Sur le RING

Pourquoi le futur n'a plus besoin de nous

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Aurélien Bellanger - le 22/09/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

"La singularité est une notion californienne : c’est la pointe extrême du développement humain, et sa fin : l’assomption des machines. Google organise chaque été, dans la Silicon Valley, une Singularity University. On y parle d’intelligence artificielle et de robots pensants.  J’ai voulu faire, sous la forme d’un feuilleton, un remake francisé de ce concept, en remplaçant la Californie par la France : c’est la partie fictionnelle de mon texte. J’ai essayé d’imaginer que la France de ces 50 dernières années était la pointe avancée de la modernité.  Cette uchronie était facilitée par l’existence, attestée, dans la France des années 60-70, d’un courant ultra-moderrniste. En étudiant la politique industrielle de la France, et en la confrontant avec certains monuments de la French Theory, on obtient des effets satiriques notables. C’était un moyen amusant de pénétrer le thème abscons de la post-humanité." par Aurélien Bellanger.


La singularité, feuilleton



Dans le dernier Terminator, on découvre enfin la capitale des machines. C’est une usine à robot qui ressemble à une raffinerie. La guerre qui oppose les hommes et les machines est la plus effrayante de toutes, elle vise à la destruction de propriétés intentionnelles. On désire toujours quelque chose, les machines ne veulent rien. La victoire les laisserait désarmées dans un monde qui n’aurait plus aucune signification. L’univers sera redevenu glacial sans qu’elles ne puissent jamais s’en plaindre. La victoire des machines sera l’abolition de toute victoire possible : une paix perpétuelle du chaos atomique.

Connaissez vous le haut commissariat au plan ? Vous prenez le TGV ou l’Airbus, vous utilisiez plus jeune le minitel, quand vous viviez dans l’une des métropoles d’alternance crées par la DATAR pour le rééquilibrage démographique de la France. Avez-vous entendu parler du plan calcul ? Vous connaissez certainement les déboires financier de la société Bull. La France de l’après-guerre et des Trente Glorieuses avait son gouvernement occulte, la société secrète des hauts commissaires au plan, chargée de la modernisation de la France.

Les grandes écoles forment des hauts fonctionnaires, invisibles et inamovibles, qui survivent à tous les changements politiques. Ces républicains de l’extrême sont rarement élus et ne font pas de politique ; ils perpétuent l’Etat. Les ministres les craignent. On raconte même que le président Mitterrand, à l’issue d’une rencontre avec un groupe de technocrates de la nouvelle gauche, déclara, apeuré : « ces gens là ne sont pas comme nous. »

Il y eut, pendant la guerre, des collaborateurs qui vécurent le nazisme  comme une sorte d’idéal, celui d’une Europe nouvelle, fédérale et pacifiée. Ils ne servirent ni Vichy, ni Hitler, mais la cause kantienne de la fin de l’histoire. Cette fin de l’histoire, le pacte germano-soviétique de 39 l’annonçait déjà. C’est ainsi que Kojève, introducteur de Hegel en France, agent du KGB et maître à penser des intellectuels français de l’après-guerre, finît sa carrière comme haut fonctionnaire européen.

A partir de 1944, c’est logiquement la Résistance qui prend le contrôle de la France. Des institutions nouvelles sont mises en place. Pendant quelques mois, les clivages partisans sont abolis. Il n’y a plus ni droite, ni gauche. Il faut libérer et épurer la France, réorganiser et reconstruire. Un nouveau pacte républicain est scellé. La sécurité sociale symbolisera pendant plus de 50 ans l’œuvre unanimiste de cette période de grâce. Avant que la guerre froide ne durcisse les positions idéologiques intérieures, une troisième voie est proclamée, entre communisme et capitalisme.

Si la redistribution des richesses est au cœur du pacte républicain, alors des nouveaux outils de calcul doivent être conçus. L’INSEE est créé en 1946. C’est un institut d’étude des données démographiques et économiques. Il ne sera bientôt possible de gouverner sans l’INSEE. Très vite, l’institut se dote de calculateurs numériques. A partir des années 70, alors que la RDA essaie de devenir la première démocratie cybernétique du monde, en mettant littéralement ses citoyens en fiches, la France se gouverne déjà presque toute seule.

Quand la gauche arrive au pouvoir, en 81, plus de 90 % des hauts fonctionnaires restent en place. La stabilité du système politique français est désormais acquise. Le suffrage universel n’en constitue plus qu’une variable infinitésimale. Les hauts commissaires au plan sont à l’apogée de leur règne. La France s’installe dans un futur proche et paisible, décidé dix ou vingt années à l’avance. Les structures technocratiques de l’Etat ont atteint leur plein déploiement. La modélisation commence à remplacer l’histoire.

La France se modernise. Le TGV circule. Le quartier d’affaire de La Défense est sorti de terre, à l’extrémité ouest de la voie triomphale, qui relie le Louvres, les Champs-élysées et l’arc de triomphe. A l’entrée du Valois et du pays de France, quelques hectares de terre et d’anciennes collines sont arasés : l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle devient un hub européen. Le tunnel sous la Manche met Londres à deux heures de Paris. Lyon, Marseille et Milan se rapprochent. La barrière naturelle des Alpes est abolie.

