Les visages de la gentrification

 

Marie-Paule Thomas

Laboratoire de Sociologie Urbaine

Ecole Polytechnique FŽdŽrale de Lausanne

 

I. Introduction

 

Depuis une cinquantaine dĠannŽes en Europe, de nombreux changements sont survenus tant en matire de dŽveloppement territorial quĠŽvolution socio-dŽmographique passant progressivement de la sociŽtŽ industrielle ˆ la sociŽtŽ informationnelle : accroissement de la mobilitŽ, dŽveloppement des technologies de lĠinformation et de la communication, transformation du rapport au travail, de la vie sociale et politique, Žvolution des structures familiales. Cette sŽrie de mutations socio-Žconomiques engendre des rapports au territoire et ˆ la ville renouvelŽ. Nous sommes rentrŽs dans lĠre de la sociŽtŽ en rŽseaux (Beck, 2006). Selon Donzelot, lĠŽvolution du phŽnomne urbain nous amne vers des formes de ville tripartites. Celui-ci parle dĠune segmentation au sein dĠune ville ˆ trois vitesses entre gentrification, pŽriurbanisation et relŽgation. LĠŽmergence de la sociŽtŽ en rŽseaux et son corollaire : la gentrification - revalorisation de lĠenvironnement rŽsidentiel couplŽ ˆ un changement de population aspirant ˆ vivre en cÏur de ville - est lĠun des principaux mouvements dans la restructuration urbaine contemporaine.

Depuis lĠinvention de ce terme par R. Glass (1963), les acceptions de ce terme se sont considŽrablement Žlargies, intŽgrant non seulement les changements sociaux, mais aussi les changements Žconomiques issus de la montŽe en puissance des villes globales (Butler 2006). Le dŽveloppement en rŽseau permet le dŽploiement de modes de vie urbain de plus en plus diversifiŽs : les gentrifieurs sont ainsi les acteurs qui servent la nouvelle Žconomie mondiale et qui alimentent la mŽtropolisation (Sassen 1996). Un groupe dĠauteurs lie le regain dĠattractivitŽ des centres aux changements dŽmographiques et culturels, notamment lĠaugmentation de la bi-activitŽ. (Donzelot,  2004).

 

Nous proposons dĠanalyser la gentrification par lĠanalyse de la trajectoire sociale, urbaine et politique de six quartiers dĠIle de France ayant les mmes caractŽristiques de base : grande diversitŽ socio-culturelle et ethnique, ancien tissu industriel et faubourien, politiquement orientŽs ˆ gauche. Un point structurant de la recherche a ŽtŽ dĠŽtudier les corrŽlations entre formes urbaines, usages/aspirations et actions publiques. LĠobjectif est de mettre en Žvidence une diversitŽ des trajectoires de gentrification, ce que nous appelons Ç les visages de la gentrification È. La question est alors de mettre en lumire les facteurs qui contribuent ˆ favoriser la gentrification ou au contraire ˆ la freiner.  Dans un premier temps, nous dŽcrirons la trajectoire de deux quartiers pris dans des processus de gentrification contrastŽs. Afin de mieux comprendre le phŽnomne, nous dŽcrirons dans un deuxime temps les mŽcanismes dĠarbitrage et dĠaspirations rŽsidentielles des acteurs du processus : les gentrifieurs : attentes et raisons de leur installation ou de leur dŽpart dĠun quartier. Pour conclure, nous reviendrons sur le r™le et la place des politiques territoriales dans les phŽnommes de gentrification.

 

II. MŽthodologie

 

Comme terrain dĠanalyse, nous avons retenu lĠIle-de-France. LĠembourgeoisement de Paris se traduit par plusieurs tendances, soit la baisse constante du nombre dĠhabitants depuis les annŽes 1950, lĠaugmentation du nombre de rŽsidences secondaires durant la mme pŽriode, la montŽe continue des prix de lĠimmobilier et le remplacement progressif des catŽgories sociales infŽrieures par des couches plus aisŽes.  

