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vendredi 4 février 2011

Ce blog est fermé.. Allez sur Développement Intégral

Le blog Visions Intégrales  est maintenant fermé... mais tout son contenu se trouve maintenant sur Développement Intégral, un site qui fait la synthèse entre ce blog et Sexualité et Spiritualité l'autre blog dans lequel je publiais des articles..

Il y avait de plus en plus de recouvrement entre ces deux blogs et il était temps de passer à un site plus puissant, permettant de publier des articles à plusieurs et de constituer ainsi une plaque tournante sur l'approche intégrale, intégrant les aspects individuels et collectifs, sa partie conceptuelle et pratique, en prenant en compte les aspects relationnels, sexuels et spirituels.

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Jacques

mardi 8 juin 2010

New age et science

par Jacques Ferber

Je suis très étonné et peiné par l'utilisation de la science dans le monde New Age. Il ne s'agit pas de dénigrer ce mouvement, bien au contraire: la plupart de mes amis appartiennent à ce mouvement (au sens large du terme), j'ai publié un livre dans une édition de cette mouvance, et pour ma part je flirte aussi beaucoup avec le New Age. J'ai pu constater que le terme New Age n'a pas bonne presse, même dans le milieu New Age (ce qui et un comble), mais pour moi je n'y met aucun sens péjoratif. C'est juste une étiquette pour décrire un mouvement associé aux "creatifs culturels" et qui pose la venue d'une nouvelle conscience sur Terre. Je considère que, globalement, le mouvement New Age est très souvent à l'avant garde du développement individuel et collectif, qu'il sait mettre en garde la population sur un ensemble de dangers liés à l'utilisation sans mesure de la technologie (nucléaire, ondes électromagnétiques, OGM, nourriture peu saine, etc..) et qu'il propose un mode de vie plus harmonieux et plus relié à la spiritualité. Mais ses intuitions réelles, bénéfiques d'après moi pour l'humanité, utilisent souvent des explications de type pseudo-science qui le desservent et empêchent sa diffusion dans les milieux plus rationnels.

Je prendrais un exemple que je trouve pertinent: la théorie de la résonance morphique. Cette théorie, qui a été développée par Rupert Sheldrake, postule que les structures, les formes et mêmes les lois de la nature ne sont pas immuables mais dépendent de mémorisation de structures et formes semblables dans le passé. La particularité de ce phénomène c'est qu'il agit de manière non-locale, en contradiction avec les modèles scientifiques. Comme c'est un scientifique il cherche des résultats empiriques qui viennent corroborer ses hypothèses. A priori, pourquoi pas. Nous savons qu'il existe des mécanismes d'action à distance: la mécanique quantique le montre au niveau subatomique, l'électromagnétisme et la gravité montrent qu'il existe des champs qui font interagir des corps à distance, sans qu'il y ait un contact direct. Néanmoins, ces champs ont une intensité qui décroît en fonction de la distance (généralement en fonction du carré ou du cube de la distance) et on peut mesurer ces champs de manière très précise, ce qui n'est pas le cas des champs morphiques qui ne sont ni matériels ni mesurables.

Là où il y a "pseudo-science" d'après moi, c'est quand on utilise des arguments de type "aucune autre explication scientifique actuelle ne peut expliquer ce phénomène, donc cette théorie est vraie" (ce n'est pas le discours de R. Sheldrake qui cherche au contraire des validations empiriques, mais celui de beaucoup de personnes dans le mouvement New Age). En général, cet argument n'est pas tellement étayé, et la science avance vite, donc ce qui n'est pas expliqué en 1950 peut l'être en 2000 ou en 2020. Il faut se méfier de ces "trous" de la science et ne pas vouloir y poser toutes les explications pseudo-scientifique en les posant comme contradictoires avec les concepts scientifiques. Gardons à l'esprit, qu'il est difficile de prouver que l'on ne peut pas prouver quelque chose!

Je prend comme exemple le vitalisme qui a été très à la mode jusqu'au début du 20ème siècle. D'après le vitalisme, le fonctionnement de la vie ne peut pas s'expliquer simplement en termes physico-chimiques. Il y a quelque chose de plus, une sorte d'énergie vitale qui lie le vivant et qui explique qu'il forme un tout. Très en vogue avant Pasteur (on essayait d'expliquer la génération spontanée), il a perdu de son influence avec les découvertes de la biologie. La cellule et l'hérédité ont été le dernier rempart du vitalisme dans la première moitié du 20ème siècle avant que la découverte de l'ADN et de ses mécanismes ne viennent jeter un discrédit majeur sur toutes les explications vitalistes.

