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vendredi 4 février 2011

Ce blog est fermé.. Allez sur Développement Intégral

Le blog Visions Intégrales  est maintenant fermé... mais tout son contenu se trouve maintenant sur Développement Intégral, un site qui fait la synthèse entre ce blog et Sexualité et Spiritualité l'autre blog dans lequel je publiais des articles..

Il y avait de plus en plus de recouvrement entre ces deux blogs et il était temps de passer à un site plus puissant, permettant de publier des articles à plusieurs et de constituer ainsi une plaque tournante sur l'approche intégrale, intégrant les aspects individuels et collectifs, sa partie conceptuelle et pratique, en prenant en compte les aspects relationnels, sexuels et spirituels.

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Jacques

mardi 8 juin 2010

New age et science

par Jacques Ferber

Je suis très étonné et peiné par l'utilisation de la science dans le monde New Age. Il ne s'agit pas de dénigrer ce mouvement, bien au contraire: la plupart de mes amis appartiennent à ce mouvement (au sens large du terme), j'ai publié un livre dans une édition de cette mouvance, et pour ma part je flirte aussi beaucoup avec le New Age. J'ai pu constater que le terme New Age n'a pas bonne presse, même dans le milieu New Age (ce qui et un comble), mais pour moi je n'y met aucun sens péjoratif. C'est juste une étiquette pour décrire un mouvement associé aux "creatifs culturels" et qui pose la venue d'une nouvelle conscience sur Terre. Je considère que, globalement, le mouvement New Age est très souvent à l'avant garde du développement individuel et collectif, qu'il sait mettre en garde la population sur un ensemble de dangers liés à l'utilisation sans mesure de la technologie (nucléaire, ondes électromagnétiques, OGM, nourriture peu saine, etc..) et qu'il propose un mode de vie plus harmonieux et plus relié à la spiritualité. Mais ses intuitions réelles, bénéfiques d'après moi pour l'humanité, utilisent souvent des explications de type pseudo-science qui le desservent et empêchent sa diffusion dans les milieux plus rationnels.

Je prendrais un exemple que je trouve pertinent: la théorie de la résonance morphique. Cette théorie, qui a été développée par Rupert Sheldrake, postule que les structures, les formes et mêmes les lois de la nature ne sont pas immuables mais dépendent de mémorisation de structures et formes semblables dans le passé. La particularité de ce phénomène c'est qu'il agit de manière non-locale, en contradiction avec les modèles scientifiques. Comme c'est un scientifique il cherche des résultats empiriques qui viennent corroborer ses hypothèses. A priori, pourquoi pas. Nous savons qu'il existe des mécanismes d'action à distance: la mécanique quantique le montre au niveau subatomique, l'électromagnétisme et la gravité montrent qu'il existe des champs qui font interagir des corps à distance, sans qu'il y ait un contact direct. Néanmoins, ces champs ont une intensité qui décroît en fonction de la distance (généralement en fonction du carré ou du cube de la distance) et on peut mesurer ces champs de manière très précise, ce qui n'est pas le cas des champs morphiques qui ne sont ni matériels ni mesurables.

Là où il y a "pseudo-science" d'après moi, c'est quand on utilise des arguments de type "aucune autre explication scientifique actuelle ne peut expliquer ce phénomène, donc cette théorie est vraie" (ce n'est pas le discours de R. Sheldrake qui cherche au contraire des validations empiriques, mais celui de beaucoup de personnes dans le mouvement New Age). En général, cet argument n'est pas tellement étayé, et la science avance vite, donc ce qui n'est pas expliqué en 1950 peut l'être en 2000 ou en 2020. Il faut se méfier de ces "trous" de la science et ne pas vouloir y poser toutes les explications pseudo-scientifique en les posant comme contradictoires avec les concepts scientifiques. Gardons à l'esprit, qu'il est difficile de prouver que l'on ne peut pas prouver quelque chose!

Je prend comme exemple le vitalisme qui a été très à la mode jusqu'au début du 20ème siècle. D'après le vitalisme, le fonctionnement de la vie ne peut pas s'expliquer simplement en termes physico-chimiques. Il y a quelque chose de plus, une sorte d'énergie vitale qui lie le vivant et qui explique qu'il forme un tout. Très en vogue avant Pasteur (on essayait d'expliquer la génération spontanée), il a perdu de son influence avec les découvertes de la biologie. La cellule et l'hérédité ont été le dernier rempart du vitalisme dans la première moitié du 20ème siècle avant que la découverte de l'ADN et de ses mécanismes ne viennent jeter un discrédit majeur sur toutes les explications vitalistes.

En fait, les vitalistes ont raison, quand ils utilisent leur concepts comme une manière de regarder le monde, pour voir au-delà des apparences et des formes de pensées réductrices qui sont véhiculées par le mécanicisme (tout peut être réduit à des mécanismes physico-chimiques): lorsqu'on regarde l'ensemble du développement d'un être vivant ou des espèces, tout se passe comme s'il y avait un élan vital qui s'exprimait au travers de ce développement. Mais au niveau micro, lorsqu'on regarde précisément, on constate aussi qu'il s'agit de tout un ensemble de mécanismes élémentaires très simples, mais qui, bout à bout, donnent lieu à une émergence de phénomènes globaux, à des formes particulières. L'hémisphère droit du cerveau, sensible aux formes, voit l'élan vital dans le développement des structures, alors que l'hémisphère gauche, analytique, ne considère que l'articulation des mécanismes élémentaires qui agissent de manière sous-jacente.

