- René Merle - Simon-Jude Honnorat, 1783 - 1852. Du parler d’Allos au dictionnaire de la langue d’Oc

mardi 6 juillet 2004.
 

René Merle, “Simon-Jude Honnorat, 1783-1852. Du parler d’Allos au dictionnaire de la langue d’Oc”, L’Alpin de Haute Provence à Paris, 37, 2003, pp. 5-8.

Un regard sur la vie et l’œuvre du grand lexicographe provençal

Que représente le nom de Simon-Jude Honnorat pour un Bas-Alpin d’aujourd’hui ? Peut-être, dans le meilleur des cas, le Dictionnaire... Un dictionnaire dont subsistent peu d’exemplaires originaux, et dont la courageuse réédition par l’abbé Petit, il y a quelques années, est restée confidentielle.

Et pourtant, publié à partir de 1846, à Digne, cet ouvrage a été d’une importance décisive pour la langue d’Oc : il l’appréhendait enfin dans sa totalité géographique, et renouait le lien avec la grande langue de culture du moyen-âge.

Saluer l’œuvre du grand érudit bas-alpin nous permet aussi de mieux comprendre dans quelles contradictions s’est unifiée la Nation française, à partir de la grande secousse révolutionnaire. Ce bref article peut y aider. Pour plus de développements, je me permets de renvoyer à ma thèse, L’écriture du provençal entre 1775 et 1840 (Béziers, CIDO, 1990), dans laquelle j’ai été amené à approfondir et mettre en perspective historique les rares études, bien anciennes, sur Honnorat.

Honnorat est né en 1783, d’une lignée de propriétaires cultivateurs d’Allos, commune de haute montagne, alors proche de la frontière piémontaise. Sa famille, pieuse et traditionaliste, refuse la Révolution et sa politique religieuse, aide le passage des émigrés royalistes en Piémont. Honnorat conservera passionnément, sa vie durant, ce royalisme légitimiste.

La répression à l’encontre du clergé réfractaire entraîne le départ du curé d’Allos, qui enseignait le latin et le français aux enfants de la commune. Comment s’instruire désormais ? Les troubles de la Révolution interrompent la tradition qui confiait les garçons des familles aisées de la Montagne aux collèges de Draguignan, de Digne, d’Avignon... L’enfant Honnorat restera au pays.

Adulte, Honnorat écrira que ce départ du curé l’a privé de français et enfermé dans l’idiome natal. Enfermé dans le “patois” ? On connaît pourtant la francisation de la haute Provence, terre d’émigration ouverte au monde, par rapport à la basse Provence où le français n’était guère chez lui. De plus, Honnorat est en contact avec la famille parfaitement francisée du notable Gariel, (contact si étroit que le très jeune homme fera un enfant à une fille Gariel, et l’épousera !). Mais, au quotidien, le jeune Honnorat vit dans un environnement dont l’oralité est toute “patoise”. En témoigne le registre de la vente des cocardes tricolores, en 1790.

Demeuré sans maître, Honnorat lutte pour s’approprier pleinement ce français élaboré, écrit, indispensable à la réussite sociale. Pour l’aider dans sa comparaison du français et de l’idiome natal, on lui signale le dictionnaire d’Achard, paru à Marseille à la veille de la Révolution (preuve que les notables d’Allos sont au fait des initiatives culturelles de basse Provence). Ce dictionnaire provençal, le premier imprimé depuis le début du XVIIIe siècle, se veut outil d’apprentissage du français pour les Provençaux, et outil pour les Français qui veulent se faire comprendre en Provence.

Honnorat ne s’y retrouve guère : Achard connaît mal le parler de la Montagne, il partage le préjugé ordinaire des bas-Provençaux à l’égard du langage “gavot”, jugé rustique et “ébouriffé” ! Honnorat commence donc à ajouter au dictionnaire d’Achard les mots de la montagne qui lui manquent.

