Sur le RING

Avatar réinvente le réel... Or not.

SURLERING.COM - par Evan Ard - le 16/02/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Réinventer le réel... or not.




A l’heure où j’entame l’écriture de cet article, je viens tout juste d’assister à la projection cinématographique du plus grand nanar que notre nouveau millénaire naissant est déjà parvenu à produire, la première décennie s’achevant à peine. En temps normal, je suis plutôt amateur du comique involontaire que le ridicule d’une mauvaise réalisation est capable de produire à l’occasion d’un film prodigieusement foireux. Bien que l’idéologie sous-jacente d’un tel objet cinématographique puisse éventuellement être contraire aux convictions que j’éprouve intimement, il arrive même parfois que je trouve une certaine cohérence artistique dans ce qui m’apparaît comme une somme d’erreurs et de mauvais gout. Disons que je me crois capable de reconnaître les objets conçus en cohésion, que leur conception soit la conséquence d’un travail lucide ou d’une maladresse miraculeuse. En réalité, je me devrais même d’avouer un certain penchant pour la bêtise la plus crasse, qu’elle soit assumée ou non, lorsqu’elle est capable de produire, au pire, une hilarité imbécile et grotesque, au mieux, une certaine forme de dinguerie susceptible de me poser problème.

Et en effet, j’aime qu’on me pose des problèmes, qu’on me bouscule, que l’on mette ma réflexion en défaut, cela me pousse à dépasser les limites du monde que je connais, à explorer d’avantage les multiples facettes que la réalité est capable de nous donner à voir. A ce titre, je devrais être plutôt satisfait de la séance de cinéma dont je viens de sortir, et sincèrement, je le suis, car ce film est à mon sens authentiquement problématique. Mais tout d’abord, je suis terriblement perplexe, je suis même inquiet, pour ne pas dire effrayé, non par le film en lui-même, qui est incroyablement merdeux, mais en premier lieu par ce que je sais, ce que tout le monde sais, de sa réception. Ce film, c’est le plus gros succès de l’histoire du cinéma et donc, logiquement, le film le plus rentable et le plus vu de l’univers intersidéral, c’est aussi, très bizarrement, le plus gros budget marketing de tous les temps, autant dire que c’est le plus gros budget publicitaire de l’histoire du capitalisme, tout produit confondu. Ce film, vous l’aurez compris, c’est Avatar, de James Cameroun, un mec qui a réalisé les deux premiers Terminator, Abyss, le second volet de la série Alien, des films de science-fiction qui, sans renoncer aux charmes toxiques du grand spectacle, savaient encore se défendre lorsque, dans le cœur sensible du geek attardé que je suis, on est easily entertained, comme disent nos amis les américains. Raison de plus pour suspecter une profonde confusion autour de ce qu’il faut bien appeler une grande œuvre de propagande.

Il me semble, aujourd’hui, que j’en viendrais presque à regretter un film comme Titanic, j’en viendrais à regretter un cinéma qui se donnait pour fonction essentielle de faire rêver les spectateurs. Je parle bien de rêver, parce que le rêve n’est pas dissociable de la réalité, il en est la trame secrète, il participe à son élaboration, il envoie des hommes dans l’espace, il sublime nos amours quotidiennes, il révèle l’esthétique de la grâce qui se cache derrière le voile de nos vies ordinaires. Le fantasme lui-même est susceptible de prendre chair dans nos actes. L’hallucination est parfois un moyen détourné d’accéder à une certaine forme de vérité. Même la magie d’un art consommé de produire de l’illusion fictionnelle, comme dans les dessins animés de nos enfances, est encore apte à suggérer une ligne existentielle effective. Mais, je l’annonce sereinement, il est question, dans Avatar, d’une autre forme de magie, d’une magie noire, très noire, de celles qui ne produisent que du mensonge et de la régression, de celles qui font que les hommes se renferment sur eux-mêmes et fuient la réalité au lieu de l’affronter.
Il est ici question d’une pensée magique qui mène au désespoir et à la perte du courage, c'est-à-dire, à l’exact opposé de ce que ce film est supposé exalter. Il semblerait d’ailleurs que de nombreuses réactions confirment cette idée, lorsque l’on apprend, par exemple, qu’un nombre conséquent de spectateurs traversent une période d’abattement suite au visionnement d’Avatar, alors qu’ils réalisent soudain que la luxuriante planète kitchoïde et son peuple de schtroumpfs géants panthéistes n’existent pas dans la réalité, tandis que le monde réel déploie soudain toute son horreur tangible. Cauchemar d’homo festivus que l’excès d’infantilisme éveille soudain à la clarté de toutes les noirceurs auxquelles l’humanité est capable de succomber. On parle déjà de dépression post-Pandora, dégoût du monde et de la réalité, rejet et fuite, sous forme de retour, dans les salles obscures, pour mieux se laisser empoisonner de nouveau la cervelle par l’univers de Cameroun, grand maître des puérilités écolos pour adulescents névrotiques.