Il en est de même d'après moi avec les champs morphiques de R. Sheldrake. Tout se passe comme s'ils existaient car, à un certain niveau, on peut interpréter les évolutions des formes comme des mécanismes de résonance morphiques, même si, au niveau élémentaire on peut trouver des explications mécanismes. Prenons un exemple qui est souvent mis en avant par les promoteurs des champs morphiques: une découverte réalisée quelque part aura tendance à se propager et pratiquement en même temps d'autres chercheurs, pourtant sans liens entre eux d'aucune sorte, vont faire les mêmes recherches. Cela arrive très souvent. On se dit oh, c'est magique, donc il doit y avoir une explication magique d'action à distance. En fait, quand on est dans la recherche ce phénomène intervient constamment: pour ma part, il m'est souvent arrivé d'avoir eu des idées et de me rendre compte que finalement quelqu'un l'avait dit juste un peu avant moi, pratiquement dans les mêmes termes. J'étais tout simplement en train de "réinventer la roue" comme on le dit souvent. Cela arrive tellement souvent que ce sont en général les directeurs de thèse et le fait d'aller en conférence qui permet de limiter ce phénomène. Pour moi, il n'y a rien de magique ou de résonance morphique là-dedans. Les chercheurs ont en main un certain nombre de concepts existants et ils cherchent à résoudre un problème. On pourrait caractériser des "types" de chercheurs en fonction de leur mode de pensée, de leur manière à traiter et à combiner des informations externes, d'utiliser leur intuition, de sélectionner ce qui leur apparaît comme une "bonne" idée. De ce fait lorsque deux chercheurs du même "type" vont disposer des mêmes informations et chercher à résoudre les mêmes problèmes, il est tout à fair normal qu'ils aboutissent à des solutions et à des concepts voisins sans qu'il y ait besoin d'explication de communication à distance. Dès que les conditions sont remplies, des solutions vont émerger en plusieurs points du globe et certaines seront très semblables. Tout se passe un peu comme des sosies physiques: les deux formes se ressemblent mais elle n'émergent pas du même pool génétique.

Cela n'empêche pas d'utiliser le concept de résonance morphique à un niveau plus "macro": tout se passe comme si chaque découverte créait un champ de possible qui va faciliter les autres découvertes semblables. Et cela est vrai pour toute action individuelle: chaque fois que nous agissons d'une manière ou d'une autre, nous changeons le monde au niveau collectif, car nous influençons le monde par chacune de nos actions, de nos croyances, de notre manière d'être. Si l'on veut avoir une théorie analytique, il sera possible de tracer toutes les petites interactions qui font que nous influençons notre entourage et que nos idées et notre comportement se diffuse en ayant finalement un impact – parfois très léger – sur le collectif. Mais si l'on en reste au niveau microscopique, très élémentaire, on ne voit pas l'ensemble et les formes qui émergent de ces petites actions. Dans ce cas, il est préférable d'utiliser une explication de type "champ", et de voir finalement comment nos actions modifient ce champ de forme, et se diffusent comme si elles se transmettaient à distance. Le "comme si" est fondamental: c'est le moment où l'on peut intégrer deux théories, deux visions différentes et voir ensuite comment elles se connectent, comment elles sont reliées.

Je voudrais prendre un autre exemple pour montrer la relation qui existe entre une perception de champ et les mécanismes sous-jacents. Dans le domaine de la robotique collective, où l'on fait interagir de nombreux robots, on utilise parfois des modèles à base de champs de potentiels. Cela a été développé à la fin des années 80 et j'en parle dans mes cours sur les systèmes multi-agents. J'ai même encadré plusieurs thèses sur ces sujets. (j'en ai aussi parlé dans mon livre sur les systèmes multi-agents que vous pouvez télécharger ici). Le principe est simple, on considère que chaque robot, chaque chose, chaque lieu émet un signal dont l'intensité est variable. Ces signaux, lorsqu'il sont combinés créent un champ qui peuvent être interprétés par les autres robots pour leur déplacement. Par exemple un robot en panne, peut envoyer un signal qui va modifier ce champ, ce qui va contribuer à ce que les robots présents viennent auprès du robot en panne pour l'aider. Inversement, dans leur déplacement, chaque robot envoie un petit signal répulsif, ce qui, interprété correctement par les autres robots va constituer une répulsion afin d'éviter les collisions entre robots. En fait, le champ n'existe pas: il n'y a que des signaux qui sont envoyés dans un médium quelconque. Mais chaque robot, en combinant les signaux reçus, va disposer d'une image globale sous forme d'un champ contenant des zones attractives et répulsives, et il va simplement évoluer dans ce champs, son comportement modifiant la forme du champ et donc les influences que les autres robots vont recevoir. Chaque robot évolue dans le champ et le modifie par son comportement. L'ensemble de interactions va donner lieu à des formes collectives tels que des comportements de meutes (flocking) sous forme de file indienne ou de horde dans lequel une série de robots se mettent à se suivre les uns les autres tout en évitant des obstacles. Il n'y a pas de magie, mais simplement émergence de phénomènes dont l'explication peut être donnée à un certain niveau par l'utilisation de champs, bien que ces champs ne soient pas matériels: ils sont créés par la recombinaison d'informations plus élémentaires qui donnent l'impression que les robots évoluent dans un système de champs. Donc ces champs existent, puisqu'ils sont "vus" par les robots pour déterminer leur comportement, et n'existent pas car ils n'ont pas de support matériel direct.

Cette notion de niveau d'appréhension est très important pour comprendre à la fois les pseudo-théories new-age et leur rejet par les scientifiques orthodoxes, chacun jetant l'anathème sur l'autre. Les énergies subtiles perçues par les pratiquants d'arts martiaux, de yoga et d'une manière générale de toutes ces nouvelles pratiques fondées sur ce que l'on appelle l'énergétique, existent au sens où on peut les percevoir, les amplifier, agir à partir de ces perceptions. Mais en même temps, les orthodoxes ont raison de dire que ce sont de élucubrations car les explications qui sont données par les new-age ne peuvent pas se relier à ce que l'on connaît du monde. Chacun parle son langage sans voir qu'il existe des liens entre ces deux approches et que leur "vérité" ne se situe pas au même niveau: les new-age perçoivent certaines choses de manière subjectives, à partir d'une appréhension globale du monde, alors que les scientifiques orthodoxes veulent une vision objective et locale. Les premiers en fait intègrent tout un ensemble de signaux pour un donner une image simple et intégrée (ce que fait très bien le cerveau droit), alors que les scientifiques cherchent à obtenir quelque chose de décomposé et de mesurable (ce que fait très bien le cerveau gauche).