Cependant Achard reconnaît dans le parler de la Montagne un conservatoire de l’antique langue d’Oc, et appuie sur la prononciation “gavote” sa notation des signes étymologiques et grammaticaux non prononcés dans le provençal du Sud. Honnorat fera sienne cette réflexion, qui sera l’axe de son long travail à venir. Un calme relatif revenu, Honnorat quitte Allos. Pour former les élites, la République met en place des écoles centrales départementales. Les Basses-Alpes n’en possédant pas, les Bas-Alpins vont plutôt se diriger vers Draguignan. Honnorat ira à celle de Grenoble, ville où des parents peuvent l’accueillir. Son beau-frère et ami Gariel l’accompagne.

Naturellement, Honnorat y perfectionnera son français, d’autant qu’un des maîtres grenoblois est l’abbé Gattel, “correcteur du langage” de réputation nationale. Après Grenoble, Honnorat “monte” à Paris étudier la médecine. Il s’intègre au monde des étudiants provençaux (droit, médecine...) dont beaucoup s’intéressent à la “mode Troubadour”, aux supercheries littéraires de Clotilde, méridionale qui écrit en vieux français, ou de Fabre d’Olivet, qui ressuscite en langue d’Oc un supposé troubadour. Honnorat découvre les recherches sur l’antique langue romane, dont bientôt émergera l’œuvre de Raynouard, député du Var devenu académicien, et fixé à Paris.

En ce début de siècle, et d’Empire, ces jeunes gens fréquentent les salons des grands compatriotes provençaux, comme Portalis le ministre, qui leur ouvrent les portes de la réussite. La complicité méridionale fait retentir la langue d’oc dans les salons, mais mène surtout à l’abandon définitif du pays natal.

À la différence de beaucoup, Honnorat choisit de quitter la capitale à la fin de ses études. Il s’est médecin à Allos. Mais l’éducation de ses enfants le pousse bientôt à s’installer à Digne.

L’essentiel de son temps est pris par son métier. Le médecin est très sollicité, et son dévouement pendant des épidémies demeurera célèbre. Il œuvre pour sa ville et pour le développement de ses bains.

Il consacre son peu de temps libre à l’horticulture et la botanique, passions qui le font entrer en contact avec l’érudit avignonnais Requien, lequel dorénavant lui fait parvenir des livres, denrée rarissime à Digne. Honnorat dresse une nomenclature botanique provençale et alpine. Il esquisse aussi un projet de dictionnaire. Le déclencheur a sans doute été le Dictionnaire des expressions vicieuses des départements des Basses et des Hautes-Alpes, où l’abbé Rolland, de Gap, voulait apprendre aux Alpins à se dégager du patois, qui défigure leur français ! L’ouvrage bénéficie d’une intense publicité préfectorale auprès des municipalités et des notables bas-alpins. Rolland publie en 1810, et Honnorat écrit aussitôt à Requien qu’il commence son dictionnaire. Mais celui-ci ne sera pas une machine anti-patois. Comme Achard, Honnorat envisage alors un dictionnaire de la Provence, historique, géographique, linguistique, etc.

Honnorat n’avait pas renié son royalisme sous l’Empire. Il le manifeste au grand jour en 1814-1815. La Basse-Provence bascule en faveur des Bourbons. Mais les Alpes demeurent fidèles à Napoléon, et à Digne les opinions d’Honnorat sont loin d’être majoritaires. Elles font parfois scandale, comme au moment de la naissance du Duc de Berry.

En ce début de Restauration, cet ultra-royalisme proclamé est récompensé par l’attribution de la direction des postes à Digne, sinécure qui lui laisse beaucoup de temps libre. Il adresse alors aux maires de Provence une demande d’informations pour son dictionnaire (où l’aspect linguistique n’est pas dominant).

En dehors de sa connaissance du parler local, toute l’information d’Honnorat sur la langue est une information écrite : sa correspondance avec Requien montre qu’il ne connaît guère encore la littérature d’oc. En l’alimentant en publications, anciennes et modernes, Requien lui permet d’accroître considérablement sa liste de mots, et l’oriente vers un dictionnaire strictement linguistique. Reste à le structurer par une conception de la langue et de sa graphie : la lecture des premières publications de Raynouard va l’y aider.

