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PRESS-RELEASE
09.05.05

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Un article par Président Vladimir Poutine «Les leçons de la victoire sur le nazisme» publiée dans le journal français «Le Figaro» le 7 mai 2005

Je suis reconnaissant de la possibilité qui m'est offerte de m'adresser en direct à l'opinion publique française, à la veille du soixantième anniversaire de la victoire sur le nazisme.

Les générations se succèdent, les décennies défilent, mais cette date historique reste sacrée, comme auparavant, pour chacune des nations, pour chaque pays chérissant les idéaux de liberté et d'humanisme. La fidélité à ces valeurs a cimenté nos peuples dans le combat commun contre le nazisme, contre l'idéologie de la violence, de l'agression et de la supériorité raciale. Et, aujourd'hui, la démocratie et la liberté, la justice et l'humanisme sont les valeurs qui nous unissent toujours pour l'édification d'un monde civilisé et sûr.

Le nazisme a apporté aux peuples du monde et de l'Europe une tragédie encore jamais vue. Le continent le plus éclairé s'est heurté à la barbarie la plus raffinée, à l'agression et à l'Holocauste, à l'extermination intentionnelle de millions d'hommes slaves, juifs et tsiganes – selon des critères ethniques.

Le nazisme alors, de même que le terrorisme international aujourd'hui, était l'ennemi de la dignité humaine, des libertés et des valeurs les plus sacrées, du droit à la vie en premier lieu. Il ne cachait pas ses intentions vis-à-vis des peuples de l'Europe et du monde entier : asservissement, assimilation, épurations ethniques. Aux prises avec un tel ennemi, toute entente, tout compromis devenait impossible. Pour notre peuple, comme pour de nombreux autres, perdre la bataille signifiait perdre la souveraineté nationale, cesser d'exister en tant qu'Etat, l'extermination physique.

Ce combat, les nations unies étaient dans l'obligation de le gagner, et elles l'ont gagné. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des peuples et des pays s'étaient heurtés à un danger commun et en avaient pris conscience. En fin de compte, les forces ont trouvé leur cohésion en luttant contre la menace globale. Ce fut véritablement la victoire du bien sur le mal, de la foi sur le fanatisme aveugle. La victoire, non seulement de la force des armes, mais aussi de la force d'âme de nombreux peuples.

La guerre a fauché la vie de dizaines de millions de mes compatriotes, dont la plupart étaient de paisibles citoyens. Il n'existe pas, en Russie, de famille qui n'ait été marquée par le feu de la guerre. Le sort de mes proches ne fait pas exception. Nombre d'entre eux sont morts dans Leningrad assiégée. Mon père a été blessé au combat.

Durant quatre années, interminablement longues et difficiles, notre peuple s'est battu en vue de la victoire future. Sur le chemin du bunker de Hitler, nos soldats ont défait 600 divisions ennemies. C'est sur le front de l'Est que les nazis ont enregistré les trois quarts de leurs pertes durant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir libéré son propre territoire en 1944, l'armée soviétique a franchi les frontières de l'URSS pour débarrasser onze autres pays européens du fléau nazi. Et c'est au nom de cela qu'un million de nos combattants sont tombés.

Grande était la contribution du peuple français à cette victoire. On se souvient de l'exploit de la «France libre» qui a mené un lourd combat pour la liberté de sa patrie. On se souvient aussi des héros de la Résistance. Leurs attaques et opérations audacieuses obligeaient les nazis à maintenir en France un nombre important de troupes, empêchant leur envoi sur le front de l'Est. L'année dernière j'ai participé à la célébration du 60e anniversaire de l'opération «Overlord». Je sais par quel sang et quelles souffrances avait été payée la liberté de votre pays.

Nous apprécions la compréhension objective qui existe, en France, quant au rôle de l'Union soviétique dans la victoire, dans la libération du monde de la peste nazie. Je garde en mémoire ce que soulignait le président Jacques Chirac lors des cérémonies en Normandie, notant que «cette épreuve que subissaient aussi, sur le front de l'Est, les héroïques soldats de l'Armée rouge qui, à Moscou, à Koursk, à Stalingrad, avaient ouvert la voie de la victoire et progressaient de façon irrésistible», a créé les conditions sans lesquelles le débarquement en Normandie n'aurait vraisemblablement pas été possible.