De ce fait, il me semble que la voie d'avenir est celle de l'intégration de ces deux hémisphères du cerveau et de l'intégration des "pseudo-sciences" à la science. Non pas pour dire que les théories de ces pseudo-science doivent être prises telles qu'elles, mais qu'elles doivent être comprises comme des manières de voir intégrées qui sont fondées en dernier ressort sur des mécanismes pour certains bien connus, sans que l'on doive faire intervenir des explications "vitalistes" ou "magiques" au niveau élementaire. C'est ce que font très bien ces nouveaux domaines scientifiques telles que la psycho-neuro-immunologie (à ce sujet lire ce merveilleux article de Nouvelles Clés) ou l'épigénétique qui relient les deux modes de pensée ou plus exactement trouve un lien entre ce qui est vécu par un individu et les mécanismes matériels sous-jacents. La magie, s'il y en a, est 1) dans nos capacités cognitives à la fois limitées mais aussi intégratrices de tout un ensemble d'informations, et 2) dans l'interaction à tous les niveaux (moléculaires, organismes, individuel, sociétal, etc..) qui font émerger des formes nouvelles inexistantes au niveau individuel. La science a besoin de ces visions intégratrices qui poussent l'humain à se dépasser et à voir au-delà du matérialisme élémentaire, et inversement les nouveaux mouvements spirituels ont besoin d'ancrer leurs visions novatrices dans une approche scientifique plus analytique, sans trop recourir à des explications magiques.. ou alors savoir mieux utiliser le "tout se passe comme si" qui permet de relativiser ces théories.

En d'autres termes, les explications New Age voient la beauté de la cathédrale dans sa beauté, en ignorant la manière dont cela a été construit, alors que les scientifiques voient les pierres et leur agencement, mais ne voient pas la forme globale. Peut être un jour sauront nous faire le lien entre les artistes et les maçons?

mercredi 15 octobre 2008

Education et développement: adapter son autorité au stade de l'enfant


« Ça suffit maintenant, je te l’ai déjà dit, tu ne touches pas à ce tiroir. Mais c’est pas vrai, tu m’écoutes quand je te parle ? ». Il n’écoute rien, il me cherche, il me provoque : tels sont les mots que l’on entend souvent dans la bouche des parents ou des professionnels de la petite enfance qui ont en charge des enfants de 0 à 6 ans.

On a beau dire, redire et expliquer, il est difficile de leur faire entendre raison. Qu’ont-ils donc dans la tête, ces petits ? Que comprennent-ils de ce qu’on leur demande ou de ce qu’on leur explique ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît pour deux raisons : d’une part, on n’a pas accès à leurs représentations intérieures mais juste à leurs comportements, d’autre part, notre regard est filtré et déformé par notre propre manière de voir le monde que l’on projette sur l’enfant. En fait, il se révèle aussi difficile pour un adulte de se mettre dans la peau d’un petit enfant que pour un habitant du XXIème siècle de s’imaginer les croyances et les pensées des habitants du Moyen-âge… C’est une étape de développement par laquelle l’individu comme la société sont passés, il y a longtemps, mais qui a été « recouverte » par de nombreuses expériences et compétences. Cette difficulté est source d’attitudes parfois inadaptées chez les parents ou professionnels : des exigences trop fortes ou brutales ou à l’inverse un environnement surprotecteur qui, dans les deux cas, freinent le développement de l’enfant et épuisent l’adulte.

Pour accompagner au mieux l’enfant dans cette maturation, il est donc essentiel de trouver des repères. Le modèle intégral de Wilber ou celui de la spirale dynamique se révèle particulièrement pertinent pour mieux appréhender les besoins et les ressources de l’enfant en fonction de son âge car il décrit les étapes de développement qui apparaissent de façon progressive et ordonnée chez l’être humain. Il s’inscrit dans une perspective développementale, dans la lignée de J. Piaget (compétences cognitives) ou Kohlberg (compétences morales).
L’être humain est un être en développement dont les besoins et les capacités évoluent. Cette évolution s’articule autour de deux axes :
  • D'une part, la capacité à devenir de plus en plus soi-même, unique et singulier (l'axe de la singularisation)
  • D'autre part, la capacité à se socialiser (l'axe de la relation)
Les stades de développement se situent alternativement sur un axe et sur l’autre dans un mouvement de spirale comme le montre la figure ci-contre.

Le stade instinctif

De sa naissance à environ 5 mois, le bébé est mû par l’instinct de survie. Ce premier stade se situe sur l’axe de la singularisation : En effet, à sa naissance, le bébé devient un être physique différencié qui reçoit un nom. Le cordon ombilical est coupé et le voici sorti de la matrice nourricière qui lui fournissait chaleur, confort et nourriture. Il lui faut désormais s’exprimer par lui-même pour survivre. Cette étape est particulièrement périlleuse dans le développement car le bébé dépend entièrement de son entourage pour survivre et n’a pour s’exprimer que des moyens rudimentaires : pleurs, cris, hurlements, tension, détente, sourire aux anges... Il est dans une étape de « toute-vulnérabilité ».
Ce premier stade correspond aux premières phases du stade sensori-moteur de Piaget. Les mouvements sont des actions réflexes. Le bébé cherche à satisfaire ses besoins de façon très instinctuelle : il sait téter, trouver le sein et son pouce et cherche la chaleur et les contours enveloppants. Il réagit aux stimuli environnementaux mais n’a pas conscience de soi ni d’autrui, il ne fait pas de distinction entre lui et le monde. Il a besoin de se sentir enveloppé. Sa relation au monde est principalement kinesthésique et la manière dont on le touche, le prend dans les bras, et le nourrit est essentielle comme l’ont montré les recherches et expériences en haptonomie.