En fait, les vitalistes ont raison, quand ils utilisent leur concepts comme une manière de regarder le monde, pour voir au-delà des apparences et des formes de pensées réductrices qui sont véhiculées par le mécanicisme (tout peut être réduit à des mécanismes physico-chimiques): lorsqu'on regarde l'ensemble du développement d'un être vivant ou des espèces, tout se passe comme s'il y avait un élan vital qui s'exprimait au travers de ce développement. Mais au niveau micro, lorsqu'on regarde précisément, on constate aussi qu'il s'agit de tout un ensemble de mécanismes élémentaires très simples, mais qui, bout à bout, donnent lieu à une émergence de phénomènes globaux, à des formes particulières. L'hémisphère droit du cerveau, sensible aux formes, voit l'élan vital dans le développement des structures, alors que l'hémisphère gauche, analytique, ne considère que l'articulation des mécanismes élémentaires qui agissent de manière sous-jacente.

Il en est de même d'après moi avec les champs morphiques de R. Sheldrake. Tout se passe comme s'ils existaient car, à un certain niveau, on peut interpréter les évolutions des formes comme des mécanismes de résonance morphiques, même si, au niveau élémentaire on peut trouver des explications mécanismes. Prenons un exemple qui est souvent mis en avant par les promoteurs des champs morphiques: une découverte réalisée quelque part aura tendance à se propager et pratiquement en même temps d'autres chercheurs, pourtant sans liens entre eux d'aucune sorte, vont faire les mêmes recherches. Cela arrive très souvent. On se dit oh, c'est magique, donc il doit y avoir une explication magique d'action à distance. En fait, quand on est dans la recherche ce phénomène intervient constamment: pour ma part, il m'est souvent arrivé d'avoir eu des idées et de me rendre compte que finalement quelqu'un l'avait dit juste un peu avant moi, pratiquement dans les mêmes termes. J'étais tout simplement en train de "réinventer la roue" comme on le dit souvent. Cela arrive tellement souvent que ce sont en général les directeurs de thèse et le fait d'aller en conférence qui permet de limiter ce phénomène. Pour moi, il n'y a rien de magique ou de résonance morphique là-dedans. Les chercheurs ont en main un certain nombre de concepts existants et ils cherchent à résoudre un problème. On pourrait caractériser des "types" de chercheurs en fonction de leur mode de pensée, de leur manière à traiter et à combiner des informations externes, d'utiliser leur intuition, de sélectionner ce qui leur apparaît comme une "bonne" idée. De ce fait lorsque deux chercheurs du même "type" vont disposer des mêmes informations et chercher à résoudre les mêmes problèmes, il est tout à fair normal qu'ils aboutissent à des solutions et à des concepts voisins sans qu'il y ait besoin d'explication de communication à distance. Dès que les conditions sont remplies, des solutions vont émerger en plusieurs points du globe et certaines seront très semblables. Tout se passe un peu comme des sosies physiques: les deux formes se ressemblent mais elle n'émergent pas du même pool génétique.

Cela n'empêche pas d'utiliser le concept de résonance morphique à un niveau plus "macro": tout se passe comme si chaque découverte créait un champ de possible qui va faciliter les autres découvertes semblables. Et cela est vrai pour toute action individuelle: chaque fois que nous agissons d'une manière ou d'une autre, nous changeons le monde au niveau collectif, car nous influençons le monde par chacune de nos actions, de nos croyances, de notre manière d'être. Si l'on veut avoir une théorie analytique, il sera possible de tracer toutes les petites interactions qui font que nous influençons notre entourage et que nos idées et notre comportement se diffuse en ayant finalement un impact – parfois très léger – sur le collectif. Mais si l'on en reste au niveau microscopique, très élémentaire, on ne voit pas l'ensemble et les formes qui émergent de ces petites actions. Dans ce cas, il est préférable d'utiliser une explication de type "champ", et de voir finalement comment nos actions modifient ce champ de forme, et se diffusent comme si elles se transmettaient à distance. Le "comme si" est fondamental: c'est le moment où l'on peut intégrer deux théories, deux visions différentes et voir ensuite comment elles se connectent, comment elles sont reliées.