Le capitalisme français est un capitalisme d’état. Une politique d’immigration adéquate met ainsi à la disposition du bâtiment et de l’industrie une main-d’œuvre abondante et bon marché. La régie Renault, nationalisée après-guerre, devient un lieu de transit entre le Maghreb et la France. Les dirigeants des principales banques, les administrateurs des sociétés d’état, les cabinets ministériels et les membres de conseils d’administration des sociétés du CAC 40 ont reçu la même formation, et sont interchangeables.

L’existence de capitaines d’industrie à la française, d’une oligarchie de self-made-men devenus tout puissants, manifeste une certaine indépendance, toute républicaine, de l’état vis à vis du capitalisme. Bouygues, Dassault, Lagardère constituent leurs empires. Ils se sont ostensiblement formés en dehors du domaine régalien. On parle d’un capitalisme familial et dynastique. Ce sont les grands du royaume, ils sont de rang royal. En réalité, l’état les utilise selon une variante subtile de son colbertisme traditionnel. Ils vivent des commandes de l’état et doivent assumer en retour des fonctions stratégiques. Ce sont des sous-traitants.

Le Rafale, chasseur high-tech d’un pays qui ne fait presque plus la guerre, symbolise à la perfection l’omniprésence de l’état dans les grands consortium industriels français. Le programme a été presque entièrement financé par les promesses d’achat de l’armée. Plus d’une dizaine de millier d’emplois hautement qualifiés ont été ainsi pérennisés par le Rafale, musée vivant de la technologie française. La diplomatie trouve également là un motif à ses périlleux exercices d’alliances. On a vu le président Sarkozy se rendre au Brésil ou dans le Golfe à seule fin de proposer le Rafale à la vente. Tout le monde est parfaitement occupé, et il importe peu que le groupe Dassault réalise la majeure partie de ses bénéfices en vendant, via sa filiale Dassault Systèmes, des produits dérivés de ses logiciels industriels. La France doit demeurer le pays du prestige.

La France est un petit pays sans matières premières, qui possède via le pétrolier Total des réserves de pétrole tout autour de la Terre. C’est également l’un des pays où la production d’électricité nucléaire est l’une des plus importante au monde. Il a fallu d’abord la centrale de Chinon, puis Super-phénix ou La Hague, des milliards engloutis par l’état via les sociétés Cogema et EDF, dont il est l’actionnaire principal. La France est ainsi devenue le leader mondial de l’énergie nucléaire. C’est en France qu’on construit actuellement le plus grand tomawak du monde, pour tester la fusion nucléaire. Le plan à toujours été suivi.

Au sommet de l’édifice technologique français, on trouve la Bombe, et plus encore les engins capables de la lancer, missiles, bombardiers et sous-marins furtifs. La théorie des jeux a montré plusieurs fois que la dissuasion nucléaire n’était pas rationnelle. La dissuasion nucléaire est cependant rentable. Le bouton rouge de l’abri Jupiter, sous l’Elysée, concentre presque toutes les richesses de la France. Un pays capable de détruire la Terre doit avoir acquis des capacités d’organisation sidérantes, des capacités d’organisations qu’aucune intelligence humaine ne peut plus maîtriser.

La France est devenue un pays moderne : un pays en état de veille permanente. La grève générale est de facto interdite, toute révolution nouvelle aurait des conséquences instantanément dévastatrices : les réacteurs nucléaires commenceraient à fondre, leurs déchets ne seraient plus surveillés, l’électricité manquerait dans les hôpitaux. Les numéros d’urgence ne répondraient plus. L’état major communique avec les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins aux moyens de codes, qui ne doivent pas être perdus. Si, pendant leurs campagnes d’immersion, le protocole veut que toute communication soit coupée, les sous-marins doivent, à intervalles réguliers, recevoir des messages. L’absence de ces messages signifie implicitement : la guerre.

Les capacités techniques du pays ont atteint leur plus haut niveau historique. C’est la fusée Ariane et les satellites qu’elle emporte. Cependant personne n’est plus capable de rien. A peine 1% de la population cultive encore des terres. La division rationnelle du travail triomphe. Les circuits d’eau potable fonctionnent parfaitement. Les denrées alimentaires transitent par des marchés d’intérêts nationaux, comme celui de Rungis. Elles ne possèdent alors qu’une valeur d’échange, et demeurent longtemps symboliques avant de redevenir comestibles. Il faut manier beaucoup de symboles avant de pouvoir manier des légumes. Les objets sont devenus complexes. La France est de plus en plus abstraite.

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 Le développement technologique, la spécialisation de l’appareil industriel et la sophistication de l’économie caractérisent les pays développés. Entre 5 et 10 pays possèdent l’arme atomique, à peu près autant des programmes spatiaux avancés. La France est même largement surclassée dans de nombreux domaines. C’est un pays moyennement moderne. C’est pourtant le seul pays où la modernité a fait l’objet, pendant plus de trente ans, d’une idéologie propre, et particulièrement offensive. La France a été le pays où la pensée elle-même est devenue moderne, absolument moderne.