Le stade fusionnel

Le stade fusionnel dure environ de 4 mois à 2 ans. Le bébé réalise progressivement la différence entre le monde physique qui se trouve « au dehors » et son existence propre : il reconnaît ses mains et ses pieds comme faisant partie de son Moi physique distinct du monde extérieur. Cependant, il reste en fusion émotionnelle avec son entourage, et plus particulièrement avec sa mère : il croit que le monde ressent ce qu’il ressent, veut ce qu’il veut, voit ce qu’il voit. L’enfant projette également ses sentiments sur les choses qui ont des intentions : le doudou est gentil car il console, et la chaise est méchante car elle fait mal. C’est l’âge de la peur du noir, des cauchemars. Tout peut devenir source d’enchantement mais également d’épouvante.
Cette étape correspond à un approfondissement du stade sensori-moteur défini par Piaget. La perception du monde reste surtout sensorielle mais l’enfant interagit de façon plus élaborée avec le monde : il prend des objets de façon intentionnelle grâce à la coordination entre vision et préhension, teste les effets de ses actes (la fameuse petite cuillère jetée pas terre des dizaines de fois…) et en fait même varier les facteurs (la jeter en l’air, devant, derrière…). Il commence à marcher, son territoire s’agrandit et il gagne en autonomie. Il entre dans une phase « ambivalente » où il alterne la demande de bras protecteurs et la volonté de s’aventurer tout seul dans un monde qui l’attire.
L’enfant se bâtit progressivement une sécurité intérieure même quand la figure réelle de la protection n’est pas présente. Il a besoin d’objets transitionnels (le fameux « doudou »), de rituels d’endormissement ou de séparation pour favoriser une sécurité intérieure qui l’accompagne et le soutienne dans son exploration du monde.

Le stade égocentrique

Entre 2 et 5 ans environ, l’enfant traverse une étape égocentrique dans laquelle il découvre le courage de s’affirmer et le plaisir d’obtenir satisfaction. C’est l’émergence du Moi Psychique, la prise de conscience d’être ‘Je’… Ce stade correspond au stade préopératoire décrit par Piaget. L’enfant peut penser à quelque chose sans que la chose soit présente, imiter une action en différé : il appréhende le monde au travers des symboles. Mais sa perception égocentrique limite sa compréhension du monde : il croit que tout a été fabriqué par les êtres humains (artificialisme), il mélange les lois physiques et les lois morales (ex : les bateaux flottent parce qu’ils sont gentils), il croit les évènements ont un but (ex : les nuages avancent dans le ciel pour apporter la pluie).
L’enfant peut affirmer une chose et son contraire sans pour autant être gêné par l’incohérence. Son affirmation est très impulsive et peu réceptive à la raison et à la morale. Il tente d’imposer ses désirs par la force et de faire céder son entourage. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Il teste sa force, sa puissance émotionnelle mais également ses pouvoirs magiques... Son monde est rempli de héros qui, eux, peuvent changer les règles de la nature ou les règles sociales quand ils le veulent…
Comment passer ce cap difficile ? L’enfant de cet âge est, comme on l’a vu, peu accessible à la raison et à la morale. Aussi, est-il inefficace de s’évertuer à lui expliquer en détails le pourquoi des règles. L’enfant a besoin que sa puissance d’affirmation soit reconnue et valorisée et en même temps l’adulte doit canaliser cette puissance pour éviter qu’elle ne blesse. La tâche n’est pas si difficile que cela car l’adulte a des ressources bien supérieures à celles de l’enfant : sa force physique et son intelligence. Si l’enfant a besoin de bouger, de sauter, de crier, super ! mais dehors ou dans un coin autorisé, s’il veut frapper super ! si c’est sur l’oreiller ou le ballon, s’il veut mordre super ! mais dans la pomme. C’est l’approche de l’aikido : il ne s’agit pas de « casser » ou de bloquer la puissance de l’enfant car elle est essentielle à son développement, mais de la canaliser.

Le stade normatif
Le quatrième stade de développement est le stade normatif que l’enfant traverse entre 5 et 9 ans environ. Il répond au besoin d’appartenance à un ordre collectif qui canalise les pulsions et pacifient les relations. L’enfant reste très impulsif et ses pulsions se heurtent régulièrement, et parfois avec fracas, aux lois physiques (le feu brûle, les objets tombent, le temps passe sans qu’on puisse revenir en arrière…) et aux lois sociales portées par les adultes (on fait attention aux autres, on attend, on partage…). Il cherche l’apaisement apporté par un monde ordonné et protecteur dans lequel chacun a une place et un rôle à jouer. L’enfant se réfère aux personnes dont le statut est au dessus du sien (parents, enseignants, éducateurs…) pour savoir ce qui est bien ou mal, interdit ou autorisé. La parole des adultes devient la référence : « papa a dit que », « la maîtresse a dit que… ». Il accepte de jouer son rôle d’enfant dans une pièce écrite et mise en scène par les adultes et s’assure que les autres respectent autant que lui ce qui correspond à leur rôle. Il accepte de plus en plus de lâcher les bénéfices de la domination et devient sensible au respect des règles. Il est même parfois plus royaliste que le roi : il s’offusque lorsque l’on change le texte d’un conte qu’il connaît par cœur et dénonce avec véhémence des infractions aux règles posées par les adultes. Cette progression psychique correspond au passage du « deux au trois », du duel basé sur le rapport de forces à des relations avec un tiers, régies par des valeurs et des règles « venues d’en haut » et auxquelles chacun se doit d’obéir.
Les repères ainsi donnés lui permettent de déposer les armes et de s’intégrer dans un univers structuré et prévisible dans lequel il peut apprendre. Plutôt que de limites, ce dont a besoin l’enfant à ce stade, c’est d’ordre et de repères dans l’espace, le temps, les rôles de chacun. L’adulte l’aide en restant présent, bienveillant et ferme lorsque l’enfant est débordé par ses pulsions et ses émotions. Il peut le contenir physiquement avec bienveillance pour le protéger ou l’empêcher de nuire et plutôt que de dire « je ne suis pas d’accord, ça n’est pas possible » qui sont des expressions négatives qui restent focalisées sur « l’objet interdit », il peut guider son attention vers d’autres objets ou d’autres évènements afin de l’aider à traverser la frustration. A cet âge là, l’enfant passe encore très facilement d’un intérêt à un autre, d’une émotion à une autre, ce qui facilite sa guidance.

