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Liberté d'expression - Quoi faire en cas de plainte ?

  • Introduction
  • Déclaration
  • Les piliers de la censure
  • Le retour de l'enfer ?
  • Chronologie
  • Accès à l'information
  • Censure et violence
  • Censure et pornographie
  • Censure et cinéma
  • Censure et Internet
  • « Mourir pour des idées »
  • Index
  • Signalez un cas de censure
  • Censure indirecte
  • Conférence audio-visuelle
  • Sources
  • Tout le monde se dit contre la censure. Chez bien des individus, toutefois, cette admission est invariablement suivie des mots « ...mais il y a toujours des limites », « mais il ne faut quand même pas exagérer », « mais là, ça dépasse les bornes ». En d'autres termes, nous vénérons la liberté d'expression tant que celle-ci respecte nos critères. Contrairement à Voltaire, peu de gens sont prêts à défendre le droit d'autrui à des opinions qu'ils réprouvent. Pourtant, en l'absence d'un dommage quantifiable, comment peut-on affirmer que certains sons, taches d'encre ou visuels sont à proscrire alors que d'autres arrangements presque identiques sont parfaitement acceptables ?

    L'approche des gens qui cherchent à faire bannir une œuvre s'apparente souvent aux tactiques de propagande :

    - Se prétendre inattaquable — défendre les enfants; s'en prendre au sexisme, au racisme et à la violence
    - Démoniser ses adversaires — les caricaturer en termes outranciers; les associer à une position extrémiste
    - Faire appel à un symbole reconnu — se comparer à une cause à succès; se donner une apparence scientifique
    - Recueillir des preuves indirectes — fournir des témoignages anecdotiques; citer des passages hors-contexte
    - Se dire dans la moyenne — se présenter comme une personne ordinaire; faire appel aux traditions populaires
    - Faire le plus de bruit — affirmer être du côté de la majorité; frapper souvent ou par personnes interposées
    - Jouer sur la peur — évoquer la pente glissante que crée un précédent; prédire une conséquence catastrophique.

    Il est inutile de chercher à éviter les conflits en limitant son choix aux œuvres les moins controversées : il y aura toujours des gens quelque part qui arriveront à s'offenser (un magicien a déjà demandé la suppression de livres qui enseignaient certains tours; des manuels scolaires ont été interdits à cause d'une scène d'Halloween). Imaginer des critiques hypothétiques, c'est devenir son propre antagoniste. Personne ne gagne à un tel jeu.

    D'où le besoins d'établir une procédure officielle pour étudier les plaintes. Ce système élimine tout d'abord à la source les diatribes irréfléchies et les réflexes primitifs (« je n'aime pas, donc je cogne »), en forçant les protestataires à tester leur logique — ou à étaler son absence au grand jour. La formule permet aussi aux récipiendaires de désamorcer les confrontations-surprise, de dépersonnaliser le débat et d'éviter les décisions adoptées à la légère par une personne mal entraînée ou inadéquatement informée. Pour mettre une telle politique au point, il suffit de :

    1) Rédiger une déclaration de principes ou signer celle que nous avons reproduite dans le présent dossier.

    2) Cerner des critères d'acquisition (même pour les dons) qui peuvent être expliqués sur demande. Par exemple :

    - Prix reçus, critiques élogieuses, recommandations
    - Réputation de l'auteur-e ou de la maison d'édition
    - Qualité de l'information (exactitude, impartialité)
    - Exhaustivité (dates récentes, travail en profondeur)
    - Pertinence (réponses aux requêtes du public-cible)
    - Intérêt (sujet, approche, vulgarisation)
    - Qualité d'écriture (style, originalité, langue)
    - Qualité visuelle (illustrations, photos, mise en page)
    - Qualité physique (impression, solidité, format)
    - Valeur éducative, lien avec un plan de cours
    - Coût, rapport qualité-prix
    - Demande populaire

    Il va de soi que chaque livre n'a pas à satisfaire TOUS ces critères. Quelques-uns suffisent à justifier un achat.

    3) Dans le cas d'une lecture requise lors d'un cours, prévoir d'autres titres qui, à la demande d'un-e parent-e, pourront être proposés à leur enfant à titre de substitution (par exemple, pour respecter une objection religieuse). Il importe cependant de ne pas laisser quelques adultes dicter ce que les enfants des autres pourront lire.

    4) N'accepter que les plaintes écrites, par le biais d'un formulaire recueillant les données suivantes :

    - Date
    - Nom (lettres moulées)
    - Organisme (s'il y a lieu)
    - Adresse
    - Numéro de téléphone
    - Signature
    - Type de document critiqué (livre, périodique, cd-rom, etc.)
    - Auteur-e, titre, maison d'édition, année
    - Circonstances au cours desquelles le document a attiré l'attention
    - Commentaires sur l'œuvre (avec exemples précis, au besoin)
    - Motif de l'objection (avec source d'information complémentaire, au besoin)
    - Mesure recommandée (avec ouvrage de remplacement suggéré, au besoin)

    5) Former un comité adéquatement entraîné, qui étudiera chaque plainte avec l'accord de la direction ou du conseil scolaire (qu'on tiendra au courant afin d'éviter que les personnes offensées aillent en appel).

    6) Analyser la plainte de la façon la plus objective possible — voir les questions énumérées ci-après. Au besoin, consulter des spécialistes du domaine visé (bande dessinée, cinéma, Internet, etc.).