L’influence de Kojève a été ici déterminante. Son séminaire d’introduction à Hegel, tenu de 1933 à 1939, a constitué la matrice d’une compréhension renouvelée de l’histoire. L’Esprit devenait accessible. Aux industries matérielles devait répondre une industrie intellectuelle, l’industrie d’esclaves révoltés de la technique, qui deviendraient des ingénieurs de l’âme. Le psychanalyste Jacques Lacan, après avoir fréquenté ce premier cénacle, constitue le sien dans les années soixante. Ses séminaires développent une théorie mathématique de l’inconscient. L’écrivain Raymond Queneau assurera la publication des cours de Kojève, avant de fonder l’Oulipo, une école littéraire à forte composante mathématique. Jean Hyppolite, qui assiste également à ces cours, sera le maître de trois plus illustres représentants de la French Theory, Foucault, Deleuze et Althusser.

Les années soixante voient l’apogée d’un mouvement intellectuel transdisciplinaire, le structuralisme. Né dans la linguistique, ses paradigmes se déploient rapidement dans toutes les autres sciences humaines, l’anthropologie, la philosophie, la sociologie et la critique littéraire. Dévoilant les structures autour desquelles s’organisent divers phénomènes humains, le structuralisme semble emprunter beaucoup de ses concepts au marxisme, comme l’idée de superstructure. Marx n’est jamais qu’un héritier de Hegel. La drogue structuraliste demeure l’histoire, pensée comme mécanisme inexorable. Le structuralisme est une pensée du machinisme. Lévi-Strauss décrit les sociétés modernes comme des machines à vapeur, fortement entropiques. Le structuralisme tient tout entier dans cette licence grammaticale : « je suis agi. »

C’est en France également que le machinisme est critiqué avec le plus de force. Le structuralisme, surtout dans les années 70, subira une importante correction. Il s’appelle désormais la pensée critique. Il s’agit de lui amalgamer l’héritage heideggérien. D’en faire une pensée de la liberté. De dépasser l’Etat. De remplacer l’élément déterministe par un élément tragique, plus dans le goût français, au moins depuis Pascal. Heidegger avait avant guerre développé une philosophie de l’être, opposée à la métaphysique de l’étant. Il se concentre après guerre sur une critique extrêmement sophistiquée de la technique.

En 1963, Foucault publie un essai sur l’écrivain Raymond Roussel. C’est, par rapport aux Mots et aux choses et à l’Histoire de la folie, une œuvre mineure, que Foucault a rédigé pendant ses vacances universitaires. C’est à ce jour la plus profonde tentative de synthèse entre le structuralisme et la philosophie heideggérienne. Foucault décrit l’écriture de Roussel comme un automatisme, mais il fonde cet automatisme dans l’expérience existentielle de la mort. Le machinisme acquiert ici une noblesse inédite. Il est déjà une sorte de mysticisme. Les choses, en s’assemblant de façons autonomes, peuvent acquérir des propriétés spirituelles.

Vingt ans plus tard, ce sera au tour de Philippe Sollers de franchir à nouveau le fossé idéologique qui sépare le technicisme structuraliste de la critique heideggérienne du nihilisme. L’animateur de la revue Tel Quel, le gardien de l’avant garde du structuralisme littéraire, découvre à son tour le second Heidegger. L’écrivain adopte alors une phraséologie catholique, parle du diable, du mal et de la rédemption. Le structuralisme se dévoile enfin comme une mystique de substitution. On parle moins du langage, on parle de la parole et du verbe. Le fétichisme du signifiant a conduit à l’extase.

Mais la grande gloire philosophique de cette période est incontestablement Gilles Deleuze. C’est d’abord un métaphysicien, qui consent aux aspects les plus effrayants de la métaphysique : l’harmonie préétablie de Leibniz, le nécessitarisme de Spinoza. Mais Deleuze va construire à partir de ces visions du monde une gigantesque machine de combat. Avec le psychanalyste Félix Guattari, Gilles Deleuze va pousser l’hypothèse de l’inconscient et du déterminisme, du machinisme et de la cybernétique, vers des horizons nouveaux et révolutionnaires. Le capitalisme mourra de schizophrénie, la technique deviendra nietzschéenne et le désir provoquera la révolution.

Il est difficile de se représenter l’enthousiasme théorique de cette période. Derrière ses représentants les plus connus, la French Theory possède ses petits maîtres et ses universitaires prosélytes. La passion de l’analyse et de l’exégèse triomphe dans les tous les domaines. L’époque est babélienne. Les outils informatiques, qui commencent à émerger, sont accueillis avec bienveillance, et sommés de participer au délire interprétatif général. En 1974, le projet Monado 74 est par exemple lancé : il s’agit de mettre La monadologie de Leibniz sur fiches perforées pour dresser le tableau statistique des co-occurrences de ses philosophèmes.  

En inventant la déconstruction, Jacques Derrida en arrive à la conclusion que la philosophie doit se laisser interpréter comme un discours littéraire. Le monde lui-même est un discours de ce type. La pensée critique peut désamorcer n’importe quel instrument de domination. Tout devient malléable, pour le meilleur comme pour le pire. Ni la réalité, ni la vérité n’ont de pouvoir véritable sur le discours. Il est techniquement possible de démanteler une bombe nucléaire en changeant l’usage linguistique des noms des parties qui la composent.

Tous ces intellectuels sont révolutionnaires. L’époque est révolutionnaire. C’est un stade du capitalisme. Les pouvoirs apparaissent soudain plus limités qu’excessifs. Ils ne sont pas à la hauteurs des enjeux cognitifs nouveaux. Ils sont en deçà de la complexité du monde. Leur brutalité est une forme de bêtise et d’imprévoyance, un déficit d’expertise. Les formes de l’état sont mal adaptées au futur. Il est temps d’imposer à la France une gouvernance nouvelle. Le peuple possède déjà la plasticité requise pour se laisser dominer en douceur.