Je voudrais prendre un autre exemple pour montrer la relation qui existe entre une perception de champ et les mécanismes sous-jacents. Dans le domaine de la robotique collective, où l'on fait interagir de nombreux robots, on utilise parfois des modèles à base de champs de potentiels. Cela a été développé à la fin des années 80 et j'en parle dans mes cours sur les systèmes multi-agents. J'ai même encadré plusieurs thèses sur ces sujets. (j'en ai aussi parlé dans mon livre sur les systèmes multi-agents que vous pouvez télécharger ici). Le principe est simple, on considère que chaque robot, chaque chose, chaque lieu émet un signal dont l'intensité est variable. Ces signaux, lorsqu'il sont combinés créent un champ qui peuvent être interprétés par les autres robots pour leur déplacement. Par exemple un robot en panne, peut envoyer un signal qui va modifier ce champ, ce qui va contribuer à ce que les robots présents viennent auprès du robot en panne pour l'aider. Inversement, dans leur déplacement, chaque robot envoie un petit signal répulsif, ce qui, interprété correctement par les autres robots va constituer une répulsion afin d'éviter les collisions entre robots. En fait, le champ n'existe pas: il n'y a que des signaux qui sont envoyés dans un médium quelconque. Mais chaque robot, en combinant les signaux reçus, va disposer d'une image globale sous forme d'un champ contenant des zones attractives et répulsives, et il va simplement évoluer dans ce champs, son comportement modifiant la forme du champ et donc les influences que les autres robots vont recevoir. Chaque robot évolue dans le champ et le modifie par son comportement. L'ensemble de interactions va donner lieu à des formes collectives tels que des comportements de meutes (flocking) sous forme de file indienne ou de horde dans lequel une série de robots se mettent à se suivre les uns les autres tout en évitant des obstacles. Il n'y a pas de magie, mais simplement émergence de phénomènes dont l'explication peut être donnée à un certain niveau par l'utilisation de champs, bien que ces champs ne soient pas matériels: ils sont créés par la recombinaison d'informations plus élémentaires qui donnent l'impression que les robots évoluent dans un système de champs. Donc ces champs existent, puisqu'ils sont "vus" par les robots pour déterminer leur comportement, et n'existent pas car ils n'ont pas de support matériel direct.

Cette notion de niveau d'appréhension est très important pour comprendre à la fois les pseudo-théories new-age et leur rejet par les scientifiques orthodoxes, chacun jetant l'anathème sur l'autre. Les énergies subtiles perçues par les pratiquants d'arts martiaux, de yoga et d'une manière générale de toutes ces nouvelles pratiques fondées sur ce que l'on appelle l'énergétique, existent au sens où on peut les percevoir, les amplifier, agir à partir de ces perceptions. Mais en même temps, les orthodoxes ont raison de dire que ce sont de élucubrations car les explications qui sont données par les new-age ne peuvent pas se relier à ce que l'on connaît du monde. Chacun parle son langage sans voir qu'il existe des liens entre ces deux approches et que leur "vérité" ne se situe pas au même niveau: les new-age perçoivent certaines choses de manière subjectives, à partir d'une appréhension globale du monde, alors que les scientifiques orthodoxes veulent une vision objective et locale. Les premiers en fait intègrent tout un ensemble de signaux pour un donner une image simple et intégrée (ce que fait très bien le cerveau droit), alors que les scientifiques cherchent à obtenir quelque chose de décomposé et de mesurable (ce que fait très bien le cerveau gauche).

De ce fait, il me semble que la voie d'avenir est celle de l'intégration de ces deux hémisphères du cerveau et de l'intégration des "pseudo-sciences" à la science. Non pas pour dire que les théories de ces pseudo-science doivent être prises telles qu'elles, mais qu'elles doivent être comprises comme des manières de voir intégrées qui sont fondées en dernier ressort sur des mécanismes pour certains bien connus, sans que l'on doive faire intervenir des explications "vitalistes" ou "magiques" au niveau élementaire. C'est ce que font très bien ces nouveaux domaines scientifiques telles que la psycho-neuro-immunologie (à ce sujet lire ce merveilleux article de Nouvelles Clés) ou l'épigénétique qui relient les deux modes de pensée ou plus exactement trouve un lien entre ce qui est vécu par un individu et les mécanismes matériels sous-jacents. La magie, s'il y en a, est 1) dans nos capacités cognitives à la fois limitées mais aussi intégratrices de tout un ensemble d'informations, et 2) dans l'interaction à tous les niveaux (moléculaires, organismes, individuel, sociétal, etc..) qui font émerger des formes nouvelles inexistantes au niveau individuel. La science a besoin de ces visions intégratrices qui poussent l'humain à se dépasser et à voir au-delà du matérialisme élémentaire, et inversement les nouveaux mouvements spirituels ont besoin d'ancrer leurs visions novatrices dans une approche scientifique plus analytique, sans trop recourir à des explications magiques.. ou alors savoir mieux utiliser le "tout se passe comme si" qui permet de relativiser ces théories.