 

Pour analyser la pluralitŽ du phŽnomne de gentrification, nous avons donc retenu un dispositif comparatif entre six quartiers de lĠest parisien et de premire couronne tous desservis par les transports en commun.  Tous ont vus les prix de lĠimmobilier fortement augmenter ces dernires annŽes. Les six quartiers retenus sont La RŽunion (20me), MŽnilmontant (20me) et la Goutte dĠOr (18me) ˆ Paris, les centres-villes de Montreuil, Bagnolet et Saint-Denis en premire couronne nord-est. Chacun de ces secteurs a fait lĠobjet de deux types dĠinvestigations :

 

 

Afin de mieux cerner le phŽnomne de gentrification, il convient de comprendre les aspirations rŽsidentielles et les modes de vie des gentrifiers pour identifier les raisons qui les poussent ˆ sĠinstaller ou non dans un quartier. Nous employons une mŽthodologie dĠanalyse issue dĠune recherche en cours (PNR54).

 

Tous les jeux dĠarbitrage de localisation rŽsidentielle ne relvent pas uniquement de comparaisons en terme de prix et de taille de logements. Dans nos hypothses dĠautres facteurs relatifs aux attributs des lieux tels que la qualitŽ fonctionnelle, morphologique de lĠenvironnement construit, la qualitŽ sociale seront susceptibles dĠinfluencer une localisation et un mode et de vie.

Pour rendre compte de la dynamique des processus de gentrification, il est nŽcessaire de restituer toute la dynamique du rapport entre mode de vie et qualitŽs de lĠenvironnement construit. Pour cela, il faut considŽrer les diffŽrentes manires par lesquelles les personnes se rapportent au monde et plus spŽcifiquement aux environnements urbains. Nous pouvons ainsi considŽrer en mme temps un rapport calculateur au monde qui sĠappuye sur des ŽlŽments objectivŽs tels que des prix, des qualitŽs fonctionnelles et morphologiques et nourrit des stratŽgies ; un rapport socio-cognitif informŽ par des reprŽsentations diverses (rŽputation, aspirations) et nourrissant des aspirations ; un rapport sensible qui fait place ˆ des troubles et des gnes diverses et nourrit des attirances et des rŽpulsions. (Pattaroni, 2007). La perception sensible se comprend par tout ce qui relve de lĠexpŽrience sensorielle. Cette perception est fortement liŽe aux systmes de gožts et de valeurs des personnes et alimente par consŽquent des attractions et des aversions pour les diffŽrentes qualitŽs dŽcrites ci-dessus.

 

 

III. Les trajectoires de deux quartiers

 

Cet essai ne nous permet pas de prŽsenter les rŽsultats complets de notre Žtude. Nous mettons nŽanmoins en exergue que le phŽnomne de gentrification sĠest dŽveloppŽ trs rapidement dans certains quartiers (Montreuil, Bagnolet, MŽnilmontant et La RŽunion) et a ŽtŽ contrariŽ dans dĠautres quartiers comme Saint Denis et la Goutte dĠOr.

 

Pour comprendre plus en dŽtails, nous reviendrons sur la trajectoire de deux quartiers qui nous semblent significatifs pour illustrer notre propos :

 

Saint-Denis est plus pauvre (67% dĠemployŽs et dĠouvriers, taux de ch™mage de 20%) que les deux autres villes de Seine-Saint-Denis mais cĠest aussi la plus active en matire dĠamŽnagement : plus de 40 projets sont en cours dans le centre-ville dont la rŽnovation du cÏur de ville pour la seconde fois, le rŽamŽnagement de la gare et de ses alentours, la crŽation de deux lignes de tramway supplŽmentaires. Toutes les constructions et son dynamisme ont valu ˆ la ville lĠarrivŽe de 8000 habitants nouveaux dĠaprs les premires estimations du recensement 2004. Cependant, malgrŽ les nouveaux amŽnagements, les tŽmoignages convergent : depuis quelques annŽes, les actes de violence et de vols ont augmentŽ. Dans tous les entretiens rŽalisŽs auprs des services municipaux et des habitants, on note dans les discours un malaise liŽs ˆ des problmes de propretŽ, de gestion urbaine de proximitŽ, de sŽcuritŽ et de tranquillitŽ publique. MalgrŽ la hausse des prix de lĠimmobilier ces dernires annŽes, la ville peine ˆ accueillir des nouveaux habitants de catŽgories supŽrieures pour une longue durŽe. Les gens viennent, font une plus-value financire et revendent rapidement. Mme des habitants installŽs de longues dates ˆ Saint-Denis Žmettent le souhait de partir pour des questions liŽes ˆ la prŽsence de populations dŽfavorisŽes et dĠambiance du quartier jugŽe mauvaise.