Le peuple de Russie, tous les peuples de l'ex- Union soviétique gardent également leur reconnaissance aux Français qui ont combattu le nazisme. L'incarnation même de cette lutte en France se fit en la personne du général de Gaulle. Le 9 mai prochain, nous inaugurerons à Moscou avec le président Chirac un monument à ce grand fils de la France. A cette occasion je rencontrerai également les anciens combattants français, invités à Moscou, dont les pilotes de Normandie-Niemen.

Nous sommes aussi reconnaissants à nos alliés de l'aide qu'ils ont fournie. Les livraisons effectuées par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et d'autres pays, de même que l'ouverture du second front, ont aidé l'armée soviétique à libérer plus rapidement le sol natal des envahisseurs.

La formation de la coalition anti-hitlérienne, une coalition des nations unies, peut de droit être qualifiée de principal acquis politique du XXe siècle. C'est bien la mise en commun des ressources politiques, économiques et militaires qui a constitué l'un des facteurs décisifs de la défaite des agresseurs.

Notre coopération avec la France s'est traduite par la signature, en décembre 1944, du «traité d'alliance et d'assistance mutuelle». Comme l'a souligné à l'époque Charles de Gaulle, la réalité historique de l'alliance russo-française, évidente à chaque tournant de l'histoire, s'est une nouvelle fois confirmée.

Nos pères et nos grands-pères ont partagé tout le poids de la guerre, mais n'ont pas partagé la victoire en 1945. Nous ne la partageons pas, non plus, aujourd'hui. La Seconde Guerre mondiale a été gagnée par tous les alliés de la coalition anti-hitlérienne, par les antifascistes allemands.

Anciens soldats et officiers de l'Armée rouge, échappés des camps de prisonniers, combattaient côte à côte avec les Français, avec les immigrés russes. Parmi eux, Nikolaï Byroubov, le seul Russe qui eut l'honneur de se faire décerner toutes les hautes décorations militaires françaises, ou encore Elisaveta Kouzmina-Karavaeva, plus connue sous le nom de Mère Marie, et plusieurs autres.

C'est notre fête commune. La Journée de la victoire nous appartient à tous, c'est un événement de dimension universelle. Qui sera célébré à Moscou comme à Paris, Londres, Varsovie, Berlin, partout où la mémoire est vivante. La mémoire de Smolensk en flammes et de Coventry écrasé sous les bombes, des localités réduites en cendres comme Khatyn, Lidice, Oradour, des atrocités d'Auschwitz et de Baby Yar. C'est pour cela que, soixante ans après la guerre, nous nous inclinerons et nous recueillerons en silence le 9 mai.

A la veille du soixantième anniversaire de la victoire, les politiques, les diplomates, les chercheurs et les journalistes se penchent une fois encore sur toutes les causes et les étapes de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque nous portons un jugement sur les événements de ces années-là, nous devons avoir pleinement conscience de notre responsabilité commune à l'égard des nouvelles générations. Ce qui est important, ce n'est donc pas uniquement la vérité historique sur la guerre, c'est aussi la compréhension de ses leçons morales pour le monde contemporain.

C'est l'arrivée des nazis au pouvoir qui donna le départ aux événements ayant abouti à la Seconde Guerre mondiale. Tout en faisant régner la terreur à l'intérieur du pays, ils ont commencé à préparer l'agression à l'extérieur. C'est à ce moment précis qu'est née l'idée, à Paris et à Moscou, de créer un système de sécurité collectif. Le traité franco-soviétique de 1935 a marqué un pas important dans cette voie.

Mais il n'a malheureusement pas été possible, alors, de développer ces germes, d'élaborer des mécanismes multilatéraux garantissant la paix sur le continent. Les Européens n'ont pas tous pris conscience à temps de l'ampleur et de l'agressivité du mal que recelait l'idéologie nazie inhumaine.

Le bon sens a pour un temps été dépassé par les ambitions, par l'espoir illusoire de «rester planqué», d'«amadouer» Hitler en sacrifiant les intérêts d'autres pays. Et, sous ce rapport, la nature du pacte Molotov-Ribbentrop ne se distingue en rien de l'idée des accords de Munich. Ces deux ententes ont séparé les alliés objectifs dans la lutte contre le nazisme, ont suscité une méfiance réciproque et la suspicion. Ainsi, les dirigeants soviétiques ont eu l'impression qu'il avait été question, à Munich, non pas simplement de démembrer de fait la Tchécoslovaquie, mais aussi d'isoler l'URSS, d'inciter Hitler à déclencher une agression à l'Est.