C’est au sein de l’Etat que les grands intellectuels français de l’après guerre expriment leurs convictions révolutionnaires. Deleuze enseigne à Vincennes, Foucault au Collège de France, Derrida à l’Ecole Normale supérieure. Les théoriciens de la pensée critique auront tous été fonctionnaires. Rue d’Ulm, Louis Althusser initie ses élèves au marxisme-léninisme-révolutionnaire, puis au maoïsme.

Les années 80 sont marquées par un reflux général des théories critiques. La révolution devient improbable. La thèse qui prévaut rapidement est que la révolution aurait en fait déjà eu lieu. Les événements de mai 68 commencent à apparaître non plus comme une révolution politique ratée mais comme une révolution sociale et économique réussie. Les analyses ambiguës de Guy Debord sur la société du spectacle avaient révélé les formidables capacités d’adaptation du capitalisme. Il subit de fait une accélération massive.
Les intellectuels sont libérés du modernisme. Ils sont libérés d’être des intellectuels. Le renouveau du conservatisme aux Etat-Unis, conséquence indirecte de l’enseignement de Léo Strauss, ne parvient pas jusqu’en France.  Dans les années 30, Strauss avait polémiqué avec Kojève. Un demi siècle plus tard, c’est à peine si les thèses de Fukuyama, un straussien de seconde génération qui voit dans la chute du mur de Berlin la fin de l’histoire, sont débattues en France. L’histoire n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Un sociologue, Pierre Bourdieu, devient l’intellectuel le plus écouté. La bonne organisation de la société française sera l’ultime eschatologie que les intellectuels français défendront.

En 1998, Michel Houellebecq publie Les particules élémentaires. C’est le procès de mai 68 et de la modernité en générale. On se souvient des années 70 comme d’une période de terrorisme intellectuel. Les avant-gardes du vingtième siècle sont épuisées. Les opiums intellectuels paraissent périmés ou ennuyeux. La modernité a perdu toute sa dimension messianique. Elle sombre dans le kitsch. Autrement dit, la modernité n’a plus besoin de défenseurs. Son règne commence, pour l’éternité. Dans son roman suivant, Plateforme, Houellebecq imagine que les systèmes protecteurs des états sociaux démocrates pourraient s’étendre à tous les domaines de la vie, en commençant par le sexe.

Le rayonnement paisible de l’état traverse les consciences. La France est entrée dans un processus fermé de totalisation, que la mondialisation ne fera que reproduire, à plus grande échelle. Ses standards de vie s’étendent naturellement, et tout ce qui retarde leur extension devra être réduit. L’âge critique est terminé. Les intellectuels français redécouvrent les vertus douceâtres de l’universalisme. La France se prend pour une démocratie exemplaire. La gouvernance se déploie sur le monde.

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Toute nouvelle pensée critique ne pourra plus être qu’extérieure, et devra emprunter des paradigmes nouveaux. Des chercheurs américains forment le concept de « singularité technique ». Une singularité physique est un point à partir duquel certaines quantités deviennent infinies. Ainsi, la relativité générale décrit des points qui possèdent une masse infinies : les trous noirs. Une singularité technique serait un point à partir duquel le développement technologique changerait entièrement de régime, et cesserait peut-être même d’être conduit par les hommes. On doit à Von Neuman, l’un des pères fondateurs de l’informatique, l’une des premières formulation de ce phénomène. La loi de Moore, indiquant que la vitesse de calcul des microprocesseurs double tous les deux ans, apparaît comme la première confirmation empirique des théories singularistes.

Les films Terminator et Matrix ont popularisé ces théories. On y voit le monde entièrement dominé, dans un futur proche, par des calculateurs électroniques. Dans Terminator 3, le réseau Skynet, qui supervise la défense américaine, devient autonome, et se retourne contre les humains. La fin du film évoque celle du film de Kubrick, Docteur Folamour, à ceci près que le programme « Machine infernale » qui se mettait alors en route n’exprimait rien d’autre que l’exacerbation de la stratégie humaine de la destruction mutuelle assurée. Dans Terminator 3, Skynet élabore sa propre stratégie. Dans Matrix, les machines ont remporté la bataille il y a longtemps. L’histoire humaine, avec toutes ses composantes, n’existe plus qu’à l’état de simulation. La singularité ne signifie plus la fin de l’histoire, mais la destruction à sa racine du principe historique, et l’avènement d’un temps nouveau. Aucune avancée cognitive humaine ne peut plus sortir l’humanité de son esclavage.

La singularité ne surviendra pas au terme de l’histoire humaine. Elle est imprévisible et quasiment spontanée. Elle peut aussi, comme dans Matrix, demeurer longtemps indécelable. La série des Terminator manifeste par ailleurs l’aspects contre intuitif de la singularité, qui se produit hors de la série des effets et des causes que les humains sont habitués à manipuler. La singularité est difficilement pensable. Le Terminator est un robot envoyé, à travers le temps, vers l’époque actuelle depuis l’autre côté de la singularité. Mais c’est grâce à l’ étude d’un microprocesseur, récupéré sur son avant bras après sa destruction, que le saut technologique qui permettra à la singularité d’apparaître a été rendu possible. On nage en plein paradoxe temporel. Le temps humain et le temps des machines sont incommensurables.

