technocrates expliquant sans rire que cette mesure permettra aux viticulteurs européens de faire face à la concurrence des rosés des autres continents, alors que c’est l’exact contraire qui se produira. Mais de qui se moque-t-on à Bruxelles ?

Horreur : Barnier avait dit oui !
Avant de crier son hostilité au projet face à l’indignation générale, Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, avait autorisé, le 27 janvier 2009, le délégué français à voter cette disposition. Un tel abandon de principes est révélateur des mentalités régnant au sommet de l’Europe. Et l’on voulait nous faire avaler tout cru le projet de traité constitutionnel en 2005, avant de le refiler, par voie parlementaire, avec son avorton de Lisbonne ? L’impudeur le dispute ici au cynisme. Si, aux yeux des néophytes, l’affaire n’est qu’une histoire de bibine tripotée, d’autres n’y voient qu’une obsession franco-française et qu’une occasion de plus de louer les vertus d’un protectionnisme rétrograde. Si, par malheur, le décret est confirmé, les margoulins du pinard s’en donneront à cœur joie. Rien de tel pour induire le consommateur en erreur et jeter le discrédit sur un type de vin avec lequel les Français réalisent de véritables merveilles.

Et ce ne sont pas quelques mentions de type « rosé traditionnel » ou « vin non coupé » qui y changeront quoi que ce soit puisque, les contrôles étant impossibles, la confiance sera définitivement perdue. Non seulement une trahison, mais un sabotage destiné à enrichir le négoce industriel en affaiblissant, une fois encore, les valeurs de l’appellation d’origine. La France ne doit pas laisser flotter le drapeau européen sur des vins de forfaiture.


(Article publié dans le n°625 de Marianne)

Rédigé par Périco Légasse le Jeudi 30 Avril 2009 à 09:16

Dans son dernier livre, le cofondateur de Marianne répond aux adeptes de l'ultra-libéral TINA (There Is No Alternative) : si, l'alternative existe.

Aristote - J.F.K. chez Darwin
La crise vous inquiète. Vous ne devriez  pas. Car il y aura une révolution. Ce n’est pas Olivier Besancenot qui le  dit, mais Jean-François Kahn. Que  le lecteur se rassure, ce ne sera pas  un bain de sang. La révolution humaniste  qui s’annonce, selon le cofondateur de Marianne, sera libérale, nationale, démocratique, morale, culturelle. Rien que ça !  N’étaient les penseurs New Age, il n’est  guère d’intellectuel qui oserait un tel pronostic, et il n’est pas sûr qu’en affirmant  qu’il s’appuie sur le « centrisme révolutionnaire » Kahn éclaire la lanterne des  ouvriers de Caterpillar et fasse trembler  les murs de l’Académie française. Entre le  centrisme mou de Pierre Méhaignerie et le  centrisme du rallié au MoDem, comment  choisir ? Sans doute est-il des avertis qui  savent que Kahn n’est pas l’ami des phrases  cicéroniennes, de Mallarmé, de Boulez, et  qu’il préfère Michel Audiard, Victor Hugo,  Berlioz, à la quincaillerie moderniste, mais  il est rare de rencontrer un quidam qui ne  soit interloqué par ce centrisme-là. Prononcez l’expression, le sceptique accourt.  C’est pour l’avoir senti que Kahn récidive  dans l’Alternative.  