En 1989, le Soviet suprême de l'URSS, l'organe législatif du pays, a donné une appréciation juridique et morale précise du pacte Molotov-Ribbentrop. Nos voisins baltes le savent bien mais continuent néanmoins d'exiger une sorte de «repentance» de la Russie.

J'aimerais souligner à ce propos que de telles prétentions sont sans objet, revêtent un caractère manifestement spéculatif. Je pense qu'elles visent à attirer l'attention sur soi, à justifier la politique discriminatoire, répréhensible, des gouvernements à l'égard d'une partie considérable de leur propre population russophone, à masquer la honte de la collaboration passée. Tout être normal ne peut qu'être indigné en constatant que, dans ces pays, des monuments sont érigés en l'honneur des SS, que ces derniers sont autorisés à tenir des rassemblements publics.

Je dirais, sans entrer dans les détails, que les décisions de la communauté internationale, dont celles du tribunal de Nuremberg, condamnent sans ambiguïté toute forme de coopération avec le nazisme, sans considération de lieu ni d'époque.

La Russie a maintes fois déclaré sa volonté de mener un dialogue constructif avec ses voisins baltes, de développer des liens amicaux tous azimuts. Nous sommes disposés à attendre et espérons que nos partenaires, devenus depuis peu membres de l'Union européenne, baseront leur politique non sur les complexes d'hier, mais sur les réalités d'aujourd'hui.

Une appréciation objective des ententes convenues à Yalta en 1945 n'est pas moins importante pour comprendre l'histoire et les bilans de la Seconde Guerre mondiale.

Je suis profondément convaincu que les dirigeants de la coalition anti-hitlérienne cherchaient – et c'est là le sens premier de ces accords – à édifier un nouveau système international qui ne permette pas la renaissance du nazisme, qui protège le monde de conflits globaux destructeurs. C'est précisément dans ce but que fut fondée l'Organisation des Nations unies, et que furent énoncés les principes d'une sécurité collective consacrés par la charte de l'ONU.

Les historiens peuvent, bien entendu, débattre aujourd'hui sur la rationalité et la justesse des décisions prises à la fin de la guerre. Mais elles ont été prises de façon collective, et par le président des Etats-Unis, et par le premier ministre britannique, et par le dirigeant soviétique. Ces décisions étaient dictées par les circonstances objectives de cette époque : les racines du nazisme n'avaient pas encore été extirpées, l'Europe était détruite et les vainqueurs ne pouvaient manquer de partager les responsabilités pour sa renaissance politique et économique.

Le paradoxe historique réside ici dans le fait que le système ayant vu le jour à Yalta reposait sur un accord de la coalition anti-hitlérienne tout en marquant aussi le point de départ d'une nouvelle rivalité géopolitique et d'une compétition entre «superpuissances». En même temps, ce système établissait un certain équilibre, des règles du jeu qui ont permis d'éviter un nouveau conflit global. Et, en définitive, cela a permis de déboucher sur les accords d'Helsinki et la «Détente».

Pour ce qui est de l'Allemagne, l'Union soviétique s'est résolument prononcée, lors des négociations de Yalta, pour le maintien de l'Etat et de l'unité du pays. Les Soviétiques ont combattu le nazisme, mais pas le peuple allemand envers lequel ils ne nourrissaient pas de haine. La partition provisoire du peuple allemand en deux formations étatiques fut conditionnée par les contradictions militaro-politiques et idéologiques de la guerre froide.

Nul n'ignore le rôle positif qu'a joué notre pays dans la réunification pacifique de l'Allemagne. Et si, à une certaine époque, la réconciliation historique de la France et de l'Allemagne fut l'une des conditions de base de l'intégration ouest-européenne, aujourd'hui, c'est le partenariat entre la Russie, l'Allemagne et la France qui constitue le facteur positif majeur de la vie internationale et du dialogue européen.