Alors le diagnostique éclaire. Le monde occidental est malade, et, après l’escroquerie de l’Obamania, Avatar est le second symptôme foudroyant de cette pathologie polymorphe qui se répand de l’Europe de l’ouest aux USA : déréalisation du monde, honte et aversion de soi, haine de la puissance… Puisque la réalité est insupportable, alors autant régresser jusqu’au stade où la seule pensée est capable de réparer l’idéologie blessée des nantis d’Hollywood. La réalité a tort, elle est dans l’erreur, alors il faut réparer le monde en lui créant un jumeau synthétique et imperfectible. Pourtant, dans la vraie vie, celle que nous devons tous affronter jour après jour, les amérindiens, dont les ridicules Na’vi ne sont qu’une métaphore idéalisée, ces amérindiens, dont je respecte profondément la culture, ont bien été massacrés, exterminés à coup de guerre bactériologique et d’eau de feu, pour les ressources que leurs territoires sacrés recelaient. Qu’on le veuille ou non, les sympathiques indiens d’Amérique ont perdu la guerre contre ces enfoirés de blancs coloniaux, le capitalisme domine désormais la planète, et les quelques tribaux dépositaires d’une culture primitive en voie d’extinction n’ont jamais eu autant besoin de la science, de la juridiction souveraine et des moyens du capitalisme en question pour être protégés et respectés.
Alors, j’aurais pu tout excuser à ce film de merde, j’aurais pu pardonner, ou, à défaut, ignorer la kitscherie visuelle, l’ignoble vacuité scénaristique tirée de la vie de Rebecca Rolfe, la succession de clichés stupides et monstrueux de repentance, l’utilisation éhontée d’allusions subliminales au 11 septembre à fin de propagande écologiste, l’anticapitalisme, l’antichristianisme, l’antihumanisme, le héros, enfin, rejetant symboliquement son humanité pour intégrer définitivement son corps Na’vi et sa communauté monopsychique… Je crois que j’aurais pu excuser tout cela si le film respectait l’Histoire, si le film respectait un minimum la vérité, si dure soit-elle : les amérindiens ont succombé à la supériorité de l’ingénierie et de la science occidentale, la mama Gaïa n’est point venue les sauver de justesse, les animaux ne se sont pas battus pour ceux qui les chassaient auparavant avec un respect évident, à croire qu’ils préféraient les joies de l’abattage industriel à venir ? La nature, cela est pourtant affirmé dans Avatar, avant que tout bascule, ne prend pas partie, la nature n’a ni conscience ni morale à visage humain, elle n’est que l’économie de la vie, elle est perpétuation et prédation perpétuelle, flux d’énergie qui transite dans le vivant, une vie qui renforce le fort et achève le faible, quand bien même il se serait bien battu, et pour une juste cause. Peu importe les objectifs et les intérêts, la nature offre le pouvoir à celui qui est suffisamment malin pour l’exploiter au mieux, l’homme se démerde ensuite avec ce qu’il produit, c’est pourquoi la justice, l’authentique justice, se doit d’humaniser, de contrôler la nature sans partage, pour en tirer puissance et autorité sur l’ennemi. La réalité n’est pas juste, n’a jamais été juste, la justice est un concept humain que la nature ignore et dont seule la puissance est susceptible de garantir la sauvegarde. Rappeler des notions aussi simples et élémentaires pourrait paraître inutile à notre siècle, mais l’infantilisme d’un Occident piteux semble pourtant nous y pousser.