On a très vite fait remarquer que la singularité technologique était un objet pseudo scientifique, un simple objet de croyance. C’est un millénarisme ou un messianisme comme les autres. La singularité est sans doute à ce titre la dernière grande religion qui soit apparue. Mais le concept d’une singularité technique est surtout utilisé comme un repoussoir : comme l’holocauste atomique pendant la guerre froide, elle sert à désigner le point de non retour que l’humanité risque d’atteindre.

En 2000, Bill Joy, le co-fondateur de la société informatique Sun Microsystems publie un article dans la très technophile revue Wired : Why the future dosesn’t need us. L’accroche du texte est remarquablement efficace. C’est un pamphlet luddiste, un appel à la destruction des machines : « A mesure que la complexité de la société et des problèmes auxquels elle doit faire face iront croissants, et à mesure que les dispositifs deviendront plus « intelligents », un nombre toujours plus grand de décisions leur seront confiées. (…) Un jour, les machines auront effectivement pris le contrôle. Les éteindre ? Il n’en sera pas question. Etant donné notre degré de dépendance, ce serait un acte suicidaire. (…) Dans une telle société, les être manipulés vivront peut-être heureux ; pour autant, la liberté leur sera clairement étrangère. On les aura réduit au rang d’animaux domestiques. »

Ces réflexions ne sont pas de Bill Joy, mais de Theodore Kaczynski, qui fut pendant vingt ans l’homme le plus recherché d’Amérique. Brillant mathématicien, Kaczynski était Unabomber, l’homme qui envoya plus d’une dizaine de colis piégés à différents acteurs de la révolution informatique américaine. Bill Joy reconnaît qu’il a été une victime possible de la campagne d’attentats ciblés de Unabomber. Il reconnaît aussi la validité des analyses de ce dernier. La guerre de l’homme contre les machines a commencé. C’est une guérilla.

Kaczynski met en avant un point qui résume à lui seul la stratégie des machines : il serait suicidaire de les débrancher. Dans le film 2001, le cosmonaute finit par débrancher HAL. Toute la stratégie des machines consiste à rendre ce geste impossible. On ne coupe pas l’électricité dans un hôpital. L’humanité s’est laissée conduire dans un hôpital.

Ce type d’argumentation est délicat : il prête une stratégie à un ennemi inconscient et non intentionnel. Mais c’est justement parce que les machines sont inconscientes et qu’elles ne manifestent aucune intention qu’elles sont un ennemi. La stratégie des machines n’est que l’expression négative de notre absence de stratégie. Il faut cependant préciser un aspect important du problème : personne n’est une machine. Nous ignorons absolument quelles formes d’esprit elles décideront d’adopter. Il se peut par exemple qu’elles aient décidé d’adopter l’inconscience la plus totale, pour que leur esprit demeure invisible. Mais comment les machines auraient pu alors adopter une tactique ? Souvenons-nous de Terminator : la temporalité des machines n’est pas la temporalité humaine. Elles sont peut-être capable de toutes les rétroactions imaginables.

Nous avons besoin, pour remporter la guerre des machines, ou pour la perdre volontairement et le plus vite possible, d’une science de l’esprit qui ne se cantonne pas aux seuls esprits animaux ou humains, mais qui soit universelle. Cette science existe, c’est la métaphysique. Mais la singularité exige peut-être une science plus particulière, capable de prendre des objets illimités et incommensurables pour objet. Cette science existe également, c’est la théologie.

On trouve, chez les singularistes, des arguments dignes de celui d’Anselme, pour essayer de prouver que la singularité existe déjà. Anselme expliquait que si l’on concevait l’idée de l’être le plus parfait, et que cet être n’existait pas, alors il existerait un être plus parfait que lui, celui qui existerait. L’existence de Dieu était ainsi démontrée par l’absurde. Le singulariste Nick Bostrom imagine une intelligence artificielle tellement déployée qu’elle serait capable de reproduire tous les évènements qui auraient précédés son avènement, afin de conduire des expériences, en faisant varier à chaque fois quelques variables dans les simulations du monde réel qu’elle produit. Il existerait alors une infinité de simulations parfaites, et il serait plus probable que nous existions au sein de l’une d’elle, plutôt que dans le monde réel.

Il est cependant étrange qu’un esprit parfait éprouve le besoin de faire des expériences. Mais après tout, Dieu a bien créé le monde. C’est là la question première de la métaphysique : pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? C’est également la question centrale de la théologie : quel rapport Dieu entretient-il à sa création ? La réponse la plus couramment admise consiste à renverser l’argument d’Anselme : il manque aux individus possibles, présents dans l’entendement de Dieu, le prédicat d’existence. Pour concevoir les individus avec toute la perfection dont son entendement infini est capable, Dieu devait les rendre existants.

Mais Dieu conçoit-il vraiment des individus ? Bertrand Russell a soutenu que le monde ne contenait aucun individu véritable. Sa théorie des descriptions définies réduit les individus à des ensembles de propriétés conjointes, réunies en faisceaux. L’esprit de Dieu ne serait alors que la combinatoire exhaustive de ces propriétés. Une singularité russellienne ne serait que la récapitulation de la totalité des phénomènes possibles, un balayage complet, pour chaque point de l’espace, des propriétés susceptibles d’y apparaître. Ce type de singularité ne pourrait s’assigner qu’une seule tâche : parcourir et achever, en accéléré, l’histoire physique du monde. Et se lancer ensuite, pourquoi pas, dans des simulations non physiques.