Je suis profondément convaincu que la Grande Europe unie de l'Atlantique à l'Oural – et de fait jusqu'à l'océan Pacifique –, dont l'existence repose sur les principes démocratiques universels, représente une chance exceptionnelle pour tous les peuples du continent, pour le peuple russe notamment. Et, pour concrétiser cette chance commune d'un avenir de paix, de prospérité et de dignité, les Européens peuvent, comme dans la lutte contre le nazisme, prendre pleinement appui sur la Russie. Nous considérons, ce faisant, que les efforts déployés par la Russie pour développer les liens d'intégration, aussi bien avec les pays de l'Union européenne qu'avec les Etats de la CEI, constituent un processus organique unique qui doit conduire à étendre largement les espaces harmonieux communs de sécurité, de démocratie et de coopération d'affaires dans cette immense région.

Le peuple russe a toujours eu le sentiment de faire partie de la grande famille européenne, à laquelle le rattachent les mêmes valeurs culturelles, morales, spirituelles. Au fil de notre parcours historique, accusés parfois du retard mais devançant d'autres fois nos partenaires, nous avons franchi les mêmes étapes du devenir des institutions démocratiques, juridiques et civiles. C'est pourquoi le choix démocratique et européen du peuple russe est parfaitement logique. C'est le choix souverain d'une nation européenne qui a vaincu le nazisme et qui connaît le prix de la liberté. En combattant le nazisme, notre peuple ne s'est pas contenté d'apporter la liberté à d'autres peuples, il s'est redressé, a conforté sa propre dignité. Et, en ce sens, les sources des changements démocratiques des années 90, qui ont transformé notre société et notre Etat, sont à rechercher aussi dans ce mois victorieux de mai 1945.

On ne peut oublier, non plus, que les changements qui ont eu lieu dans les années 90 dans les pays de l'Europe orientale auraient été impossibles sans les transformations démocratiques radicales en Union soviétique.

Le 8 et le 9 mai ont été proclamés par l'ONU Journées de la mémoire et de la réconciliation. Cette année, au mois de mai, l'Assemblée générale tiendra une réunion solennelle qui y sera consacrée. C'est encore, à mon avis, un symbole du fait que le temps est venu de réconcilier définitivement les hommes qui se sont battus des deux côtés de la ligne du front, et de dépasser la méfiance entre les peuples. Mais le temps est également venu d'unir résolument toutes les nations dans la lutte contre les nouveaux défis, contre le terrorisme, les doctrines idéologiques fondées sur le racisme et la xénophobie.

Ces menaces constituent aujourd'hui le principal danger pour les droits et les libertés de l'homme, pour le développement stable des Etats et des peuples. Un danger pour les valeurs et les principes humanistes que l'humanité a, une fois le nazisme vaincu, mis à la base de la charte de l'ONU et de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

On ne peut venir à bout de telles menaces que sur la base d'une confiance mutuelle, de la solidarité et de la coopération de toute la communauté mondiale. Et la Russie intervient, ici encore, en tant que partenaire responsable et prévisible, qui respecte scrupuleusement ses engagements.

Les événements dramatiques des années 30 et 40 du siècle passé constituent une mise en garde pour nous tous, une mise en garde contre la répétition des erreurs du passé, contre l'illusion que l'on peut s'affranchir du mal «pour le compte du voisin». Et la principale leçon réside sans doute en ceci : les slogans nationalistes se transforment toujours en pogroms. Les théories sur la supériorité raciale et religieuse, en génocide et en terreur exercée à l'encontre d'innocents. Et les manifestations de faiblesse face à l'agresseur, en conflits globaux.

Les nouvelles générations, qui n'ont pas connu les horreurs de la guerre contre le nazisme, doivent développer une immunité interne contre le totalitarisme, contre la propagande de la haine ethnique et religieuse. Il faut, pour cela, que les manuels d'histoire soient objectifs. Ils doivent porter à la connaissance de nos citoyens une vérité indiscutable sur les événements de cette période. Affirmer les principes de la tolérance et du respect des peuples les uns envers les autres, inculquer que l'unité de l'humanité est indispensable pour venir à bout des difficultés communes et des menaces. Créer, en fin de compte, une atmosphère de compréhension autour de l'idée que les peuples ont des droits identiques, qu'ils soient ou non numériquement importants. Y compris le droit de déterminer les voies de leur propre développement.

Je voudrais, pour conclure, transmettre à tous les Français, et en premier lieu aux anciens combattants de cette guerre, mes salutations les plus chaleureuses à l'occasion de cette Journée de la victoire. Je leur adresse mes voeux de bonne santé, de bonheur et de prospérité.


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