Ainsi donc, dans la vie, le plus fort, celui qui maîtrise l’accumulation d’énergie, même dans Avatar, reste cet humain technologiste qui reviendra bientôt armé de bombes thermonucléaires pour éradiquer toute vie sur Pandora, en exploiter les ressources, puis créer des musées en mémoire des Na’vi, avant de mettre en scène leur culture disparue dans des films de propagande, obéissants à des préoccupations essentiellement technologistes. Sur une structure finalement assez proche, un film comme Danse avec les loups respectait au moins cela, il ne tentait pas de réparer le drame des peuples amérindiens par une pensée magique née de la culpabilité, il savait dévoiler la véritable beauté au cœur du carnage humain : l’histoire d’amour singulière entre un militaire occidental et une jeune indienne, histoire à laquelle, d’ailleurs, indiens et colons étaient tous autant réticents. Destinée unique d’un amour dont la trajectoire devait traverser la tragédie de l’Histoire, un destin que cette seule tragédie devait permettre. Mais aujourd’hui, Avatar ne se limite pas au seul succès commercial d’un réalisateur déjà milliardaire, il y a en effet de fortes chances pour que cela soit également un succès critiques auquel on accorde déjà plusieurs récompenses. S’il existe une exploitation matérielle des ressources, nous devons donc désormais prendre acte de l’exploitation mentale des autoflagellations historiques à des fins idéologico-commerciales. C’est pourquoi je crois que cette mauvaise conscience de l’Occident, maniant la culpabilisation de masse avec la bénédiction du libéralisme triomphant, n’a pas fini de générer du pognon pour ces gros américains bouseux, pressurisant les scrupules serviles de leur public afin de s’assurer des revenus proprement titanesques.


Evan Ard



Toutes les réactions (4)

1. 17/02/2010 15:26 - Oblomovitch

OblomovitchEscapade hors du réel, vérité pré-fabriquée à consommer-digérée... Le serpent vicieux qui se mange la queue, s'auto-détruit pour mieux s'auto-admirer et se rendre plus fort, le stratagème division-unification de la technologie diabolique... Votre référence à Dans avec les loups résume très bien la situation... Le processus de culpabilisation-repentance est une véritable inversion de l'authentique travail spirituel du repentir et de l'humilité, à vouloir se sortir lui-même, par lui-même et uniquement, du merdier dans lequel il s'est fourrer, l'homme devient de moins en moins homme, il s'en aperçoit, même inconsciemment et ne trouve rien d'autre à faire que de se vouer un culte virtuel au travers de ce type de sous-production...

2. 18/02/2010 13:41 - Partagas

PartagasEt oui mec, le nouveau fond de commerce c'est l'exploitation ad nauseam de la repentance pour des crimes que nous n'avons pas encore commis mais que nous commettrons sûrement parce que c'est en nous, salauds de blancs que nous sommes...
Le monde entier l' bien compris... Et puis on en redemande encore et encore... Oh oui Barack ! Dis moi encore que je suis une merde ! Oh oui vous tous les damnés de la terre (mais pas les blancs hein ! Ceux-là ne comptent pas), crachez nous à la gueule ! C'est trop bon ! Allez y ! Feu sur l'Occident que vous conchiez mais que vous ne ratez pas une occasion de singer. Allez y c'est facile ! On est là comme des cons crucifiés prêts à faire nôtres tous les péchés du monde.
ENCORE !

3. 18/02/2010 16:03 - Oblomovitch

OblomovitchCrucifiés ? Si seulement nous l'étions réellement, si nous avions une authentique humilité, si nous avions encore la parresia des vrais chrétiens... mais nous n'aurions rien à craindre de ces machinations grossières ! mais l'auto-flagellation est une des mauvaises pratiques de l'occident chrétien et cette déviation spirituelle lui revient pleine face depuis que, précisément, l'occident a renié même sa spiritualité !!

4. 19/02/2010 10:42 - Stalker

StalkerBonjour.
Bon papier.
J'avais écrit cela sur mon blog : http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/01/14/avatar-avarie-james-cameron.html
Salutations.

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Escapade hors du réel, vérité pré-fabriquée à consommer-digérée... Le serpent vicieux qui se mange la queue, s'auto-détruit pour mieux s'auto-admirer et se rendre plus fort, le stratagème...

Oblomovitch17/02/2010 15:26 Oblomovitch
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