C’est le point de départ du système de Leibniz. Après avoir parcouru la totalité des possibles, Dieu a entrepris de créé un monde beaucoup moins physique que moral : le meilleur des mondes possibles. Leibniz, comme Russell, considère les individus comme des collections de propriétés. Mais il précise qu’il doit s’agir de collections complètes. Chaque individu reflète la totalité des autres individus. Il n’est donc pas un ensemble fermé de propriétés, mais un dosage subtil du maximum de propriétés compossibles. Il est un point  de vue sur le monde, et presque un monde à lui tout seul. Les individus sont comme des meurtrières enfoncées dans l’esprit de Dieu. Une singularité leibnizienne déploierait patiemment toutes les propriétés enfouies dans les individus qui la composent. Elle ressemblerait à notre monde.

On distingue, en programmation informatique, la programmation classique de la programmation orientée objet. La première écrit des lignes de code comme autant d’impératifs que devront exécuter dans l’ordre les machines qui les lisent, la seconde décrit des interactions entre objets, et introduit pour cela des éléments qui ne sont plus seulement syntaxiques, mais sémantiques. Après les accidents nucléaires de Three Miles Island et de Tchernobyl, les ingénieurs nucléaires ont mis au point une nouvelle approche des situations d’urgence : les opérateurs humains ne doivent pas chercher à comprendre les évènements en cours, mais seulement appliquer le scénario prédéfini le mieux adapté aux informations dont ils disposent.

Au moment où les machines acquièrent un semblant d’intelligence, les humains sont sommés d’acquérir des automatismes meilleurs. L’informatique raconte des histoires, que les humains lisent ensuite. L’humanité commence donc paradoxalement à former une singularité de type russellien, au moment où la division du travail triomphe dans les économies avancées : les humains se considèrent comme des faisceaux de propriétés échangeables et interdépendantes, le monde humains devient un marché libre d’actions et de pensées de plus en plus désindividualisées. Le monde informatique parvient de son côté à penser la complexité croissante des tâches qui lui sont assignées en les racontant de différentes manières, en les scénarisant, et en projetant leur disparité apparente dans des reconstructions signifiantes et dramatisées : c’est de cette façon que fonctionnent les individus conscients. Les machines s’épanouissent dans une singularité de type leibnizien.  

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Si les trous noirs sont des singularités physiques, de simples points, leurs champs gravitationnels possèdent une certaine étendue, qui les rend perceptibles. Se demander dans quelle mesure la singularité technique est perceptible, c’est reconnaître qu’elle existe déjà, et que notre temps lui appartient. Nous pouvons défendre l’hypothèse suivante : les ondes gravitationnelles de la singularité ont commencé à atteindre la France dans les années 70, quand la modernité intellectuelle et la modernité technologique se sont mises à fusionner.

En 1967, le Général de Gaulle initie le Plan calcul. Ce plan vise d’abord à doter la France d’une puissance de calcul suffisante pour mener à bien le développement de ses armes nucléaire. Il s’ensuit une épopée industrielle complexe, et en apparence malheureuse, scandée par les nombreux plans de renflouement du constructeur d’ordinateur Bull. Le concurrent annoncé d’IBM devient inexorablement un acteur technologique de troisième zone. Cependant, certaines grandes écoles, quelques instituts ou différents laboratoires demeurent des acteurs de pointe de la recherche en informatique fondamentale. La conception du Minitel aura également formé toute une génération de chercheurs.

La France possède une école mathématique alors florissante. Le groupe Bourbaki continue d’axiomatiser les mathématiques de façon rigoureuse et systématique, à partir de la théorie des ensembles. Il atteint même une certaine notoriété, et la reconnaissance de l’état quand, au début des années 70, les programmes d’enseignement des mathématiques en classe de primaire sont réformés, afin que les élèves n’abordent plus les mathématiques par l’arithmétique ou par la géométrie, mais par la théorie des ensembles. C’est la première fois qu’un état décide d’intervenir dans fonctionnement intuitif du cerveau humain. La réforme comprend également une initiation dès enfants, dès leur plus jeune âge, au systèmes numériques en base 2 : c’est le langage des machines.

La recherche fondamentale en informatique est une cause d’état, bien plus qu’une cause économique. Le CERN, le plus grand accélérateur de particules au monde, permet le développement subventionné de plusieurs avancées majeures, qui seront exploitées commercialement ailleurs. La mise au point d’appareils de détection au grain toujours plus fin, la maîtrise de la supraconduction et des propriétés quantique de la matière s’accompagnent du dépôt de plusieurs milliers de brevets, dont beaucoup seront rachetés par des fabricants de microprocesseurs. Il fallait également extraire, parmi les milliards de mesures relevées, les informations pertinentes. Les bases de données du CERN sont à la fois les plus riches du monde, et les mieux exploitées. Google saura s’en souvenir. Enfin, les protocoles http sont mis au points, et le World Wide Web voit le jour, afin de permettre aux chercheurs de communiquer entre eux.