Comme on le voit jusqu’à présent, dans les différentes étapes présentées, la raison n’est pas encore réellement présente. Et pour cause car les capacités logiques et rationnelles ne s’acquièrent que progressivement. Ce n’est que vers 7-8 ans que l’enfant acquière une pensée plus argumentée et cohérente, et notamment qu’il cherchera à comprendre les raisons pour lesquelles quelque chose est interdit ou demandé. C’est en effet dans le courant suivant, rationnel et individualiste, l’enfant s’interroge de plus en plus sur le monde, devient plus logique et détecte les incohérences. Les explications l’aident à comprendre et accepter les lois physiques et sociales. Et c’est encore plus tard, vers l’âge de 11-12 ans qu’il développera éventuellement l’empathie.

Plus l’adulte prend en compte les capacités de l’enfant, plus son autorité devient efficace et bientraitante. Il aide l’enfant à consolider les ressources que chaque étape lui apporte et il peut accompagner plus sereinement les passages d’un stade à l’autre, moments de « crise » où l’enfant aimerait tout à la fois grandir et rester petit…

Véronique Guérin

Une version légèrement raccourcie de cet article a été publiée dans non-violence actualité..

samedi 20 septembre 2008

Michel Henry et la phénoménologie de la vie


Je viens de lire quelques articles de Michel Henry, un philosophe français du 20 ème siècle, phénoménologue et héritier de la grande tradition de la phénoménologie française, de Merleau-Ponty à Ricoeur en passant par Lévinas. Il est mort en 2002, et un site lui est consacré: www.michelhenry.com/
J’ai été attiré par cet homme immédiatement, et notamment par ce qu’il dégage, par son regard dans ses photos. En plus il fait de la phénoménolo
gie et j’ai toujours eu l’impression que la phénoménologie constitue le chaînon manquant entre la raison et la spiritualité. Et Michel Henry est pour moi ce chaînon manquant. Donc je suis ravi...

Sa philosophie se présente comme une phénoménologie radicale (ce sont ses termes), c’est à dire une philosophie qui va au delà de la problématique de l’intentionnalité et de la conscience. En gros, la phénoménologie, depuis Husserl, s’est penché sur le processus par lequel le monde des phénomènes nous apparaît. Ordinairement, nous avons conscience des choses qui nous entourent, en faisant comme si le monde était donné, comme si nous n’avions plus qu’à le cueillir tout prêt. Mais en fait, le monde n’est pas donné, il apparaît à notre conscience. Ce que fait la phénoménologie c’est entrer dans cette manière qu’à le monde de se donner à nous, en prenant de la distance par rapport à cette donation, en explicitant ce qui nous paraît comme aller de soi. De ce fait, et on peut la phénoménologie peut être définie comme une conscience de la conscience des choses. Comme le dit Michel Henry :
“les onta (les choses) ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et en quelque sorte par eux-mêmes, comme les substrats de leur qualités: ils ne sont tels précisément que grâce à l’ensemble des opérations subjectives qui les font voir et les portent ainsi dans leur conditions de phénomènes – Husserl dit: qui les constituent.”

La phénoménologie est très proche, d’après moi, des philosophies et religions orientales. D’après celles-ci, le monde est maya, illusion, c’est à dire qu’il n’est pas comme il nous apparaît et qu’il faut aller plus loin. Il faut faire un travail de décentration important, et notamment d’aller au delà de la réflexion mentale pour vider son esprit de toutes les représentations, de tous les jugements qui font écran entre le monde et nous. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a plusieurs écoles orientales: certaines considèrent qu’il n’est pas possible de connaître le monde tel qu’il est vraiment, car il y a toujours un voile entre le monde et nous, et d’autres prétendent au contraire qu’on peut accéder à l’être en soi. Dans les deux cas, cela provient d'une mise entre parenthèses du jugement, des processus de catégorisation qui empêchent d’atteindre le coeur du monde. Comme l’a montré Kant, dans sa critique du jugement, il n’est pas possible d’atteindre l’être en soi par l’entendement, car tout jugement, toute catégorisation dirions nous aujourd’hui, nécessite des mécanismes conceptuels fondamentaux (on dirait ‘primitifs’ en informatique car ils sont à la base de notre cognition) qui sont à la fois les mécanismes essentiels par lesquels la connaissance est possible, et, en même temps, constituent les limites de notre entendement.
Husserl a été plus loin en montrant que dès la perception, ce mécanismes de projection est en jeu. Les travaux de psychologie cognitive et les neurosciences ont été dans le même sens que Kant et Husserl en montrant tout le caractère construit de nos perceptions et de notre entendement.
Husserl s’est intéressé essentiellement à la conscience, en mettant en évidence l’ego transcendantal, ce que les hindous appellent “l’atman”, et ce que les courant spirituels nomment, le Soi, le pur Témoin, lequel n’est pas notre ego empirique, le “je“ fondamental qui ne peut pas être objet de quelque chose et qui est la partie spirituelle et divine de chaque être (“Ehyeh Asher Ehyeh” Je suis celui qui suis dit YHWH à Moïse dans la scène du buisson ardent).
Michel Henry va plus loin en montrant que la conscience et l’intentionnalité ne sont pas les manières primitives d’entrer en relation avec le monde, car nous sommes engagés en permanence dans ce processus qui nous dépasse tout en étant si proche et si évident et qu’il appelle la vie. Ce n’est plus de conscience qu’il s’agit mais de sensibilité corporelle, et pour utiliser le terme de Frans Veldman, l’inventeur de l’haptonomie, d’affectivité. Je trouve amusant qu’un philosophe phénoménologue retombe sur les intuitions du tantra (qu’on retrouve un peu aussi chez Merleau-Ponty): en allant jusqu’au bout de leur raisonnement, les phénoménologue débouchent sur un au-delà du mental, un au-delà de la raison, et tombent sur la source de toute chose, qui est à la fois extrêmement proche puisque je fais partie de cette vie, partie de tout cela, que je le veuille ou non, et en même temps se situe au delà de toute catégorisation rationnelle. Bon, le tantra présente l’avantage de déboucher aussi sur des pratiques qui permettent de vivre cette relation au monde en se dégageant justement de ces projections et de ses jugements qui nous voilent la vie, en mettant l'accent sur la double polarité de l'être, à la fois Shiva, pure conscience, et Shakti, ce qui épouse la matière.

