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« Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ».

C’est sur ces mots issus du Nosferatu de Murnau (1922), que s’ouvre l’Ange du bizarre, une des dernières expositions en date du musée d’Orsay. Dès la première pièce, est projeté un extrait de ce film emblématique du cinéma expressionniste allemand : alors qu’il se rend en voiture à cheval chez le comte Nosferatu, le jeune héros est abandonné par le cocher à la tombée du jour, et est amené à traverser un pont afin de continuer son chemin. Ce passage d’une rive à l’autre marque incontestablement une rupture dans le schéma narratif du long-métrage, et annonce le franchissement du héros dans un univers dissemblable, halluciné, où l’irrationnel règne en maître. En traversant ce pont, le personnage outrepasse métaphoriquement les frontières de la raison pour entrer dans le monde des ombres et de la dégénérescence, un monde « d’une inquiétante étrangeté ». La démarche du visiteur est la même lorsqu’il franchit le seuil de l’exposition : il quitte les salles familières du musée d’Orsay pour rejoindre un espace où se côtoient art de l’inattendu, et art de l’absurde.

Art de l’ambigüité surtout, et Le Cauchemar de Füssli, une des œuvres phares de l’exposition, en constitue sans nul doute le meilleur exemple. Si ce tableau trouble autant le visiteur, c’est, selon toute vraisemblance, parce que l’artiste fait le choix d’y représenter, sur le même plan physique, une jeune femme endormie, ainsi que l’objet de son cauchemar. A travers un sujet aussi original, Füssli parvient à créer un moment d’hésitation entre rêve et réalité, immisçant le doute chez le spectateur. Ici réside le coup de maître de l’artiste : traduire, à travers un format pictural, ce stade intermédiaire du sommeil où le dormeur oscille entre état conscient et inconscient. Mais l’ambigüité dans ce tableau est double. Si la confusion se fait entre réel et irréel, deux autres dimensions en apparence contradictoires fusionnent dans cette œuvre. Horreur et érotisme se percutent de plein fouet, démontrant à quel point la frontière entre souffrance et extase peut être mince. Le trouble érotique émane de cette hésitation entre violence et désir, la bestialité du démon et de la tête de cheval contrastant avec la sensualité de la victime en proie à de terrifiantes visions.

Ici figure le point de rencontre entre Eros et Thanatos. Entre fascination et répulsion, chacune des œuvres exposées mettent en lumière l’attirance de tout spectateur pour l’horrible, pour le macabre. Surgit alors l’esthétique du sublime, qui bouleverse nos sens et dépasse la raison. Lorsqu’il envoie au salon son Dante et Virgile aux enfers, Bouguereau est bien conscient de l’impact visuel et émotionnel que peut occasionner le sublime, transcendant le beau, suscitant l’effroi, mais un effroi toujours mêlé de plaisir. Mettant en scène un affrontement cannibale d’une rare barbarie, dont le spectateur hypnotisé ne pourra pourtant pas détourner le regard, Bouguereau transforme une pulsion meurtrière en véritable objet esthétique, invitant le spectateur à jouir par le meurtre. Il semble faire écho à l’adage d’Aristote, selon lequel ce qui inspire du dégoût dans la vie peut être source de plaisir dans l’art. Les dents plantées dans la chair de son adversaire, le damné se livre à un acte transgressif et contre-nature qui nous laisse entendre que l’art peut être envisagé comme exercice de cruauté. Ainsi le spectateur peut-il assister à la mise en œuvre d’une fusion, jusqu’à la confusion, entre Eros et Thanatos.

Cette morsure de haine devient morsure d’amour chez Edvard Munch, dans un tableau qui cultive encore une fois l’ambigüité : le Vampire. Intitulée dans un premier temps l’Amour et la souffrance, cette œuvre examine les rapports ambivalents du couple moderne à travers l’image de deux amants s’enlaçant dans un geste de tendresse se transformant peu à peu en une étreinte menaçante, proche de l’étouffement. La femme love son visage dans le cou de son amant dans une position évoquant la morsure d’un vampire, tandis que l’homme apparaît à la fois comme un enfant bercé, et comme une proie aspirée. Les cheveux roux qui le recouvrent deviennent tentacules, les bras qui l’entourent pour former une matrice rassurante et protectrice, se font oppressants, la main caressant son épaule, enfonce dangereusement ses doigts dans la chair de la victime. Comme chacune des œuvres de l’exposition, ce baiser-morsure fait naitre en nous ce sentiment d’inquiétante étrangeté : quand ce qui est familier devient inconnu, quand une hésitation se dresse entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est animé et ce qui ne l’est pas. Encore une fois, la figure du vampire, telle qu’elle nous est présentée dans le Nosferatu de Murnau, en constitue un exemple parlant, créature vivante (puisqu’elle se meut), et morte à la fois.