Sur le Ring

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Entretien avec Eric Zemmour Vol.1

France. Eric Zemmour, écrivain et journaliste politique au quotidien « Le Figaro » a, à son palmarès, plusieurs publications dont le dernier en date est « L'Autre » (Balland-Denoël) : roman pittoresque et saisissant dans lequel fiction et réalité se confondent. Homme contemporain, sa spontanéité, son naturel et son grand sens de l'humour donnent envie de l'avoir pour ami dans l'immédiat. C'est un personnage sympathique, brillant, doté d'une grande ouverture d'esprit. Coeur haletant, je me rends aux locaux du journal « Le Figaro » rue du Louvre dans le premier arrondissement de la capitale. L'interview qui suit s'est déroulée autour d'un déjeuner. Sans langue de bois, Eric Zemmour nous livre à coeur ouvert son ressenti sur la politique, puis son parcours personnel.
Nous abordions donc dans un premier temps l'actualité politique.
Dans un second volet, à paraître, nous traiterons de l'homme Eric Zemmour.

Entretien exclusif avec Eric Zemmour, première partie.

Ring : Quelle vision globale avez-vous du milieu politique français (gauche et droite confondues) ?

Eric Zemmour
: C'est large. Je pense que le milieu politique français est en train de subir une révolution interne qui n'est pas encore perçue par les gens.

Depuis un siècle, il y a toujours un milieu sociologique dominant de la classe politique française. Au 19ème siècle, c'était des normaliens, les avocats, la république des avocats. Et dans les années 50, ce sont encore des avocats. Les derniers représentants de cette tradition là sont Edgar Faure, Mitterrand...

A partir des années 60, le Général de Gaulle a mis le pied à l'étrier à une nouvelle génération. C'est la grande victoire des hauts fonctionnaires et des énarques incarnée par Giscard et Chirac en gros.

Ils avaient les caractéristiques communes : un grand sens de l'Etat, une culture technocratique, très souvent issus de milieux populaires, beaucoup plus qu'on croit : Juppé, Longuet. Des types comme ça sont authentiquement des milieux populaires. Comme Seguin, une grande capacité conceptuelle. C'était une espèce de caricature française avec son goût des concepts, des théories, des idées générales, le sens de la nation ; de l'intérêt général de l'Etat et une connaissance réduite de la vie. On dira ça pour être poli.

Depuis quelques années, il y a une révolution. On est en train de vivre le déclin des énarques. Avec comme symbole, je dirais l'échec de Juppé à Matignon en 95.

Comme le monde a changé, la mondialisation limite l'action de l'Etat à un point incroyable. La classe politique maintenant mute puisque l'Etat ne peut plus faire grand-chose dans la mondialisation libérale. On a besoin de deux types de gens : les communicants pour vendre des réformes imposées par la nouvelle donne européenne et mondiale, donc libérale. Et on voit émerger une nouvelle race d'hommes politiques. C'est le retour des avocats : Sarkozy, Borloo, Strauss-Kahn. Ségolène Royal a passé le C.A.P.A.(1) Mais ce ne sont pas des avocats à l'ancienne, à la Mitterrand, à la Badinter, des avocats du pénal. Ce sont surtout des avocats d'affaires. Ce n'est pas pareil. On est donc en train d'accoucher d'une nouvelle classe politique.

Si on voulait être méchant, on dirait qu'elle se définit par télé et argent. Si on voulait être gentil, on parlerait d'une meilleure connaissance des dossiers, pas des dossiers d'ailleurs mais du concret ; voilà, un peu moins d'idées générales, de concepts et un peu plus de concret, de chiffres.

Ring : Avez-vous des affinités (amicales) parmi les hommes politiques ? Si tel est le cas, pouvez-vous nous indiquer lesquels et pourquoi ceux-là ?

Eric Zemmour
: Les rapports entre journaliste et homme politique sont très compliqués parce qu'on se tend l'un à l'autre un miroir. On cherche à se séduire les uns les autres. Eux, ils cherchent à nous séduire pour faire passer leur message, promouvoir leur image et nous, on cherche à les séduire pour devoir manger.

Vous n'aurez pas de noms. Ce que j'allais dire, c'est qu'il y a beaucoup d'hommes politiques qui sont très sympathiques, de gauche ou de droite, de l'extrême droite, de l'extrême gauche. Ce n'est pas le problème.

La difficulté avec les politiques est qu'on peut  avoir des relations très amicales mais tant qu'on est en exercice, on ne peut pas avoir une vraie amitié parce qu'un jour, on doit faire un papier et si on est ligoté par l'amitié qui nous lie au politique ; on fait un mauvais papier. En général, si on fait un papier un peu dur sur quelqu'un ; il ne reste pas votre ami. Ce sont des relations forcément ambiguës.

Ring : Que vous inspire les sénatoriales ?

Eric Zemmour
: L'élection de Pasqua ? Comme quoi les réseaux d'amitié entre anciens RPR Sarkozy, Chirac, Pasqua tout ça, fonctionnent encore. Apparemment Sarkozy a aidé Pasqua dans les Hauts-de-Seine comme Pasqua avait aidé Sarkozy à prendre le conseil Général des Hauts-de-Seine. Ce n'est qu'un renvoi d'ascenseur. Comme dans la vie, les gens se rendent des services.

Ring : Vous qui êtes considéré comme un érudit de l'actuel président de la république française, que vous suggère sa plaidoirie pour un impôt mondial contre la pauvreté à New York récemment ?

Eric Zemmour
: Chirac est un personnage compliqué. C'est l'incarnation du cynisme politique amoraliste. En même temps, il a une sincère affinité avec les peuples qui ont souffert. Il se voit comme le chef des non-alignés. Par-là une inspiration du gaullisme, de Gaulle avait déjà essayé de rassembler ces peuples derrière la France alors que Chirac se sent proche d'eux.

