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Liberté d'expression - Censure et cinéma

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  • Bloquer l'accès aux films ne date pas d'hier. Puisque l'Église croit que le cinéma « crée un esclavage plus pernicieux que le jeu, l'alcool ou l'opium. » (H. Bastien, L'action française), les salles sont interdites aux moins de 15 ans sans supervision dès 1911, puis aux moins de 16 ans en 1928 — et ce, jusqu'en 1937.

    Contrairement aux autres créations artistiques, tout film doit aussi être soumis dès 1913 à un Bureau de censure. Plus de 8000 œuvres seront ainsi bannies, dont :

    1915 La naissance d'une nation de David W. Griffith
    1931 La chienne de Jean Renoir, d'après La Fouchardière
    1932 Occupe-toi d'Amélie de Richard Weisbach, d'après Feydeau
    1933 L'ordonnance de Victor Tourjansky, avec Fernandel
    1934 Madame Bovary de Jean Renoir, d'après Flaubert
    1934 Lilliom de Fritz Lang, d'après Ferenc Molnar
    1934 Le grand jeu de Jacques Feyder, d'après Pirandello
    1935 Lucrèce Borgia d'Abel Gance, d'après Victor Hugo
    1936 Les bas-fonds de Jean Renoir, d'après Maxime Gorki
    1936 Le nouveau testament de Sacha Guitry
    1936 La garçonne de Jean de Limur, d'après Victor Margueritte
    1937 La vie d'Émile Zola de Dieterle, Oscar du meilleur film
    1938 La bête humaine de Jean Renoir, d'après Émile Zola
    1938 Noix de coco de Jean Boyer, d'après Marcel Achard
    1939 La règle du jeu de Jean Renoir
    1939 Le dernier tournant de Pierre Chenal, d'après James Cain
    1958 Les amants de Louis Malle, avec Jeanne Moreau
    1959 Les liaisons dangereuses de Roger Vadim

    Fort d'être « le plus sévère du monde entier », le Bureau interdit « les scènes suggestives [ou] immorales, les scènes de meurtre et de violence, les scènes où la religion [est tournée] en ridicule, le suicide, le divorce, les scènes trop vulgaires, ce qui est de nature à déformer le jugement des enfants, les scènes injurieuses au patriotisme [ou] au roi et les scènes où le drapeau américain est déployé d'une façon indiscrète ». Dans certains cas, on va même plus loin :

    • Frankenstein (1932) : « seul Dieu peut créer »
    • Le diable au corps (1948) : « antimilitariste »
    • Le corbeau (1948) : « antisocial »
    • La Parisienne (1958) : « trop de baisers passionnés »
    • Ecco (1965) : « danse de deux lesbiennes, dans un cabaret de Paris
    • »
    • Poupées de Saint-Pauli (1965) : « trafic de drogue traité de façon équivoque »

    D'après André Fortier (« Les films français et la censure de 1930 à 1955, Cultures du Canada français), Joseph-A. de Sève, directeur de France-Film et seul distributeur français au Québec, en vient à précensurer tous ses films avec le chanoine Harbourt — en vain, car le Bureau arrive à dénoncer d'autres passages. Dans Derrière la façade (1939), c'est Gaby Morlay en compagnie d'un gigolo. Dans L'émigrante (1939), c'est Pierre Larquey assailli sur son lit de mort, et la remarque « Vous en trouverez une autre » qu'une amie lui lance quand sa femme le quitte. On altère même Un carnet de bal (1937), alors que la critique y voit un des dix meilleurs films de l'histoire du cinéma.

    Il suffit parfois d'un mot. Dans Circonstances atténuantes (1939), le son est coupé quand Arletty parle d'un « coup de pied au... ». La femme nue (1933) devient La femme. Les demi-vierges (1936) se transforment en Jeunes filles modernes. L'entraîneuse (1938) se voit rebaptisée La dame de cœur. Et La chaleur du sein (1938) est retitré Les trois mères (« C'est joli aussi », dit Arletty).