 

 

Montreuil se caractŽrise par un passŽ industriel actif. La prŽsence de nombreuses surfaces industrielles dŽsaffectŽes a contribuŽ ˆ lĠŽtablissement de milieux artistiques trs dynamiques constituant les prŽmices dĠune gentrification marquŽe par une augmentation trs forte des prix de lĠimmobilier ds le dŽbut des annŽes 2000. 600 plasticiens sont rŽpertoriŽs  par la municipalitŽ mais on estime ˆ 1000 leurs nombres rŽels. La ville compte Žgalement 1300 intermittents du spectacle et un milieu actif dans le domaine du cinŽma. 

De grandes opŽrations dĠamŽnagement urbain et de dŽveloppement Žconomique ont ŽtŽ dŽveloppŽes ds les annŽes 1980 sous lĠimpulsion du maire J-Pierre Brard qui ne mŽnage pas par ailleurs de nombreuses actions dans le domaine de lĠŽducation et de la petite enfance, de la culture et de la tranquillitŽ publique avec lĠinstauration dĠune police municipale. En apparence, les tendances mises en relief ˆ Montreuil semblent proches des caractŽristiques de Saint-Denis. Cependant la vie culturelle et lĠatmoshre Ç village È de la commune procurent une ambiance apprŽciŽe ; les raisons invoquŽes pour quitter le quartier sont radicalement diffŽrentes de celles qui sont donnŽes par les habitants de Saint-Denis.

 

LĠenqute quantitative met en avant quĠˆ Montreuil un fort pourcentage de cadres supŽrieurs et dĠindŽpendants est arrivŽ rŽcemment dans le quartier ce qui confirme le processus de gentrification en cours tandis quĠˆ St-Denis, une plus grande mixitŽ sociale est perceptible chez les nouveaux arrivants, on ne constate pas dĠembourgeoisement. Concernant les personnes qui estiment quĠelles seront toujours lˆ dans cinq ans, ˆ Montreuil, les cadres ont une forte propension ˆ la mobilitŽ rŽsidentielle tandis quĠ ˆ Saint-Denis, celle-ci est forte dans toutes les catŽgories. Les motifs invoquŽs par les intŽressŽs pour expliquer leur dŽpart probable durant les cinq prochaines annŽes sont diffŽrents : ˆ Saint-Denis cĠest essentiellement la forte mixitŽ sociale et les gnes quĠelle occasionne qui incite ˆ la mobilitŽ rŽsidentielle ; ˆ Montreuil, le dŽsir dĠtre propriŽtaire ailleurs, dĠune maison individuelle en particulier, est le motif principal de dŽmŽnagement probable.

 

 

IV. Les aspirations rŽsidentielles des gentrifiers

 

Afin de comprendre pourquoi le processus de gentrification sĠest dŽveloppŽ ˆ Montreuil et pas ˆ Saint-Denis, nous choississons dĠappliquer notre grille de lecture  annoncŽe dans la mŽthodologie. De par lĠanalyse issue de nos terrains, nous voyons que les gentrifiers privilŽgient certaines qualitŽs morphologiques, fonctionnelles et sociales de leur environnement constituantes de leurs aspirations rŽsidentielles et logiques dĠarbitrage.