Ring : Lors de vos interventions, plus précisément sur ITV dans l'émission ça se dispute, face à Christophe Barbier de l'Express, vous donniez l'impression d'être hostile à l'entrée de la Turquie dans l'UE. Pouvez-vous  nous en donner les raisons ?

Eric Zemmour
: Ce n'est pas une impression. Je pense que la Turquie n'a rien à faire en Europe. Ce n'est pas un pays européen. La Turquie est un pays européen parce qu'elle a occupé une partie de l'Europe. C'est comme si on disait que la France est un pays africain  parce qu'elle a occupé l'Algérie et le Congo. C'est la même chose. Les Turcs ne sont pas européens. Et pour moi, l'Europe c'est la partie où il y a des cathédrales. C'est une évidence géographique et historique. L'Europe naît au Moyen-âge avec les cathédrales. Il faut lire tous les grands historiens spécialistes de cette époque. C'est un point de vue, on ne peut plus historique et géographique. Maintenant, il y a plusieurs types de gens qui sont pour l'entrée de la Turquie. Il y a Chirac, il veut l'entrée de la Turquie pour la même raison que celle que j'ai décrite tout à l'heure. Il ne croit pas vraiment à l'Europe et il pense que dans l'Europe, il faut mettre tout le monde. L'Europe doit être une espèce de préparation à une espèce d'ONU, une espèce d'organisation mondiale. Après la Turquie, il proposera peut-être le Maroc. Il s'en moque complètement. L'important pour lui est justement d'éviter le « ghetto blanc et chrétien.»

Il y a en d'autres qui veulent l'entrée de La Turquie. Ce sont les Américains. D'abord, parce qu'ils veulent détruire l'Europe en tant que rival et que les Turcs sont leurs alliés dans l'OTAN.

Il y a aussi ceux qui pensent, ce sont plutôt les Verts, que si on est gentil avec l'islam, il sera gentil avec nous. C'est ce que j'appelle le chantage des gangsters. Si vous êtes gentils, si vous nous payez de l'argent : eh bien, on ne volera pas votre magasin. Je pense moi que les rapports de force existent, je pense que l'Histoire existe. Je pense que la Turquie a toujours voulu conquérir l'Europe, qu'elle a été arrêtée deux fois à Vienne aux 16ème et 17ème siècles et que là maintenant, elle a trouvé un autre moyen d'intégrer le Continent européen qui l'a toujours fasciné. En plus, je crois qu'il y a dans tous les pays musulmans une remontée de l'islamisme radical, de la volonté d'imposer l'islam à la société. L'islam n'a jamais eu l'expérience de la laïcité. Donc il y a une remontée de cette conception là qui n'a jamais disparu et pour cause, puisqu'elle n'a jamais été vraiment combattue. Et je pense qu'entre les  immigrés musulmans qu'on a en Europe et les 100 millions de turcs qu'on aura demain à l'horizon 2030, la pression peut être explosive pour les sociétés européennes sans oublier qu'avec la démographie, dès 2020, la Turquie sera le premier pays européen devant l'Allemagne, devant la France. Elle aura plus de députés, elle aura plus de commissaires. Oui, elle dominera démocratiquement, ça c'est sûr. Donc, il y aura des conséquences. Moi, je n'ai pas envie d'être dans un système européen où la Turquie épate.

Ring : Quelle était votre position face à la guerre en Irak ?

Eric Zemmour
: Je n'ai pas de position particulièrement neuve. Je pense que les Américains depuis longtemps veulent être présents dans la région directement, et ne plus passer par des relais comme le fut l'Iran du Shah... Ils attendaient des prétextes qu'ils ont trouvés. Sinon, ce genre d'opérations se paye au prix fort. C'est Napoléon qui fait l'erreur d'envoyer ses troupes en Espagne et qui perd sa meilleure armée.

L'histoire ne change pas. Ce sont les Américains au Vietnam, c'est aujourd'hui. Et encore ! Les Américains au Vietnam, il y avait un vrai combat contre le communisme mondial. Là, c'est simplement pour prendre des gages, me dit-on dans la future lutte contre la Chine, et donc de prendre des gages pétroliers sur la future lutte contre la Chine et contre l'Europe. Ils ont pris leurs risques, maintenant je n'ai pas de jugement moral. Je ne pense pas, contrairement à beaucoup en France que les relations internationales soient dictées par la morale. Ils ont fait leur choix, ils prennent leurs risques, maintenant ils paient. C'est normal. 

Ring : On désigne Ben Laden comme le diable et on découvre des foyers islamistes en Irak. Qu'en est-il de la part de responsabilité de l'Indonésie, par exemple, dans l'islamisme mondial ?

Eric Zemmour
: C'est évident qu'il y a une internationale musulmane. De toute façon, l'islam ; je crois culturellement ne connaît pas la nation, ne connaît que la communauté des musulmans. Il y a des réseaux, il y a des aides.

Ring : Bush ou Kerry, d'après vous lequel des deux candidats serait bon pour les USA et le reste du monde ?

Eric Zemmour
: Je ne suis pas sûr de grand-chose. Je suis sûr d'une chose, c'est que si tous les Français, toutes les élites françaises sont pour Kerry, ça prouve que c'est Bush qui va gagner. En général, ces gens-là se trompent tout le temps. C'est un classique. Je pense que Bush ou Kerry, au fond, c'est la même chose.  Il y a des logiques de puissance des pays à des moments donnés dans l'histoire. Et simplement, les démocrates mettent plus d'efforts. Mais, il y a la même volonté impériale de l'Amérique.


Propos recueillis par Suzanne Mpome.

(1) Capacité d'Aptitude à la Profession d'Avocat.