    « C'est si charcuté qu'on s'y perd », proteste le public, entre autres pour La dame de Malacca (1937) où une divorcée triomphe pourtant du puritanisme. Orage (1937) se fait de son côté imposer une lettre de suicide rédigée par le chanoine Harbour (« Adieu, mon chéri, et sois heureux »). Les nuits blanches de Saint-Petersbourg (1938) perd le suicide d'un mari trompé. Les gens du voyage (1940) voit les unions libres devenir des mariages. Et pour Le jour se lève, bien que De Sève ait coupé la douche d'Arletty et la réplique « Se marier, quelle idée », le Bureau exige en 1939 qu'on écourte deux baisers, qu'on supprime la remarque « J'ai toléré votre liaison » et la scène où Gabin contemple un revolver, qu'on élimine la détonation quand il se tue et qu'on abrège le plan final où il gît par terre.

    Un sommet est atteint avec Dernière jeunesse (1939), où Raimu étrangle son infidèle maîtresse. Un plan filmé à Montréal est d'abord ajouté avant cette scène, et montre une alliance glissée à l'annulaire d'une femme pendant que la voix d'un prêtre annonce « Je vous déclare unis par le sacrement du mariage. » Et par la suite, Raimu pardonne à sa bien-aimée, De Sève ayant transposé à la fin une séquence de réconciliation tirée du milieu du film.

    Les effets se font sentir jusqu'en France. Dans le cas de La belle équipe (1936), le producteur fait tourner une deuxième fin où Gabin épargne Charles Vanel — et même si la version originale est proposée à De Sève, c'est la finale édulcorée qui est retenue. Les amoureux sont seuls au monde (1947) emprunte un chemin similaire, le réalisateur et le scénariste ayant prévu une fin sans décès pour le Canada. Mal leur en prend : le public la trouve risible.

    Surprise : quand la guerre réduit la production, De Sève rediffuse certains films sans les couper. Dans Le mensonge de Nina Petrovna, le frère et la sœur qu'on suivait en 1938 deviennent ainsi un couple marié et l'homme a maintenant une maîtresse ! Même chose pour Maternité (1934), où l'on voit désormais Hella Muller se dévêtir, nager et étreindre un homme sur le sable. Mais dès que La Presse publie une lettre indignée, la censure frappe à nouveau.

    Les enfants du paradis fait le plus de bruit quand l'Association générale des étudiants de l'Université de Montréal en obtient une copie en 1946. La veille de la séance, on consulte le doyen de la faculté de philosophie, l'aumônier, le vice-recteur et le recteur, qui téléphone au premier ministre Duplessis. Celui-ci nomme un censeur spécial, qui exige le mariage d'un couple amoureux. La séance est annulée. Lorsque le film est enfin soumis au Bureau de censure en 1947, il est jugé immoral, antifamilial et glorifiant l'amour libre. Il restera interdit pendant vingt ans.

    Le Bureau ne s'assagit pas au fil des ans. En 1949, il rejette Les amants du pont Saint-Jean, Une si jolie petite plage, Maya et une refonte d'Occupe-toi d'Amélie. S'y ajoutent Olivia en 1951, puis Le Plaisir et La ronde en 1952. En 1953, La loi du silence qu'Hitchcock a tourné au Québec perd huit minutes car on peut y voir des allusions aux « amours d'une femme pour un prêtre ». En 1955, Le rouge et le noir et Le blé en herbe sont coupés d'une demi-heure. En 1957, c'est le tour des Sorcières de Salem. Et en 1960, Hiroshima mon amour est abrégé de 14 minutes.




    1960 : La censure d'Hiroshima suscite la colère du public (La Presse)

    C'en est trop. La colère du public entraîne la création de la Commission Régis, qui propose l'acceptation ou le rejet intégral des films, ainsi que l'usage des cotes « 14 ans » et « 18 ans » (adoptées en 1967 et devenues « 13 ans », « 16 ans » et « 18 ans » en 1991). Sont alors acceptés des classiques comme La chienne, La règle du jeu, La ronde et Les enfants du paradis. Le film High, du Québécois Larry Kent, est l'un des derniers à perdre certains passages (notamment une scène de ménage à trois). Et quand le Festival des films de Montréal en rejette la version intacte, les quatre autres cinéastes en compétition dans la section canadienne s'entendent pour partager le prix avec Kent.