En d'autres termes, les explications New Age voient la beauté de la cathédrale dans sa beauté, en ignorant la manière dont cela a été construit, alors que les scientifiques voient les pierres et leur agencement, mais ne voient pas la forme globale. Peut être un jour sauront nous faire le lien entre les artistes et les maçons?

dimanche 9 mai 2010

Nous avons chacun la responsabilité d'évoluer !

Par Véronique Guérin

« Nous faisons toujours du mieux que nous pouvons »
. Cette acceptation de soi est l’un des quatre accords toltèques énoncés par Don Miguel Ruiz. L'empathie envers soi-même, l’acceptation de ses erreurs et de ses maladresses est essentielle pour éviter de basculer dans la culpabilité et de passer du temps et de l’énergie à ruminer le passé. Elle permet de conserver une estime de soi au delà de nos actes et est déjà en soi une étape fondamentale du développement de conscience.

Cependant, cette acceptation de soi peut devenir prétexte à rester là où l’on est : « Je suis ainsi, c’est ainsi, je ne changerai pas ». Or, la personnalité n’est pas une entité solide et figée mais un processus dynamique. La vie nous offre à tout instant des occasions d’évoluer et il est de notre responsabilité d’élargir notre conscience pour que demain soit différent d’hier. Alors que la culpabilité est tournée vers le passé que l’on ne peut modifier, la responsabilité nous invite à changer, ici et maintenant, pour que demain soit différent d’hier.
Comment ? En soignant nos blessures et en apprivoisant nos peurs, nos colères et nos tristesses pour que la vie puisse nous traverser et nous transformer. Il s’agit de s’accepter avec bienveillance tel que l’on est tout en reconnaissant que nous sommes bien plus que cela.
Cette expérience de non-jugement envers soi-même accompagnée de cette confiance dans sa propre évolution sont également les ferments indispensables pour regarder les autres avec bienveillance et les interpeller avec respect.

jeudi 3 septembre 2009

Quelques questions sur la Spirale et l'approche Intégrale

J’ai reçu un commentaire d’un ami qui me posait quelques questions sur la Spirale Dynamique et l’approche intégrale (que je ne veux pas distinguer ici même s’il existe des différences). Voici des éléments de réponse qui peuvent être des supports de réflexion.

Question 1: Le parallèle entre développement de la société et développement individuel est certes intéressant, mais au delà de l'analogie qu'est-ce qui pourrait théoriquement relier ces développements?

D’abord, cette question vient du niveau Orange, puisqu’elle a besoin d’une confirmation théorique, scientifique.
Ce parallèle entre individuel et collectif vient de plusieurs auteurs, notamment Jean Piaget que j'ai beaucoup lu plus jeune et qui a inspiré toute ma carrière. Cette idée vient de la biologie qui montre que le développement de l'embryon suit globalement les étapes évolutives qui ont amené à cette espère (pour simplifier on dit que l’ontogenèse récapitule la phylogenèse). L'être humain passe d'abord par les étapes de poisson, batracien, mammifère, etc.. jusqu'à l'être humain. Piaget a généralisé cette vision au développement cognitif humain. D'autre auteurs (Kohlberg notamment) ont montré que les stades moraux individuels se retrouvaient dans l'évolution collective. Mais il ne faut pas prendre ce lien entre individuel et collectif de manière trop restreinte. Il n’y a pas de réelle “preuve” de la récapitulation par l’individuel du développement collectif, mais plutôt d’un ensemble d’éléments qui tendent à penser que l’on peut utiliser ce paradigme. Mais d’autres auteurs ne sont pas du tout d’accord sur cette vision de voir les choses (sans vouloir non plus enfermer tout dans les cases de la Spirale, il est clair que Bleu et Vert ne soutiennent pas beaucoup la pensée évolutive: Bleu, parce que l’ordre du monde est statique, et Vert parce que cela introduit une hiérarchie. Orange est OK pour l’évolution mais en y plaçant une idée de “meilleur” du point de vue compétitif. C’est par exemple l’évolution darwinienne très orange, fondée sur la sélection reproductive des individus les plus adaptés à leur environnement (fitness))