Raynouard ne s’intéresse aux “patois” que parce qu’ils sont les débris épars et dégénérés de l’antique langue des Troubadours. Mais en le lisant, Honnorat appréhende mieux le lien entre la langue du Moyen ge et celle du présent. Dans le même temps, Raynouard encourage l’écrivain aixois Diouloufet à adopter pour son écriture provençale une graphie étymologique et grammaticale, inspirée de la graphie classique. Politiquement, si Raynouard est un modéré, plutôt libéral, Diouloufet est ultra-royaliste. La diffusion des œuvres de Diouloufet en Provence, et donc de la graphie “classique”, est clairement placée sous un patronage politique ultra. Ce choix graphique fait quelques adeptes chez les érudits de toutes opinons, mais il est doublement refusé. D’une part par la presse (y compris la presse ultra-royaliste), désireuse d’être lue sans complication par un public peu averti.

D’autre part par nombre de Libéraux rebutés par les options politiques de l’Aixois. Par contre, cette coloration politique ne saurait déplaire à l’ultra-royaliste Honnorat. De la France au drapeau blanc, autoritaire et chrétienne, il attend le respect des vieilles autonomies provinciales et la tolérance à l’égard de la langue d’oc. En adéquation affective et politique avec la Royauté conservatrice, il n’oppose pas langue d’Oc et la langue française. Tout au contraire, il compte sur le pouvoir pour la publication de son dictionnaire, et espère une reconnaissance nationale. Peu avant 1830, la première mouture du dictionnaire, un dictionnaire des parlers de la seule Provence, est prête pour la publication : Honnorat a obtenu des appuis officiels au plan national.

Mais la révolution de 1830 est un tournant. Honnorat refuse de prêter serment au nouveau régime et de ce fait perd sa fonction de directeur des postes. Une fois les Bourbons renversés, Honnorat ne voit plus dans le pouvoir central qu’un pouvoir usurpateur, porté par le pavé parisien révolutionnaire. Il confond dans la même condamnation le Paris du drapeau tricolore, le Paris de la centralisation, le Paris qui condamne à mort la langue d’oc. On voit alors Honnorat développer, (à côté de sa présentation scientifique, du dictionnaire, destinée à la faire accepter par des compatriotes aspirant à la francisation), un discours nationalitaire provençal, amer et très violemment anti-centralisateur, voire anti-français.

Désormais, il dispose de tout son temps, qu’il consacrera essentiellement au dictionnaire dont la publication est indéfiniment reculée : les appuis officiels ont disparu. D’autres érudits bas-alpins lui fournissent matière. Ainsi le juge De Laplane, évincé lui aussi pour avoir refusé de prêter le serment, qui révèle les textes de la scripta administrative provençale de Sisteron au moyen-âge. Cette lecture conforte Honnorat dans le sentiment de continuité entre la vieille langue et celle du présent, et sa conviction qu’il faut la noter en efficacité et dignité, selon les normes classiques.

Requien continue à lui fournir l’essentiel de la production écrite moderne provençale et languedocienne. D’autres correspondants lui font connaître les textes de l’Ouest et du Nord-occitan. Ainsi découvre-t-il la langue dans tout son espace. Il s’interroge sur les parlers appelés aujourd’hui francoprovençaux (lyonnais, savoyard, etc), sur le bourguignon, etc. Cet effort intellectuel et scientifique est d’autant plus remarquable qu’il est celui d’un “amateur”, sans formation philologique ni reconnaissance universitaire. Ainsi passe-t-il de la conception d’un dictionnaire provençal à celui de tout l’ensemble d’Oc.

Ce travail semble abouti entre 1835 et 1840, où Honnorat envisage à nouveau la publication.