Le centre de toute évidence n’est pas  un milieu au sens du juste milieu. Il existe  19 usages de ce mot et, s’il fallait en choisir  un, ce serait celui d’Aristote, le milieu juste,  qui tempère l’excès de témérité, autant  que le défaut de lâcheté. Mais à condition d’inscrire cette modération dans une  dynamique évolutive capable de recentrer  tous les acquis en vue de les reconfigurer.  Le meilleur en politique n’est pas l’absolu.  Le centrisme révolutionnaire  est une recomposition en acte  de ce qu’il y a de meilleur dans  le libéralisme ou le socialisme.  C’est pourquoi la vérité n’est  jamais au milieu.  Monique Pouille, de l’association Terre  d’errance, qui a rechargé les  téléphones portables des  migrants de Norrent-Fontes,  près de Sangatte, ne figure  pas dans le panthéon de Jean-François Kahn, mais elle n’est  pas si éloignée de Rosa Parks  qui y figure, laquelle brava l’apartheid dans  les autobus sudistes américains. Kahn,  c’est un peu Aristote chez Darwin, il tempère les excès des fanatiques et des ultras,  pour mieux les insérer de plein droit dans  le monde naturel et culturel. « Prétendre  dissoudre le moment d’un progrès – le libéralisme –, c’est comme procéder à l’ablation  d’un stade de l’évolution naturelle », écrit-il.  Un peu ? L’analogie peut paraître douteuse.  Paul Thibaud pense que Kahn noie l’histoire dans l’évolution. Mais c’est oublier  que l’évolution humaine se fait à partir  d’animaux sociaux dont elle développe les  vertus. « Le peuple de la Résistance s’inscrit  dans la filiation des hommes de 1789. »  N’est-ce pas la preuve que ces vertus sont  acquises et transmises héréditairement ?  Il n’est que l’idéologie mortifère de la rupture pour croire  qu’un changement de direction dans la marche en avant  réclame d’effacer le passé.  Pourquoi supprimer la religion ? La laïcité fait l’affaire.  Rompre avec le libéralisme ?  « Combien de ces antilibéraux ont-ils aidé le capital  financier ? » Le centrisme  révolutionnaire n’efface rien  et sans être une synthèse, il  fait confiance au peuple pour  casser les bipolarités obsolètes.  

Rien à dire ? Si. La nouvelle centralité  ne se fait pas sans sacrifices. Et Kahn n’a  que le progrès à nous offrir pour y consentir. L’évolution se joue dans l’après-coup.  Avant, il faut jouer du tam-tam, percuter  la cymbale, être tonitruant. La révolution  centriste est à ce prix. Elle libère l’horizon.  Les vies minuscules, elles, n’ont pas le droit  de cité. La révolution ou la mort ? D’accord.  Mais qui dira que ce saut révolutionnaire  est à la portée de tous ?

L'Alternative, de Jean-François Kahn, 374 p., 20€

(Article publié dans le n°626 de Marianne)

Tags : darwin kahn tina
Rédigé par Philippe Petit le Jeudi 30 Avril 2009 à 09:00

Les bries de Meaux et de Melun sont protégés des assauts de l'industrie laitière par leur AOC. Mais pas le brie de Coulommiers. Sauvons-le des ennemis du lait cru !

Il faut sauver le brie de Coulommiers
Après le camembert, le brie. Pour l’instant, rien n’est perdu, mais l’industrie laitière attend au coin du bois une occasion de tordre le cou aux fromages au lait cru. Prochaine cible, la Brie et ses fromages légendaires. Si le brie de Meaux et le brie de Melun sont encore à l’abri, puisqu’ils sont protégés par une appellation d’origine contrôlée (il faut dire désormais AOP, appellation d’origine protégée, tel que le stipule la nouvelle réglementation européenne), il n’en est pas de même pour le coulommiers, dont peu savent que c’est un brie à part entière, peut-être même le plus ancien.

Hélas, le brie de Coulommiers – c’est ainsi qu’il faut l’appeler pour respecter son identité – ne bénéficie pas d’une AOC. Cette carence de label officiel lui vaut d’être fabriqué n’importe où, n’importe comment. La même mésaventure est arrivée au camembert, qui, faute d’avoir été déposé sous cette appellation, est tombé en 1926 dans le domaine public, avec toutes les contrefaçons que l’on sait. De même que le seul camembert authentique, c’est-à-dire au lait cru, porte l’appellation « camembert de Normandie » (à ne pas confondre avec « camembert » tout court et « camembert fabriqué en Normandie », des fromages industriels), il est urgent que le seul vrai coulommiers, élaboré avec du lait cru, ait son AOC « brie de Coulommiers ». Une question vitale, si l’on ne veut pas que ce fleuron du patrimoine fromager français ne disparaisse dans une cuve de lait pasteurisé ou thermisé. En rejoignant le camp des bries d’appellation d’origine, le coulommiers au lait cru, produit par une poignée de laiteries soucieuses de préserver les spécificités de cette très ancienne pâte molle à croûte fleurie, trouvera la voie de son salut.