Mais essayons de comprendre. Dans une vision développementale, les niveaux n+1 sont nécessairement souchés sur les n niveaux précédents. Un peu comme en informatique où l'on retrouve ces systèmes stratifiées dans toutes les architectures logicielles et matérielles et où les couches supérieures sont fondées sur les couches inférieures. Cela ne signifie pas qu'une couche est "meilleure" qu'une autre, simplement qu'elle traite des problèmes qui sont situés à son niveau. Par exemple dans les réseaux informatiques, on peut faire toutes les plus belles applications distribuées du monde, il faut des câbles et des liaisons physiques, des algorithmes de transports et de routage, etc... Toutes les couches sont nécessaires, elles sont posées les unes sur les autres et la couche du dessus a besoin de la couche du dessous pour exister. Le toit a besoin des murs qui a besoin des fondations. Facebook et Meetic ont besoin de toute l'infrastructure d'internet, de toutes les capacités des langages de type PHP et autres pour exister. On peut utiliser cette analogie pour comprendre pourquoi il n'y a pas de niveau meilleur qu'un autre dans la Spirale ou dans la pensée intégrale: chaque niveau répond à des conditions de vie différentes. Les niveaux dits “supérieurs” (qui n’ont rien de supérieur sur le plan des valeurs, on pourrait tout aussi bien les appeler niveaux “tardifs” parce qu’ils apparaissent ensuite) émergent des conditions de vie issues des problèmes posés par les niveaux inférieurs que ces derniers ne savent pas régler à leur niveau.

Lorsque tout le monde se tape dessus (Rouge pour simplifier), soit il y en un qui gagne, et c’est un empire qui suppose un contrôle extrêmement fort sur tout le monde, soit apparaît une autre vision qui s’en remet à un ordre transcendant pour expliquer l’ordre du monde (Bleu). En terme d’auto-régulation sociale (capacité d’une société à se réguler pour survivre et se développer), c’est beaucoup plus efficace. Le niveau Bleu apparaît alors comme une réponse aux conditions de vie, elles mêmes issues du mode de fonctionnement de Rouge et résout certains des problèmes que pose Rouge (en particulier en pacifiant les relations de domination au travers d’un ordre transcendant)... tout en posant d’autres problèmes à la longue (dogmatisme, contraintes sociales très fortes, faible efficacité, etc..) qui ne pourront être résolues que par un passage au niveau suivant.

Sur le plan individuel, l’individu part du niveau 0. Il a toutes les possibilités de tous les niveaux. Mais comme pour le développement collectif, il va falloir que le niveau n émerge du niveau n-1. Comment peut il le faire? parce que l’environnement dans lequel il évolue est porteur de tous les niveaux jusqu’à n. Mais d’après certains auteurs (Piaget et suivants, Kohlberg encore et d’autres souvent cités par Wilber) les capacités cognitives (et morales et relationnelles, etc..) d’un individu ne se développent au niveau n que si les capacités de niveau n-1 sont déjà là.. C’est Wilber qui a mis en correspondance les différentes stratification des auteurs développementaux en montrant qu’ils sont globalement les mêmes. Certains auteurs mettent 6 niveaux, d’autres 8, d’autres 5, mais globalement un individu passe toujours par ces niveaux, dans son développement, dans le même sens, qui correspond à ce que Piaget appelle une décentration du monde. On voit les choses avec une perspective de plus en plus large, de moins en moins centrée sur son nombril.

Question 2: vous avez beau répèter qu'il n'y a pas de jugement de valeurs entre les niveaux de développement, je ne peux m'empêcher, comme d'autres j'en suis sûr, de vouloir devenir un jaune, mais comme je suis un orange, voire orange inférieur un peu attardé sur le bleu et le rouge, je vous en supplie ne me faîtes pas passer par la case vert, ou très rapidement puisqu'apparemment c'est obligatoire. Là aussi c'est une découverte sur moi-même: pourquoi cette aversion pour le stade vert?