Dans le département, ce solitaire tente de se faire reconnaître par la modeste presse bas-alpine, où il ne compte pas que des amis, loin de là, et s’assure des sympathies dans le monde de l’érudition. Il a la satisfaction de voir publier en 1840 et diffuser la Grammaire du peuple, que, sous le patronage d’Honnorat et de sa graphie, l’instituteur Masse destine aux instituteurs des Basses-Alpes. Il s’agit de passer au français en utilisant l’idiome natal, qui est traité pleinement en langue. En 1840, Honnorat s’adresse à l’ensemble des sociétés savantes et académies méridionales, et à travers elles aux élites culturelles, religieuses, administratives, des pays d’Oc. Il présente son énorme travail sur le dictionnaire, les perspectives qu’il ouvre dans la reconnaissance de la langue d’Oc comme langue de la vie quotidienne et de la culture pour plus de dix millions de français, vivant dans quelque 35 départements. Honnorat récoltera surtout de l’indifférence, il en sera grandement déçu et affligé.

Il en va de même dans ses rapports avec les premiers “renaissantistes” provençaux. Certes, une poignée d’érudits ont été gagnés à la graphie classique. Mais dans les années 1840 se groupent autour du Bouillabaisso de Désanat nombre d’auteurs d’extraction petite-bourgeoise ou populaire, extrêmement divers, dans leurs registres, dans leurs choix graphiques : leur désir d’être lu par le peuple va à des solutions de simplification graphique qui annoncent les choix félibréens, d’autant que pour beaucoup le retour à la graphie classique apparaît comme une retour à l’archaïsme conservateur.

En 1846, une aide inattendue du ministère de l’instruction publique permet enfin le début de la publication du dictionnaire, à Digne. Honnorat va s’y ruiner. Les souscripteurs sont peu nombreux. Communes et départements ne donnent pas suite, alors qu’elles ont encouragé par leurs commandes Les Provençalismes corrigés de De Gabrielli, outil anti-patois pour la diffusion du français. Défendue par la légitimiste Gazette du Midi, la graphie du dictionnaire est violemment attaquée par des écrivains provençalistes. Mais le clivage n’est pas politique. Dans le camp des anti-Honnorat, on trouve des hommes de gauche comme les enseignants vauclusiens Reybaud et Dupuy, mais aussi et surtout le jeune Roumanille, tout aussi “Blanc” politiquement que Honnorat et la Gazette. La publication s’achève en 1848. Honnorat est déjà ailleurs : la Seconde République (1848-51) est pour lui une période démoralisante. Ses choix politiques l’isolent à Digne, où il combat violemment la montée des Rouges. Et si comme son ami Damase Arbaud il salue la victoire de l’armée du coup d’État sur l’insurrection bas-alpine, ce n’est pas un Bonaparte que le vieux royaliste aurait souhaité, mais Henri V !

Il meurt désepéré et isolé en 1852.

Un an plus tard, pourtant, le congrès des Poètes Provençaux, à Aix, adoptait quasi officiellement un retour à une graphie classique qui n’aurait pu que réjouir Honnorat. C’était compter sans Roumanille et ses amis, qui, en 1854, se retirent de l’entreprise pour fonder le Félibrige provençal. Dès lors, la querelle fera rage entre les disciples d’Honnorat, comme Damase Arbaud le Manosquain, et le jeune Félibrige, partisan d’une graphie qu’il estime dans sa simplification plus apte à être comprise par les Provençaux, et au premier chef par les Rhodaniens. Honnorat pâtissait ainsi d’un double refus provençal, refus de la langue de la montagne, arbitrairement dévalorisée par rapport aux parlers de la basse-Provence, refus de ses choix graphiques, jugés trop savants et compliqués.

Un siècle et demi après, Honnorat nous apparaît comme la métaphore de l’aliénation linguistique et de l’aspiration à la désaliénation. Dans sa jeunesse, Honnorat renie son parler natal pour mieux accéder au français. C’est en français et par le français que le jeune fils de paysan pourra s’instruire, faire carrière, voyager... À l’âge d’homme, il retourne à ce patois qu’il érige en langue, la langue d’oc, forte de son passé prestigieux et de son espace immense. Mais que faire de cette langue condamnée à n’être plus parlée que par les paysans, et bientôt plus parlée du tout, quand ce destin, privé de soutien officiel, ne dépend plus que de ses défenseurs ?

René MERLE

* Portrait : Musée de Digne



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