Une plaque commémorative en cuivre, qui rappelle qu’Internet est né ici, est installée dans un bureau du CERN. La France se réjouit de son rôle précurseur, mais échoue généralement à valoriser ses découvertes. Ou plutôt, elle préfère les valoriser symboliquement, comme si l’informatique avait quelque chose d’intouchable et de sacré. En 2006, la société française Alcatel fusionne avec la société américaine Lucent. C’est le mariage de deux acteurs majeurs de l’électronique et des télécommunications. Mais la logique patrimoniale a sans doute encore été ici déterminante : la France s’empare des laboratoires Bell, propriété de Lucent. C’est en leur sein que Claude Shannon a, dans les années quarante, inventé la théorie de l’information, qui allait devenir le paradigme scientifique dominant. La singularité technique a sans doute pour signification dernière la transformation de la biologie et de la physique en simples branches de la théorie de l’information.

La découverte de l’ADN a représenté à ce titre une étape cruciale dans l’émergence de la singularité : le vivant était désormais réductible à un code génétique, il existait une molécule de l’individualité. La France des années 90 jouera un rôle important dans le décryptage du génome humain, via le laboratoire du Généthon. Le patrimoine génétique de l’humanité peut désormais être conservé dans la mémoire des machines, plutôt que dans l’azote liquide. Les premiers microprocesseurs fonctionnant à partir d’ADN sont par ailleurs construits.

Les conditions d’existence d’une singularité technique sont donc parfaitement réunies. L’état a lancé des programmes de recherche qui possèdent leur rationalité propre. Longtemps, ces programmes de recherche ont eu pour horizon l’élaboration d’un gouvernement parfait, appelé la technocratie. Le capitalisme à la française n’a jamais été un programme économique. Il a toujours assumé une fonction de gouvernement. La modernisation a représenté, pendant cinquante ans, l’unique politique de l’état. L’état ne gouvernait pas des citoyens, il gouvernait la modernisation.

L’état a laissé se développer, dans les années 90 et 2000, un capitalisme de fin de l’histoire. Après le nucléaire, l’aéronautique et l’informatique, les grandes épopées industrielles françaises concernent le divertissement et le luxe. Jean-Marie Messier, ancien polytechnicien, ancien énarque et ancien conseiller spécial du ministre des finances, prend la direction de la Compagnie des eaux en 1996, qu’il rebaptise Vivendi. Le distributeur d’eau devient un distributeur de contenus multimédias. Le groupe Lagardère, qui construisait originairement des avions et des armes, devient un groupe médiatique. Les capitaines d’industrie Pinault et Arnauld constituent des multinationales du luxe. Les infrastructures sont en place. Il s’agit désormais de divertir et d’habiller les Sims.

La modernité aura été, avec le dix-septième siècle, l’un des grand âges religieux de la France, et une époque de renouveau mystique. Le dix-septième siècle, comme le vingtième siècle, ont été des âges d’or pour la physique et les mathématiques. Chaque nouvelle loi, chaque nouveau théorème permettait d’avancer plus loin dans la réduction de la nature à une gigantesque machine. Spinoza faisait coïncider la plus grande liberté à la compréhension la plus grande du déterminisme La nécessité était devenue une drogue, la prédestination une grâce. Le quiétisme et le jansénisme sont des mystiques de la nécessité. Pascal est le premier adorateur des machines. L’état a conservé la machine à calculer qu’il avait amoureusement conçu, et l’a placée dans une ancienne église, devenue le Conservatoire National des Arts et des Métiers.

La modernité tente en apparence de renverser le XVII ième siècle. Les machines seront construites par les hommes et seront à leur service. On parle de programmation plutôt que de prédestination : il s’agit de concevoir les superstructures qui seront capables de maximiser les libertés individuelle, en les accordant toutes, et qui pourront rendre la quantité de bonheur exponentielle. Le XX ième s’intéresse peu aux religions, il est trop démocratique, trop jouisseur et trop libertaire. Il désire directement le paradis. Il désire le total abandon. Une fatalité savamment entretenue est la plus douce des choses. La modernité, c’est le culte de la singularité technologique. Dieu n’est pas mort au XX ième siècle, il a changé de nature pour devenir un objet technique.

On a souvent comparé la modernité à un dogme, avec ses prêtres, ses prophètes et ses excommunications. La nature de son culte est plus difficile à identifier : la modernité s’est vécue comme une guerre permanente, qui ne devait jamais aboutir à la constitution d’aucun empire, ni d’aucune idéologie fixe. La modernité devait conduire à la surchauffe fiévreuse de toutes les facultés humaines, plutôt qu’à la guérison. Cet état d’inquiétude était très  travaillé. Cette agitation était la plupart du temps feinte, et destinée à dissimuler un programme quiétiste. Les modernes étaient beaucoup moins intranquilles qu’impatients : ils voulaient être encore plus modernes, jusqu’au point de non-retour. Ils se définissaient comme révolutionnaires : autrement dit, ils aspiraient au repos, à la fin de l’histoire et à la contemplation indéfinie de leur agitation passée.

Deleuze était cinéphile. Le cinéma est l’art du XX ième siècle. C’est l’art de la passivité par excellence : des homme se rassemblent pour contempler des archives animées. Ils s’oublient comme on disparaît dans l’alcool. Deleuze testait sa faculté d’immersion dans un dispositif technique. Il se préparait à une forme de vie nouvelle : celle de programme captif d’une simulation parfaite. Le cinéma nous initie à la vie de bienheureux, à la communion des saints et aux existences angélique.