 

En terme de qualitŽ morphologique urbaine et architecturale, les gentrifiers privilŽgieront un certain type de b‰ti :  surfaces plus grandes, logements atypiques et originaux tels que les lofts rŽamŽnagŽs dans dĠanciennes usines, les maisons de ville, le b‰ti ancien ou les logements avec du cachet. La proximitŽ dĠespaces verts, dĠespaces publics de qualitŽ, dĠespaces piŽtonniers permettant la fl‰nerie et la rencontre est Žgalement plŽbiscitŽe. La prŽsence dĠentrep™ts et de locaux artisanaux appara”t ainsi centrale dans lĠinstallation dĠartistes et dans les processus de gentrification qui lui font suite. Le tissu industriel de Montreuil Žtait composŽ de petites industries de cuir, peau et bois dans le prolongement du faubourg Saint Antoine, taille idŽale pour une transformation en ateliers ou en lofts. Par ailleurs, ce tissu est assez homogne alternant immeubles faubouriens, petits ateliers, maisons de ville et petits ensembles de logements sociaux. A Saint-Denis les industries Žtaient de taille plus massive moins facilement rŽappropriables et le tissu du centre-ville est essentiellement composŽ dĠimmeubles faubouriens et du noyau rŽcent de la ZAC Basilique construite dans les annŽes 1980.

 

Cela rejoint directement la notion de qualitŽ sociale (niveau de mixitŽ sociale : interculturelle, intergŽnŽrationnelle, interprofessionnelle et  initiatives citoyennes tels que des rŽseaux associatifs). Mme si dans le discours des gentrifiers, la notion de mixitŽ sociale est souvent mise en avant, elle nĠen reste pas pour autant contradictoire. A Saint-Denis, le sentiment dĠinsŽcuritŽ, le manque de propretŽ et la forte prŽsence de population Žtrangre est un frein ˆ lĠinstallation durable dans la commune. La prŽsence Žtrangre dŽgrade lĠenvironnement habitŽ (É)  La manifestation du trouble oscille entre lĠaversion, qui traduit une violente rŽpulsion (É) et la phobie qui inversement, dessine un territoire impŽnŽtrable et forcŽment inhabitable. È (Breviglieri, Trom, 2003). Les Ç gentrifiers È accordent une place particulire ˆ leur environnement urbain (urbanisme, sŽcuritŽ, espaces verts) ce qui les poussent souvent ˆ se constituer en association pour le faire Žvoluer. Plus largement, nous pourrions rapprocher cela de la thŽorie de la tyrannie des petites dŽcisions, dŽveloppŽe par Thomas Shelling dans les annŽes 1970, la gentrification se propage sous lĠaspect de colonisation de diffŽrents espaces : immeuble, rue, quartier. Le tissu urbain favorise lĠinstallation de nouvelles populations ou lĠancrage de population plus pauvres dans les logements insalubres ou non rŽnovŽs. Les  nouveaux habitants se reconnaissent dans leurs voisins crŽant des Çniches È. A St-Denis un grand nombre dĠimmeubles insalubres persistent, ainsi que des h™tels meublŽs. Les nouveaux habitants ont alors peu de chances de se trouver dans une situation de proximitŽ avec des  voisins semblables et nĠont pas vraiment la possibilitŽ de sĠapproprier un quartier. De manire caricaturale, cela ne dŽrangera pas de vivre ˆ c™tŽ de logements insalubres si lĠon ne se trouve pas trop loin dĠun voisin comme soi.

La question de lĠŽvitement scolaire entre Žgalement dans ce champ et est directement reliŽe ˆ la composition sociale du quartier. La rŽputation scolaire des quartiers est un obstacle important ˆ la rŽsidence. Dans un contexte national Žlitiste o lĠŽcole est souvent garante de la future position sociale, lĠŽducation est souvent un facteur dŽterminant de localisation rŽsidentielle. Les Žtablissements de Saint-Denis gardent une mauvaise rŽputation tandis que lĠimage des Žcoles de Montreuil ont ŽvoluŽ positivement.