Néanmoins, Michel Henry souffre, comme beaucoup de phénoménologues (Husserl, Heidegger, Levinas) d’un rejet de la science et de la démarche scientifique. Que la science soit limitée du point de vue de l’accès à l’Etre, puisque elle suppose que le monde est directement donné, c’est une chose. De rejeter sa capacité à approcher le fonctionnement de l’ensemble des choses, et notamment de notre propre fonctionnement, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain d’après moi. La science propose une manière extrêmement puissante d’aborder le réel, et je ne connais aucune phénoménologie qui puisse nous expliquer comment le monde fonctionne, quelles sont les lois ou modèles qui permettent d’expliquer sa dynamique? Si nous avions fait uniquement de la phénoménologie nous vivrions encore dans des cavernes en nous éclairant difficilement de la lumière du feu (bon, ok, j’exagère...). Mais à côté de cela nous aurions certainement développé de grandes capacités de méditations. C’est un ce qui s’est passé en orient avec le yoga, le tantra et le bouddhisme qui ont permis d’accroître notre connaissance sur notre propre fonctionnement.
De plus, et je pense que c’est un argument important: la science fait partie de la vie tout en se retournant contre elle. Je reviendrai sur ce thème qui est essentiel dans une compréhension développementale de la vie.

mardi 6 mai 2008

Sur la méditation et la phénoménologie #1 : le cogito


Ce petit texte constitue une sorte d’essai (au sens propre du terme, c’est vraiment un "essai" pas quelque chose de fini ni de définitif), de compréhension simple de la philosophie Husserlienne. C’est en lisant "Méditations Cartésiennes" que je me suis rendu compte que Husserl essayait de rendre compte d'une intuition et d'une perception que l'on peut avoir lorsqu'on a fait suffisamment de méditation pour distinguer le Témoin de l'ego, et en d'autres termes de distinguer l'ego transcendantal (au sens de Husserl) de la personnalité et des pensées associées.

Le problème quand on étudie la phénoménologie Husserlienne et qu’on n’a pas fait de méditation, c’est qu’on passe d’après moi, assez à côté du propos de Husserl. Ce qu’il faut comprendre d’abord, c’est que les grands philosophes ont souvent une intuition forte de quelque chose de très important, et qu’ils passent ensuite toute leur vie à essayer de décrire cette intuition en termes philosophiques et ordinaires. Par exemple, il est clair que Descartes, lorsqu’il a eu l’intuition du "cogito", ce fut une révélation, une expérience mystique. C’était, sans le savoir, une expérience de même nature que le "I am" de la littérature hindoue. Il n’y a rien au delà du "I AM", il n’y a rien au delà du "je suis", on ne peut pas aller plus loin sans s’éliminer soi-même. C’est le niveau du Témoin dans le bouddhisme que l’on perçoit en méditation lorsqu’on est totalement détaché de ses pensées : soit que ces pensées aient disparues, soit qu’elles soient simplement vues, sans que l’on s’y attache. (Note :En fait il existe un niveau au delà du I AM qui est la dissolution dans le grand tout, lorsque le Témoin devient un avec le monde, mais ce ne fut pas le niveau de révélation de Descartes, ni celui de Husserl).

Descartes, fait le travail du « qui suis je » sans réellement se poser cette question. En fait, il cherche plutôt à trouver un appui solide à partir duquel il puisse disposer d’une certaine évidence, d’une vérité universelle qu’il ne puisse pas remettre en doute. Ce faisant, il doute de tout :
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. (Méditation seconde)
Dans le développement spirituel, ce moment de doute absolu apparaît nécessairement lorsqu’on a déjà bien éliminé tout ce que l’on pensait faire partie de sa personnalité, et qu’on se rencontre qu’il ne s’agit finalement que d’habits que l’on a revêtus tellement longtemps qu’on a cru qu’ils faisaient partie de nous. Et le terme «habit» renvoie justement à «habitus» et «habitude», c’est-à-dire à un comportement répétitif qui s’inscrit dans ce que l’on croît être notre personnalité. Mais arrivé à ce moment là, une sorte de vertige nous étreint, un mélange d’ivresse et de dépression. Nous ne savons plus qui nous sommes puisque tout a été détruit. Pour Descartes, il n’y a plus rien de certain. Et pourtant au milieu de ce tournis, de ce vide existentiel qui nous envahit, une certitude apparaît, qui constitue une faible lueur :
Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. (Discours de la méthode 4ème partie)
Ou bien
Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. (méditation seconde)
En lisant ces phrases, on sent que Descartes présente ses résultats comme le fruit d’une réflexion (ce qu’il appelle méditation, mais qui n’a rien à voir avec la méditation telle qu’elle est pratiquée dans la démarche spirituelle). Ce n’est pas la pure évidence d’être seulement une conscience, d’être juste un "je suis", mais le résultat d’une réflexion sur une proposition : c’est le fait de penser "je suis" qui fait que l'on existe nécessairement. Ce faisant il peut s’adresser à toutes ces personnes qui n’ont pas encore fait le travail de dépoussiérer leur être de tous les jugements, représentations, souvenirs, opinions, formes de pensées qu’ils croient faire partie de leur essence alors qu’il ne s’agit que de formes superficielles qui les ont habitées pendant des années et qui peuvent disparaître en un instant (bon, en général, cela ne part pas en un instant, mais parfois on peut avoir des "peak experiences" où l’on perd sa personnalité sans perdre sa conscience pendant quelques instants. Cela fait très bizarre...)

dimanche 18 novembre 2007

Sur l'intériorité et le "mind/body problem"