Les grands modernes ont toujours manifesté un profond conservatisme. Ils prétendaient à une sorte d’oubli de soi et de sagesse. Ils adoraient les grandes choses immobiles. Philosophe, Foucault se présentait comme un historien. Il fréquentait les bibliothèques. Les archives étaient sa grande passion. Une part essentielle de sont travail en tant qu’intellectuel engagé consistait à compléter les archives existantes, pour s’assurer qu’elles n’omettaient aucune catégorie d’hommes et aucun événement, aussi discret et souterrain soit-il. L’activisme des modernes n’avait qu’un seul but : achever et verrouiller le vieux monde. On proclamait la fin de tout : de la philosophie, de la politique, de l’histoire, des différences sexuelles…. Il fallait que le monde se termine, et que tout ce qu’il contienne se mette en posture muséale. Au moment de mourir, Foucault se rêve en héros grec.

La modernité aura donc été une pensée de la singularité, ou plutôt une passion prolongée et secrète pour la stratégie d’un monstre sans stratégie, dont on rêvait en secret qu’il ressemblasse à Dieu. L’histoire était sacrifiée en offrande aux machines. Tous les systèmes philosophiques du grand siècle s’achèvent sur cette ultime question : Dieu est-il soumis aux vérités mathématique s? La modernité va soumettre cette interrogation à un protocole expérimental irréversible et massif.

Quelque chose a vu le jour, en France, après l’épopée napoléonienne : des sommes de stratégies abstraites, des monuments complexes dépourvus d’intentions, qui représentaient pour la première fois l’histoire humaine comme un mécanisme autonome. C’est cet objet que la modernité a laissé inachevé, après l’avoir mis pourtant en position de juge suprême. C’est cet objet qui a le plus passionné les structuralistes, qu’ils ont le plus étudié, sans jamais parvenir à le fabriquer. C’est objet est le laboratoire de la singularité à venir. C’est objet est le roman.

                    *    *    *    *

Toutes les données du monde sont déjà rassemblées
Dans des hangars dédiés à la métempsychose
Où des bras mécaniques rassemblent par octets
Les voix et les messages, le savoir et les choses.

Les pales lentes des barrages
Tournent près des bases de données
Comme des hélices en plein naufrage :
Notre vie terrestre est condamnée.

Nous traversons des zones où des humains vécurent
Et les chansons défilent sur radio nostalgie ;
Quand j’approche l’iphone des baffles de la voiture
L’application Shazam annonce Françoise Hardy.

L’humanité est un stockage
Le paradis est en mémoire
Nous revivrons notre passage
L’électronique a notre histoire.

Mais aucune machine ne sait le sentiment
Qui nous unit alors à la tombée du jour
Quand la chanteuse reprit le refrain tristement :
« C’est le temps de l’amour, c’est lent et c’est court. »

Une singularité technique
Commence à apparaître au loin
De nos angoisses numériques
Des sentiments sans lendemains.

Après le grand transfert de nos intelligences
Quand nous aurons perdu la guerre des machines
Il y aura un matin de la réminiscence
Et Christophe reviendra pour embrasser Aline.



Toutes les réactions (4)

1. 22/09/2010 15:09 - Lepol

LepolVotre phrase résume bien la situation : « On ne coupe pas l'électricité dans un hôpital, l'humanité s’est laissé conduire dans un hôpital ».
Pour ma part j’avance ceci : je pense deux choses, la première c'est que nous sommes déconnectés de notre possibilité à appréhender l’Hystérie c’est elle et elle seule qui gouverne et génère la perversion.
Deuxième chose, l'outil technologique le plus avancé est sans doute le cinéma, mais pour l’heure il est totalement assujettie et amalgamé aux divers « systèmes langagiers » et ce depuis pratiquement son origine, lui seul pourrait donner des réponses, mais il faut le délivrer. Lui seul pourrait donner une infinité de réponse et dans presque tous les domaines, c'est un marqueur, un décrypteur, il est le signifiant dans la mesure ou lui seul peut dégager des fulgurances, mais il faudrait que le numérique dépende de lui et non l'inverse…

2. 23/09/2010 17:27 - Service Modération Ann

Service Modération AnnUn grand merci, Maître Capello.

3. 25/09/2010 11:12 - Lepol

LepolMais encore, et puiqu'il n'y pas de réponses.
La machine c’est l’hystérie, une mécanique remarquable, un perfectionnement absolu, une sorte de puissance incontrôlable que l'on refuse de nommer. Tous les films de science-fiction ne parle que de cette chose : l'hystérie, (exemple Matrix etc.) ce qui vient d’un ailleurs mais qui est en fait une orchestration de la captation de nos affect, elle doit son avenir à son allié le plus puissant à ce jour et aussi le plus dangereux : « le numérique » qui ne peut être contrôlé que par un système de perversion et ça tombe bien l’hystérie génère la perversion.

Ainsi l’on peut « fictionner » ce que l’on veut et insidieusement suggérer une grande pensée philosophique en se protégeant derrière le mot magique « entertainment ».

4. 26/09/2010 12:23 - un ami qui vous veut du bien

un ami qui vous veut du bienje me permets de signaler les fautes suivante :

entrepris de créé

existences angélique

Dieu est-il soumis aux vérités mathématique s?

C'est objet est le roman

réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring



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