Par ailleurs, et pour faire le lien entre morphologie urbaine et appropriation sociale, les gentrifiers seront particulirement attentifs aux rŽseaux de voisinage de proximitŽ, dĠamis permettant lĠappropriation de lĠespace comme un village. La notion de convivialitŽ, lĠambiance village, le pittoresque sont souvent des valeurs recherchŽes. A Montreuil ce besoin de convivialitŽ est trs visible que ce soit dans la mise en place de jardins partagŽs, dans lĠorganisation de Ç troc vert È, de brocantes, de repas de quartier. Les nouveaux cafŽs ˆ ambiance Ç intime È prolifrent. AmŽnagŽs avec des couleurs chatoyantes, des mosa•ques, des souvenirs de lĠŽpoque ancienne, ils portent des noms tels que Ç la table ˆ Jaja È, ou Ç le Bar du marchŽ È. Selon RŽmy lĠattraction pour ces quartiers tient au fait quĠils sont chargŽs dĠhistoire et de naturalitŽ. Toute lĠhistoire des luttes et de lĠŽpoque ouvrire se retrouve ˆ chaque coin de rue ou dans le dŽcor des murs dĠun cafŽ. Cette convivialitŽ est aussi associŽe au retour ˆ la nature en ville. Le phŽnomne Ç jardinage È ou ÇbioÈ est trs fort chez les gentrifiers. Tandis que les populations Žtrangres peuvent connoter nŽgativement un espace, les milieux culturels et artistiques sont souvent les inducteurs dÔune valorisation de lĠespace. La rŽputation du quartier, lĠimage valorisŽe, Ç ˆ la mode È joue un r™le important dans les processus de gentrification. Ç Dans les quatre plus grandes villes amŽricaines, la prŽsence dĠartistes dans les recensements a ŽtŽ un des plus forts prŽdicteurs statistiques dĠune gentrification ˆ venir È. (Ley 1996).

Montreuil, surnommŽe le Ç Beverly Hills du cinŽma È a un nombre important de professions libŽrales et artistiques tandis que Saint-Denis peine ˆ les attirer en masse.

 

Finalement en terme de qualitŽ fonctionnelle (Žquipements et services), la proposition dĠoffres de loisirs pour soi et pour les enfants, le dynamisme culturel de la municipalitŽ peuvent tre des ŽlŽments valorisŽs par les gentrifiers, de mme que lĠoffre dĠamŽnitŽs telles que des bars et restaurants. La desserte en transports publics et lĠaccessibilitŽ routire constituent Žgalement des ŽlŽments dĠattractivitŽ du quartier tout comme la prŽsence de commerces de proximitŽ diversifiŽs et dĠun marchŽ. MalgrŽ le dynamisme culturel des deux municipalitŽs, nous observons une prŽsence plus marquŽe de bars et restaurants ˆ Montreuil. Saint-Denis concentre essentiellement des commerces et bars ethniques.

 

Finalement, mme si nous avons des points communs entre gentrifiers, nous observons une diffŽrenciation au sein mme des acteurs de la gentrification qui peuvent se dŽpartager selon diffŽrents profils. Cette diffŽrenciation au sein des acteurs de la gentrification les dŽpartagent en fonction de la combinaison des diffŽrentes qualitŽs dŽcrites par ailleurs et de leur rapport sensible ˆ lĠenvironnement. Ainsi certains Ç pionniers È privilŽgieront la convivialitŽ et de lĠambiance de village, les grandes surfaces amŽnageables suivant leur crŽativitŽ et ˆ moindre cožt des quartiers passablement dŽgradŽs tandis que les seconds : les bourgeois bohmes seront des gentrifieurs ˆ la recherche dĠun environnement dŽjˆ stabilisŽ et pacifiŽ. Les quartiers trop dŽgradŽs ne se prŽsentent pas comme des lieux quĠils peuvent prendre en compte dans leurs arbitrages. Ils ont donc besoin dĠun processus antŽrieur de requalification de lĠenvironnement urbain. Ces personnes sont attirŽes plut™t par lĠexistence de biens immobiliers plus conventionnels, les commerces spŽcialisŽs et les lieux Ç branchŽs È. Une troisime catŽgorie : les petits bourgeois ascendants subissent la montŽe gŽnŽrale des prix ˆ Paris et en premire couronne. Pris dans une logique dĠaccession ˆ la propriŽtŽ, ils vont coloniser des quartiers qui ont acquis une bonne rŽputation et disposent dĠun marchŽ immobilier privŽ dynamique. Il cherche tant un bien immobilier de standing que la poursuite dĠun mode de vie fonctionnel (accessibilitŽ autos, amŽnitŽs, sŽcuritŽ). Les autres qualitŽs tels la mixitŽ, lĠanimation – voire encore la convivialitŽ – ne semblent pas tre des motifs valorisŽs.