    Le Bureau (rebaptisé Régie du cinéma en 1983) se fait donc plus discret. Mais d'autres prennent la relève :

    • En 1968, l'Office national du film interdit Cap d'espoir de Jacques Leduc, puis On est au coton de Denys Arcand en 1971 et 24 h ou plus de Gilles Groulx en 1972 — jusqu'en 1976. (L'ONF restreint aussi la diffusion d'Un pays sans bon sens et de Gens d'Abitibi de Pierre Perreault, et ampute Québec : Duplessis et après d'Arcand et Action de Robin Spry, ainsi que Voir Miami et Normétal de Groulx, ce dernier perdant 23 minutes sur 40.)
    • En 1968, l'escouade de la moralité saisit le film suédois Moi, une femme à sa sortie en français à Montréal, même s'il joue en anglais depuis cinq mois. Le film fait un tabac à Pointe-Claire et à Laval, et est jugé décent en 1972. Alertée par le curé de Saint-Roch, la police récidive en 1973 avec deux films québécois, Pile ou face de Roger Fournier et Après-ski de Roger Cardinal. Ce dernier sera jugé obscène, confisqué et assorti d'une amende de 400 $.
    • En 1970, le maire Drapeau fait retirer le visa de Jours tranquilles à Clichy après six semaines en salle, estimant que l'attitude « permissive » du Bureau « humilie la police » durant la Crise d'octobre. L'interdit est levé en 1972.
    • En 1994, alors que Sluts and Goddesses d'Annie Sprinkle joue en salle à Montréal, les Douanes en détruisent une cassette postée des États-Unis à une étudiante de Winnipeg, malgré une tentative d'appel de la jeune femme. Et en 1998, les Douanes saisissent des extraits de Subconscious Cruelty du Montréalais Karim Hussain quand il revient d'un voyage à l'étranger (même si le long métrage original, resté au Canada, n'a rien d'illégal).
    • En 1999, Patrimoine Canada annonce son intention de priver d'aide les films contenant des scènes violentes, trop explicites ou dégradantes. Rien de tel ne se concrétise (voir aussi Falardeau et Simard, section Index).
    • En 2000, un homme s'empare de la bobine du film Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi au beau milieu d'une séance et prend la fuite. Le lendemain, la chaîne Famous Players retire le film de ses salles.
    • En 2001, Télé-Québec, retire à la dernière minute de son horaire le film Bad Girl (basé sur le livre québécois Interdit aux femmes). Le film est par la suite un succès au cinéma, et la société finit par le diffuser en novembre.
    • En 2002, le distributeur torontois 49th Parallel ampute le DVD Slashers du Montréalais Maurice Devereaux de plusieurs scènes violentes afin d'obtenir une cote « R » aux États-Unis et ainsi éviter une censure... canadienne.
    • En 2002, des pyromanes montréalais font flamber la salle du Parisien où joue Peter Pan 2 et exigent le retrait d'un film sur le terrorisme et l'Afghanistan — ce qui, curieusement, ne s'applique à aucun titre à l'affiche.

    Cela dit, les permis demeurent obligatoires, et une centaine sont encore refusés chaque année, la Régie veillant toujours à ce que chaque film « ne porte pas atteinte à l'ordre public ou aux bonnes mœurs ». Son pendant ontarien, qui interdit autant de films (du Pretty Baby de Louis Malle en 1978 jusqu'au À ma sœur de Catherine Breillat en 2001), est d'ailleurs poursuivi par Glad Day parce qu'il facture 4,20 $ par minute pour les étudier -- ce qui, pour un film à faible revenu, est si élevé que la librairie y voit une censure indirecte. Il reste donc du chemin à faire...

    « Il ne faut pas croire qu'une censure devient bonne parce qu'elle cesse d'être abusive. En soi, la censure est un abus. » — Gilles Carle