En ce moment, dans le domaine des sciences cognitives, il existe un grand débat concernant la nature de l’esprit, qui porte essentiellement sur le rapport qui existe entre le corps et l’esprit. Plus exactement comment relier nos états mentaux, ce que nous croyons, ce dont nous avons conscience (et ce qui reste dans l’inconscient), ce que nous ressentons et la neurophysiologie du cerveau. Le débat ne porte pas tant sur le fait que le cerveau est bien le support de la pensée et de l’esprit – tous les scientifiques sont d’accord sur ce point (mis à part une ou deux exceptions notables) – mais sur la manière de relier la phénoménologie, c’est-à-dire ce que nous vivons intérieurement à un état neuronal. En d’autres termes, lorsqu’on voit quelque chose de rouge, c’est que certaines zones du cerveau s’activent. Mais si cela est suffisant pour le neurologue, cela ne permet pas d’expliquer la sensation de « rougéité » c’est-à-dire le fait que cela apparaisse comme rouge pour vous et moi. Techniquement cela s’appelle le problème de l’intentionnalité ou le problème corps/esprit (mind body problem).

Paul Ricoeur, grand philosophe, indique précisément à Jean-Pierre Changeux, auteur de l’homme neuronal et très grand neurobiologiste, qu’il ne faut pas confondre les discours qui portent sur le ressenti et ceux qui portent sur l’activation des structures neuronales (à lire dans Ce qui nous fait penser. La nature et la règle (Paris, Odile Jacob, 1998). un livre absolument remarquable pour la clarté des débats et la profondeur de pensée de part et d’autres.). En d’autres termes, le monde de la phénoménologie, du ressenti est un monde qui parle de choses avec certains mots, et le monde de la science avec d’autres mots. Il y a de plus en plus de pont entre ces deux domaines, car il y a de plus en plus de travaux permettant de relier les états mentaux aux états neuronaux. Mais parfois ces ponts n’existent pas encore, et on ne sait pas ce qui se passe au niveau du cerveau lorsque nous pensons à telle ou telle chose.

D’autre part, même si l’on est capable de faire un pont entre une structure neuronale et un ressenti, cela n’invalide pas le discours sur le ressenti. Car la notion d’expérience (pas expérimentation mais expérience au sens de experience en anglais, ce que l’on a vécu et ressenti profondément) est pour l’instant irréductible au monde matériel. On peut faire des ponts, mais pas éliminer ce monde intérieur du ressenti. Par exemple, on peut analyser précisément la structure vibratoire d’un morceau de musique, même expliquer les activations neuronales qui s’effectuent lorsqu’on écoute un morceau, cela ne change pas l’expérience intérieure et le plaisir que l’on peut avoir à écouter « la jeune fille et la mort » de Schubert par exemple (un morceau que j’adore).

Maintenant supposons que l’on veuille communiquer cette expérience d’écoute de la musique à quelqu’un de sourd, ou qui n’entend que deux notes de musique. Si l’on utilise le langage habituel qu’utilisent deux musiciens ou deux mélomanes, on ne pourra pas se faire comprendre d’un sourd. Il va falloir essayer d’utiliser un langage approchant, un langage que les sourds pourront comprendre. On parlera alors en termes analogiques, en utilisant des métaphores, par exemple en utilisant un vocabulaire portant sur la lumière et la couleur. C’est ce qu’on fait aussi lorsqu’un vocabulaire est trop pauvre dans un domaine. On va utiliser le vocabulaire d’un autre domaine pour le faire comprendre de manière presque poétique, en tout cas de manière analogique. C’est ce que fait l’œnologue par exemple lorsqu’il utilise le terme de ‘robe’, de ‘cuisse’, de ‘rondeur’, de ‘vigueur’ d’un vin et autres termes merveilleux. Imaginez que vous n’ayez jamais bu de vin.. Ces termes paraîtrons pour le moins abscons, et on se dira, mais de quoi parlent ils ? Mais si l’on est œnologue soi-même, le discours d’un autre œnologue est très parlant. Pourtant il n’est pas question de la structure chimique du vin. Simplement du ressenti de l’œnologue.. Maintenant que l’on connaît bien la chimie du vin, on peut mettre en relation ces termes avec la structure chimique du vin. Mais lorsque la chimie n’était pas bien développée, ces œnologues pouvaient décrire assez précisément un vin au travers simplement de ces termes de ressenti, c’est-à-dire à partir d’un point de vue «intérieur» et non comme le chimiste à partir d’un point de vue «extérieur».

C’est le langage que l’on peut utiliser pour expliquer des sensations et des ressentis. Ces ressentis décrivent une expérience, et les mots que l’on utilise alors sont comme dans le cas de l’œnologie, deviennent relativement «parlants» pour ceux qui ont déjà fait cette expérience. Ce qui permet de communiquer un tant soit peu de vécu et de faire «goûter» un peu de ce vécu à d’autres personnes sensibles à ce type de langage. En d’autres termes, les mots que utilisés sont des expériences vécues «du dedans» et non pas des expériences vécues «du dehors», comme pourrait le faire un traité scientifique. Par exemple l’expérience de l’orgasme peut être décrite en termes de neurotransmetteurs (endorphines, dopamine, acétylcholine,..). Mais cela ne permet pas de communiquer l’effet que cela fait d’avoir un orgasme. Dès qu’on l’a vécu, on sait ce que c’est, on peut essayer d’en parler de le décrire à quelqu’un d’autre. Si cette autre personne a vécu aussi un orgasme, alors les mots prendront tout leur sens parce qu’alors cela correspondra à un ressenti relativement voisin (on n’est jamais sûr que l’autre ait exactement la même expérience que nous). De même, il est pratiquement impossible de décrire la saveur d’une orange a celui qui n’en a jamais goûté.

On atteint là à l’intersubjectivité. Rien ne nous dit qu’effectivement les expériences que nous faisons vous et moi sont les mêmes, que le parfum du vin, le goût de l’orange, l’écoute de la musique et le plaisir de l’orgasme sont les mêmes. Mais ils sont suffisamment proches pour que nous puissions partager des représentations, des idées, des ressentis, c’est-à-dire pour que nous puissions communiquer, nous mettre d’accord, pour que nous puissions disposer d’un «nous».

samedi 3 novembre 2007

Développement spirituel Intégral


Voici une réflexion personnelle qui date du 4 Juillet 2007 et que j’ai ensuite remanié..