 

Les rŽsultats prŽsentŽs ci-dessus, nous permettent de mieux comprendre les raisons du dŽveloppement du processus de gentrification ˆ Montreuil qui offre dŽsormais un environnement suffisamment pacifiŽ pour de nombreux gentrifiers contribuant pour le coup ˆ lĠŽviction progressive des catŽgories populaires du b‰ti privŽ. Il faut nŽanmoins noter que la municipalitŽ tente tant bien que mal de compenser par son action en terme de logements sociaux. Pendant ce temps, Saint Denis rŽussit seulement ˆ attirer quelques pionniers dans les rares entrep™ts industriels rŽamŽnageables : la commune semble mme tre en voie de paupŽrisation.

 

V. Gentrification et politiques urbaines

 

Nous avons encore peu ŽvoquŽ le lien entre gentrification et politiques urbaines. Pour Neil Smith, alors quĠil y a trente ans, ce nĠŽtait quĠun processus marginal initiŽ par quelques acteurs privŽs, aujourdĠhui la gentrification est devenue un vŽritable outil des politiques urbaines mettant en jeu des financements publics et privŽs. Sa nature peut tre soit spontanŽe comme cela a ŽtŽ grandement le cas ˆ Montreuil soit programmŽe par les acteurs publics eux-mmes comme ˆ Saint Denis. Il parle  de Ç gentrification comme stratŽgie urbaine globale È. Au delˆ de la simple rŽhabilitation de b‰timents, cette gentrification concerne lĠimplantation de grands Žquipements culturels ou Žconomiques, la naissance de nouveaux quartiers sur dĠanciennes friches industrielles ou encore de  Ç Waterfront È.  Dans la littŽrature rŽcente, on parle de Ç New built gentrification È.

 

Conscients des mŽcanismes dĠaspirations et de structures de gožts et de valeurs des gentrifiers, les promoteurs privŽs et les institutions publiques tentent de recrŽer ce Ç lifestyle È et cet environnement pittoresque et villageois tant plŽbiscitŽe par la population cible des gentrifiers. La rue piŽtonne, les pavŽs, les candŽlabres ˆ la parisienne sont valorisŽs, des lofts et logements spacieux et les logements ˆ cours Ç rappelant la mŽmoire ouvrire et industrielle È sont mis sur le marchŽ. Des nouvelles zones de divertissement commercial telle Bercy village Žmergent ou plus discrets des cafŽs plus confinŽs ˆ ambiance ethnique, intime et populaire.

 

Cependant, les trajectoires mettent en Žvidence que le lien entre qualitŽ de lĠoffre de transports publics, amŽnagement urbain et processus de gentrification sociale ne sont pas systŽmatiques. Les rŽsultats montrent que quatre ŽlŽments paraissent centraux dans les processus de gentrification : lĠaccessibilitŽ (transports en commun ou voiture) et les offres de service, les morphologies urbaines et architecturales, la composition sociale du quartier (mixitŽ sociale, rŽputation des Žcoles, prŽsence de milieux culturels) et en dernier lieu les politiques locales (stratŽgies urbaines, politiques sectorielles dans le domaine scolaire, culturelle et  de la tranquillitŽ publique). Chaque ŽlŽment rŽpond aux exigences et aspirations de nos diffŽrents types de gentrifiers.