    7) Expliquer la décision aux intéressé-es sans exprimer de jugement personnel ou adopter une attitude belliqueuse. Mettre en valeur la nécessité de respecter les droits du reste du public ou des autres familles en cause.

    QUELQUES QUESTIONS QUE L'ON DOIT SE POSER AVANT D'INTERDIRE UNE ŒUVRE

    1) Confond-on violence réelle et fictive ? Un livre victimise-t-il des gens en chair et en os ? On n'arrête personne pour avoir décrit un délit (ou eu un rêve osé), alors en quoi est-il répréhensible d'imaginer quoi que ce soit ?

    2) Faute de lui imputer un méfait, on évoque souvent la « mauvaise influence » d'une œuvre — mais ne faut-il pas démontrer cette influence d'une façon irréfutable avant d'interdire la création ou d'emprisonner l'artiste ? Pourquoi cible-t-on les arts, d'ailleurs ? Quand un amateur de tartes enfreint la loi, interdit-on les desserts ?

    3) Peut-on condamner un livre sur la foi d'un extrait ? Doit-on interdire La Bible à cause de la crucifixion ? Une œuvre comportant un passage troublant n'a-t-elle aucun autre mérite ? Puisqu'une aventure nécessite un conflit, n'est-il pas normal qu'un héros soit parfois en péril ? La règle change-t-elle s'il s'agit d'une héroïne ?

    4) Si l'interprétation des censeur-es n'est pas la seule possible, ne doit-on pas laisser chaque individu tirer ses propres conclusions ? Est-il légitime d'entraver l'accès à des créations qui ne déplaisent qu'à une minorité ? Même si tout le monde trouve une œuvre « de mauvais goût », pourquoi nierait-on l'existence de ce concept ?

    (« [La] protection constitutionnelle de l'expression... n'est restreinte ni aux opinions partagées ou acceptées par la majorité, ni aux opinions conformes à la vérité. La liberté d'expression sert au contraire à protéger le droit de la minorité d'exprimer son opinion, quelque impopulaire qu'elle puisse être. » — Cour suprême, 1996]

    5) Lutte-t-on contre l'antisémitisme, l'esclavage ou le viol en interdisant des films comme La liste de Schindler, La couleur pourpre ou Mourir à tue-tête ? Ne peut-on pas dépeindre un problème pour le critiquer ? Une scène violente cautionne-t-elle nécessairement la violence ?

    6) D'autres types de précautions (classement, avertissements, supervision) sont-ils suffisants et raisonnables ? La censure peut-elle même avoir des effets néfastes (ignorance, accès ardu, œuvres indûment affectées) ?

    7) En supprimant une œuvre au nom d'une cause, si louable soit-elle, n'ouvre-t-on pas la porte à des restrictions plus douteuses, comme celles que des homophobes ont imposées à plusieurs bibliothèques canadiennes ?

    8) La présence d'individus plus fragiles nous oblige-t-elle à traiter tout le monde comme ce plus bas commun dénominateur ? Bien qu'une mère puisse parler pour son fils, peut-elle décider pour les enfants des autres — ou les adultes sans enfant ? Si on réprouve les valeurs d'un médium, ne doit-on pas cesser de le consommer au lieu de le faire épurer ? Ne faut-il pas apprendre aux jeunes à faire face aux dangers, et non en nier l'existence ?

    9) Quand on s'objecte à un point de vue, ne doit-on pas y répliquer de façon plus convaincante ? Réprimer une idée, n'est-ce pas avouer qu'on ne peut la réfuter autrement ? La censure ne constitue-t-elle pas un recours à la force semblable à la violence, l'intolérance et l'incompréhension qu'elle prétend dénoncer ?

    10) Les fonds et les efforts investis dans le contrôle de l'imaginaire ne seraient-ils pas mieux utilisés en secourant des victimes bien réelles ? Un individu qui attaque un livre au lieu d'aider autrui est-il vraiment sincère ?

    EXTRAITS DU SITE DES FÉMINISTES POUR LA LIBRE EXPRESSION
    ( www.ffeusa.org — traduction libre)

    - La censure ne constitue pas une réponse au sexisme. Si l'on s'était opposé à divers mots et images, les femmes n'auraient jamais pu fonder un mouvement féministe — jugé immoral et dangereux il y a 25 ans.

    - Les restrictions n'appuient pas l'égalité des sexes — elles renforcent le stéréotype victorien selon lequel les femmes sont si pures que la moindre allusion à la sexualité les démoralise. Ce n'est pas une position féministe.

    - Censurer les idées « offensantes » ou « négatives », c'est s'attaquer au concept même de la liberté. L'État devrait-il forcer une femme à évacuer tout article pro-choix de son bureau parce que cela irrite un collègue ?

    - Les pays sans pornographie, comme l'Iran ou l'Arabie Saoudite, ne sont pas pour autant à l'avant-garde des droits des femmes. Le problème n'a rien à voir avec la sexualité, mais avec l'usage de la force.

    - À eux seuls, des mots peuvent créer un milieu de travail hostile si une employée est régulièrement la cible d'abus verbaux intentionnels. Mais cela ne doit pas s'appliquer aux opinions ou publications controversées.

    - En ne traitant que de sexualité, on oublie les causes du harcèlement. Le meilleur remède consiste à accroître le nombre de femmes au travail — ce qui est plus tangible qu'une censure superficielle.