Cette présentation synthétique du développement spirituel vient de lectures (Wilber, sciences cognitives, etc..), des enseignements que j’ai reçu (tantra, bouddhisme, yoga, christianisme, kabbale, etc..) des réflexions, des prises de consciences, et des intuitions...

Le schéma est en fait assez simple :


  1. Le développement spirituel est fondé sur deux piliers : conscience et amour (ou compassion ou relation)

  2. Au niveau le plus haut, au niveau absolu, la conscience correspond à une vision non duale, dans laquelle on constate :
    1. Que l’on appartient à une évolution qui nous dépasse : on est seulement une petite « cellule » dans le grand tout.
    2. Cette évolution est liée à deux mécanismes : différenciation et intégration.
    3. L’amour est la partie qui relie (eros et agape) les êtres à différents niveaux.
    4. Chacun est porteur de lumière (conscience et amour), avec pour « mission » d’avancer dans cette voie et de participer à cette évolution Kosmique (L’Esprit qui se reconnaît lui-même), que l’on pourrait appeler le projet Kosmique, sauf qu’il ne s’agit pas d’un projet. cf. le projet Atman de Wilber.
    5. Au niveau le plus haut, il y a donc à la fois totalement perte de la notion de l’individu comme être séparé, et en même temps union de Soi à Dieu dans un sentiment de liberté fondamental : la vraie liberté c’est d’être le porteur conscient, et engagé du projet de la Vie.

  3. Il est possible de percevoir le Kosmos à son niveau le plus haut (Conscience et amour au niveau non dual).

  4. La prise de conscience de cela est relativement simple à faire intellectuellement. Finalement on a pratiquement tout ce qu’il faut dans le domaine scientifique (physique, biologie, anthropologie, histoire, sociologie, psychologie, philosophie) pour comprendre cela. Mais il ne s’agit pas de le comrpendre intellectuellement, mais de l'appréhender directement.

  5. La notion de soi séparé est liée, entre autre, à un mécanisme neuronal qui tend en permanence à nous faire croire que nous sommes séparés du monde. Que nous sommes distinct des autres choses et êtres. Notre langage aussi, par sa propension à tout voir en termes d’objets, nous y incite.

  6. Au niveau subtile : l’amour divin est vécu comme une gratitude, gratitude envers la Vie, gratitude envers tout ce qui nous entoure..

  7. La mort fait partie du Plan, fait partie de la Vie.. Pour la Vie, la mort n’est rien, qu’un élément du Processus général.. et plus exactement, la mort fait partie de l’aspect regénération et dissolution de la Vie. (La vie comporte deux aspects : un aspect Eros qui est croissance, foisonnement, exubérance,..) et un aspect Thanatos qui est dissolution, régénération par mort et recombinaison. Mais pour le « moi », c’est la peur totale. Comme l’exprime Wilber, une grande partie de notre culture consiste à vouloir jouir de la partie Eros en refusant Thanatos.. Mais en refusant Thanatos, on refuse l’accès aux niveaux transcendants (et en particulier les niveaux subtils et causals).

  8. L’importance de « tout se passe comme si ». Différenciation entre intérieur et extérieur. Analyse des choses de l’extérieur et de l’intérieur.. (pour comprendre cette entrée, lire les autres entrées du blog..)

  9. La voie de la Conscience passe par la décentration, la prise de conscience (awareness), la réalisation (au sens cognitif, « je réalise que ») et donc la méditation et la compréhension ; la voie de l’Amour et de l'énergie passe par l’absorption, la relation, le contact, l’immersion, l’intégration, et donc le mouvement, le corps, les sensations, le vécu immédiat, le rapport à l’autre (empathie, etc..). Les deux sont effectivement reliés à un certain niveau : il y a conscience de l’amour, et réalisation que l’amour entraîne la conscience. L’amour de l’autre est lié à l’empathie qui suppose une certaine appréhension de l’autre (même si au début cette appréhension est inconsciente, comme dans la fusion émotionnelle) et la conscience entraîne la compassion..


La prise de conscience perceptive (conscience) s’effectue par un ensemble de strates de mise à distance, de décentrations, qui nous font réaliser de plus en plus ce que nous sommes. Réaliser correspond en fait à une sorte de perception, une façon de voir les choses qui ne se résume pas à un simple modèle mental.. La spiritualité est un mouvement de développement en général (différences entre étapes et états). Voici quelques étapes importantes dans la vie spirituelle :
  1. Il existe un « autre monde » constitué d’énergies, que l’on peut percevoir éventuellement sous forme d’êtres, d’esprits (entités, divinités, anges, etc..)-Typiquement Violet, mais aussi le niveau Psychique de Wilber, les deux étant relativement liés (le niveau psychique étant le sommet des peak-expérience des Shamans issus d’une culture Violette).

  2. Prise de conscience que nous ne sommes pas le tout : existence d’une transcendence qui nous dépasse et qu’on vit comme un tout autre (Dieu, la Déesse) (niveau Bleu pour la partie dogmatique, et “subtile” pour la partie expériencielle)

  3. Dépassement de l’ego et prise de conscience de l’aspect divin qui existe à l’intérieur de nous.. Malheureusement très facilement repris par l’ego, ce niveau est très « dangereux » s’il n’a pas été nourri par le niveau précédent, s’il n’y a pas une prise de conscience fondamentale que Dieu est aussi totalement le « tout autre » (niveau “subtile”). Débouche sur le vide (et non pas sur « l’autre monde » énérgétique du niveau a, sinon c’est qu’on a récupéré tout cela par l’ego qui est très, très fort..), c’est à dire sur le niveau Causal.. Eventuellement entrée dans le non-dual (mais là je ne crois pas en avoir fait réellement l’expérience... quoique...)