Lait cru : la lutte continue
C’est donc aux producteurs, fromagers ou affineurs, aux éleveurs de vaches laitières, ceux qui fournissent le lait cru, aux crémiers détaillants, mais aussi aux deux syndicats de défense du brie de Meaux et du brie de Melun, à la chambre d’agriculture de Seine-et-Marne, mais aussi aux élus, aux citoyens, et, bien sûr, aux médias engagés dans la cause du lait cru, de concrétiser cette démarche, en constituant un dos- sier auprès de l’Institut national des origines et de la qualité, l’Inao. Marianne accompagnera cette entreprise. Gageons que Jean-Charles Arnaud, président du Comité national des appellations laitières, agroalimentaires et forestières de l’Inao, accordera le meilleur accueil, et toute son attention, à une telle initiative et que Franck Riester, député-maire de Coulommiers, saura plaider la cause de son fromage préféré auprès du successeur de Michel Barnier au ministère de l’Agriculture.



(Article publié dans le n°626 de Marianne)

Rédigé par Périco Légasse le Mardi 28 Avril 2009 à 16:30

Par Guy Konopnicki. Sur le boulevard du crime, la publication de l'intégrale des nouvelles de Raymond Chandler est à marquer d'une pierre blanche. Ou noire.

L'art de tuer sans faute de style
La mort, c’est comme l’amour, ça arrive tous les jours à un tas de gens et, dans la plupart des cas, il n’y a vraiment pas de quoi en faire un roman. Quand les cadavres et les filles ont en commun d’attirer des ennuis à celui qui les découvre, on plonge dans l’univers de Raymond Chandler. Un détective fauché, tirant les dernières larmes d’une bouteille de scotch, se retrouve plongé dans une de ces affaires que les familles préfèrent ne pas confier à la police.

De nouvelle en nouvelle, Chandler décline la formule à l’infini. Ses héros ne cessent de prendre des coups, sur le crâne comme au cœur. Tout son art tient dans les variations. Dans sa manière de planquer un cadavre sous une pile de bois ou de le laisser au beau milieu du salon. De faire jaillir la vérité sous le crâne cabossé d’un détective laissé pour mort dans les caniveaux d’un faubourg miteux de Los Angeles. Les nouvelles de Chandler rassemblées en un volume sont plus fraîches que les plus audacieux des polars récents. A contrario de l’actuelle tendance à allonger la sauce, Chandler tire sec et vite. Il concentre tout en quelques pages, multiplie les péripéties et loge l’histoire et la peinture d’un milieu sans jamais ralentir l’action. A d’autres le réalisme et la logique parfaite de l’enquêteur !

Dans un fameux texte, Simple comme le crime, Chandler livre sa méthode : « L’auteur capable d’une prose vive et colorée ne s’échine pas à détruire des alibis inattaquables. » Bien avant que le médecin légiste ne remplace le flic dans les séries télévisées, l’auteur du Grand Sommeil se méfiait de démonstrations rigoureuses : « Les puits de science pensent encore comme au temps des crinolines. » Le héros selon Chandler est bien autre chose. Il doit être « capable de séduire une duchesse et incapable de souiller une pucelle ». C’est, bien sûr, un solitaire, avec « un humour caustique, un sens aiguisé du ridicule ». Se dessine le héros des romans, Philip Marlowe, à jamais identifié à Humphrey Bogart, qui n’endossa le rôle qu’une seule fois, éclipsant Dick Powell, Robert Mitchum et une bonne vingtaine d’acteurs. Et, en lisant Chandler, on croit voir Bogart, même quand le privé ne s’appelle pas encore Marlowe. Question de style !


Les Ennuis, c'est mon problème, de Raymond Chandler, préface d'Alain Demouzon, Omnibus, 1152p., 29€

(Article publié dans le n°626 de Marianne)

Rédigé par Guy Konopnicki le Mardi 28 Avril 2009 à 16:30





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