LĠhistoire des quartiers a ainsi un poids consŽquent dans les trajectoires :

La morphologie urbaine : La prŽsence dĠentrep™ts et de locaux artisanaux adŽquats appara”t centrale dans lĠinstallation dĠartistes et dans les processus de gentrification spontanŽe qui lui font suite.

La composition sociale : la prŽsence de populations pauvres et immigrŽes fortement ancrŽes dans le quartier est un facteur dŽcisif dans la trajectoire de rŽsistance ˆ la gentrification.

 

Dans un quartier comme Montreuil suivant une trajectoire de gentrification spontanŽe classique, les politiques de rŽamŽnagement et autres politiques sectorielles dans le domaine de la culture, de lĠŽducation, de la tranquillitŽ publique et du dŽveloppement Žconomique accompagnent progressivement le processus de gentrification. Ces actions territoriales vont avoir pour consŽquence dĠamplifier lĠattrait du quartier pour les catŽgories socioprofessionnelles ŽlevŽes, et par la mme occasion faire augmenter les prix du foncier.     

 

Dans les quartiers suivant une trajectoire de gentrification contrariŽe comme Saint-Denis, ces mmes mesures dĠamŽnagement urbain sont utilisŽes de faon proactive par les pouvoirs publics pour tenter dĠagir sur la composition sociale des quartiers. Le relookage de la ville et le marketing urbain qui lui sont associŽs vont ds lors inciter des mŽnages ˆ venir sĠinstaller dans la commune, car elle leur semble Ç pacifiŽe È. Ce type dĠamŽnagement est aussi considŽrŽ comme signe dĠune probable gentrification, ce qui peut inciter des opŽrations spŽculatives. Cependant comme nous lĠavons vu plus haut, dans ces quartiers, lĠexpŽrience de la vie quotidienne a souvent raison de ces installations. Au contraire une valorisation des espaces publics peuvent amplifier des problmes de dysfonctionnements de gestion de lĠespace. La piŽtonisation dĠune rue, rendant la rue desserte et non passante, accro”t le sentiment dĠinsŽcuritŽ le soir. Par ailleurs, la municipalitŽ de St-Denis a concentrŽ tous ses efforts sur les politiques urbaines en nŽgligeant les autres politiques sectorielles essentielles (tranquillitŽ publique, propretŽ, culture, Žducation).

Ainsi deux quartiers pourront avoir les mmes potentiels de dŽpart pour la gentrification : logements ˆ rŽhabiliter bon marchŽ, mŽmoire industrielle, population mŽtissŽe mais le processus ne prendra pas forcŽment de la mme manire.

 

La combinaison de ces quatre ŽlŽments permettent de constituer des trajectoires diffŽrenciŽes. LĠanalyse contextuelle du phŽnomne montrent que lĠaction publique territorialisŽe joue un r™le important dans les trajectoires des quartiers notamment dans le domaine de lĠamŽnagement urbain et quĠelle ne doit pas tre dissociŽe de la comprŽhension des mŽcanismes  dĠarbitrages rŽsidentiels. Tout lĠenjeu de nos travaux futurs, notamment dans le cadre du doctorat sera de comprendre les interrelations entre systmes de valeurs, aspirations rŽsidentielles, rapport ˆ lĠenvironnement urbain et spatialisation territoriale ; la gentrification ne constituant quĠune facette du mouvement plus large de mobilitŽ rŽsidentielle. Le phŽnomne de gentrification est particulirement intŽressant car il reprŽsente les aspirations rŽsidentielles des Žlites que ce soit en terme de capital Žconomique, culturel ou social. On peut supposer que ce modle constituera le modle dĠascension sociale des prochaines dŽcennies comme lĠa ŽtŽ le rve pavillonaire.

Par ailleurs, de part lĠaugmentation gŽnŽralisŽe des prix de lĠimmobilier dans toutes les capitales europŽennes et le regain dĠattraction pour le centre-ville des catŽgories supŽrieures, la gentrification participe au renforcement constant des fragmentations socio-spatiales de nos territoires dĠo la nŽcessitŽ de repenser sans cesse les Žchelles de dŽcision.

 

 

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