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Conseils de Jean-Luc Despax (Président du Jury 2007)

jldÀ la demande de Jean-Pierre Cascarino, j’ai eu l’honneur de présider le jury du prix Poésie en liberté du 21 au 25 mai 2007. Cette parenthèse restera pour moi enchantée. Qu’il me soit permis avant toute chose de féliciter ces jeunes du monde entier qui ont cru en leur poème, puisqu’ils l’ont envoyé par Internet. Ils servent de ce fait la poésie. Ils en perpétuent l’esprit. C’est très encourageant. « Poésie en liberté » est un formidable pari sur l’avenir. Quelle belle idée en effet que de déceler les talents poétiques de demain en affûtant l’examen critique des jeunes d’aujourd’hui.

J’avais ouvert la neuvième édition en rappelant que la poésie n’est pas une science exacte mais que nous essaierions d’être les plus exacts possible dans notre travail. Les onze jurés de ce que tout professeur du secondaire, amateur ou pas de Basket US, considérerait comme une "dream-team", n’avaient guère besoin de cette demande. L’œil et l’oreille en alerte, les propos souvent précis et lucides, ils ont discuté ferme à propos des textes qu’ils avaient sélectionnés, en respectant le jugement d’autrui. Je puis témoigner qu’en leur délibération commune ils n’ont jamais ménagé leur peine, notamment dans cet exercice difficile qui consiste à examiner de manière impartiale un poème qui n’a rien à voir dans le ton, la facture, le propos, l’intention, avec celui qui a précédé.
Ces jeunes gens aiment les poèmes cadrés, rimés, rythmés, et les sujets qui leur parlent : leur manuel de littérature mixé avec leurs « chats » sur Internet en quelque sorte. Si les candidats ne réunissaient pas toujours objectivement ces critères, on voit bien que c’est ce qu’ils recherchaient eux aussi. Il y eut quelques exceptions. Il est arrivé à nos jeunes critiques d’être surpris par une disposition typographique particulière, un jeu sur les onomatopées, mais ils sont restés ouverts à la part d’invention salutaire. Passion et refus des préjugés donc : deux clés essentielles. La grande angoisse de nos lycéens, c’était de couronner des poèmes qui auraient contenu un ou plusieurs clichés. On peut les rassurer et les louer d’avoir été sensibles, non aux clichés, mais aux images et aux métaphores.



Le résultat de leurs choix critiques vaut que l’on y prête attention.

Je veux auparavant donner quelques conseils pour se préparer au mieux à concourir, rappeler les critères qui pour la plupart ont guidé le jury :


• Ne pas faire des vers de plus de quinze syllabes, tout le rythme serait abîmé.

• La rime doit servir et non pas commander, afin d’éviter une mécanique sans âme.

• On peut émouvoir sans dire tout le temps le mot « larmes ».

• Fuir le pathos comme le terrorisme, le guindé comme le débraillé.

• Les bons sentiments ne font pas des bons poèmes, les mauvais non plus. Mais il faut des sentiments.

• Parler à tout le monde, avec la plus grande sincérité possible. La plus grande technique également.

• Les bons poèmes agrandissent l’âme.

• On a droit à un relatif hermétisme, pas à la confusion.

• On peut construire un poème comme une histoire mais il faut avoir le sens de la concision et celui de la chute. Se souvenir des leçons d’Edgar Poe sur la genèse d’un poème.

• Un poème peut partir d’une bonne idée mais, comme le disait Mallarmé, on l’écrit d’abord avec des mots.

• Un vers peut accrocher l’attention, cela ne saurait suffire, à moins que ce ne soit un monostiche.

• Il faut de la musique. Ou alors un tableau. Ou encore un terrible essoufflement procuré, dont on a l’impression qu’on ne réchappera pas.

• Il ne faut pas assommer les gens, sinon définitivement.

• Une fois le poème achevé, le faire passer, pas forcément au « gueuloir » flaubertien, ni au mouroir désabusé, mais au « murmuroir ».

• Le laisser reposer le plus longtemps possible, pour le reprendre avec un regard neuf et puis aviser.

• Se méfier de la cacophonie.

• Secouer le poème pour en faire tomber les adverbes. Sans doute devrais-je faire de même avec ce texte. Je ramasserais (certainement) de pleins paniers.

• « Si j’étais » « Si j’étais » « Si j’étais »... Le procédé pour lancer l’écriture a le défaut de le faire sans pouvoir s’assurer du point de chute (de chut). Les procédés, il faut les subvertir, sans que cela devienne nouvelle convention. C’est le sort tragique de l’invention en poésie.

• Il faut beaucoup de travail pour donner l’apparence de la simplicité.

• Lire beaucoup de poésie, toute la poésie. Ne pas hésiter à demander des conseils aux professeurs en ce qui concerne la production contemporaine, à feuilleter des revues, à butiner sur Internet et dans les librairies qui ne méprisent pas le poème.

• Être capable de biffer, de sacrifier si besoin.

• Capable de défendre son poème contre vents et marées.

• Savoir choisir un poème dans sa propre production, en toute sévérité. C’est lui et lui seul qui sera jugé par les critiques dont je viens de parler. Le concours, par son installation dans le paysage culturel, génère des candidats de plus en plus affûtés. C’est une compétition.

• Tout à coup il y a un regard, une voix, une émotion. C’est évident, audible, cela met tout le monde d’accord.

• On peut être porté par une image, une sonorité, mais il faut avoir une visée, quelque chose à dire, fût-ce en apparence dérisoire, et quand bien même n’en aurait-on pas une idée claire. Affaire d’intensité, de régime de courant, d’électricité du propos. Les lecteurs de Guitare Live comme ceux d’Ovide me comprendront.

C’est à d’autres lycéens de reprendre le flambeau et d’entrer en lice à présent. La poésie est faite pour que l’on s’en serve, disait Jack Kerouac. Comme la liberté au fond.

Jean-Luc Despax

 

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