Il est un peu logique que, de nos jours, il y ait une tendance vers Jaune, car le monde pose des problèmes (pollution, réchauffement climatique, surpopulation, manque de ressources naturelles, développement économique des pays émergents, guerres au moyen-orient et crispation islam-occident, globalisation des communications et des échanges économiques, etc..) qui réclame un mode de pensée plus global que celui des trente glorieuses par exemple. De nos jours, on demande (plus exactement certains groupes sociaux réclament) à un adulte de savoir se comporter avec les autres, d'être capable de manipuler quelques abstractions, d'être sociable, de ne pas se mettre en colère, d'être un leader en sachant animer une équipe, de savoir se prendre en charge tout seul. Mais cela nécessite qu'il ait compris la notion de loi (Bleu), qu'il ait un minimum de raison et d'individualité (Orange), qu'il sache dire "nous allons les vaincre" lorsque cela est nécessaire (Violet-Rouge), d'avoir de l'empathie pour ses collègues qui pètent un câble (Vert), etc. Toutes ces qualités s'acquièrent au fur et à mesure: créer des liens relationnels et des “tribus/familles” facilement (Violet), avoir une bonne confiance en soi (Rouge), avoir du courage pour affronter les épreuves sans se plaindre (Rouge), savoir donner des ordres et obéir à ses supérieurs hiérarchiques (Bleu), savoir faire preuve de discernement et de leadership (Orange), savoir se mettre à la place des autres en étant doué d’empathie (Vert), en écoutant l'autre sans passer dans le mode contre-argumentatif (Vert), etc.. et savoir jongler avec tout cela de manière à suivre son propre chemin de vie fondé sur une éthique intérieure sans chercher à être le meilleur (Jaune).

Je trouve que les séries américaines sociales, montrent un monde américain très Orange-Vert. (dans la transition Orange vers Vert) Par exemple dans Grey's anatomy (trop génial!), le monde de l'hopital est très Orange (réussite, efficacité), mais il y a aussi quelques éléments de passage vers Vert qui s'exprime aussi dedans (ouverture à l'autre, empathie pour les patients, alors qu'ils ne devraient pas..), avec aussi des modes de pensées issus du Bleu (politesse, respect des traditions et de la famille au sens conventionnel du terme)... Le scénario, lui, est écrit à partir d'un point de vue plus Vert, car il prend une certaine distance, en montrant toute la relativité de chacun des choix de vie (il n'y a pas de “bon” mode de comportement, sauf quand on ne respecte pas l'autre. Dans ce cas on peut mourir ☺). Bon, c'est ma lecture, ce n'est pas la vérité et on peut avoir une autre lecture de cette série (quel niveau parle en moi quand j'exprime cela? )

En ce qui concerne les niveaux, j’ai essayé de montrer qu’il n’y avait pas de jugement de valeur intrinsèque. Mais par contre les niveaux eux-mêmes se jugent entre eux. Et Orange, en bon gagnant, prédispose à vouloir être toujours dans le niveau le plus haut. Seulement, ce qui montre que l’on est en Orange c’est effectivement souvent qu’on a une aversion pour le Vert ☺
(Et Vert a tendance a ne pas aimer tous les niveaux avant lui, mis à part Violet qu’il met sur un piédestal et qu’il confond un peu avec Turquoise) Tous les Oranges voudraient être jaune sans passer par le Vert... ☺. Cela prouve d'abord que Orange n'a pas bien compris Jaune, mais pourquoi Orange a-t-il peur de Vert qui pourtant vient après lui? Parce que:
  1. Il faut sortir de l’idée qu’il y a une vérité, une manière optimale et rationnelle de faire les choses.. Pour Vert, il y a plein de point de vue, et tous les points de vue sont équivalents.. Il faut passer par un point de vue relativiste.. Le soleil n’est pas Jaune ou Rouge, cela dépend du point de vue que l’on a sur lui..
  2. Il faut sortir du point de vue objectif pour entrer dans la subjectivité: aller à l’intérieur de soi, voir les racines de ses jugements, de ses actes, de ses désirs et aversions.. Cela réclame un très grand courage d’aller dans cette zone qu’Orange déteste et voudrait toujours mettre en chiffes et en analyse...
  3. Il faut dépasser l’hégémonie du cerveau gauche analytique, pour s’ouvrir à une vision plus globale, plus analogique et intuitive... Mais là c’est très effrayant pour le scientifique qui tout d’un coup, n’a plus de soutien rationnel et logique..
  4. Vert constitue aussi un retour du corps vécu, alors que Orange fait tout pour considérer le corps comme une machine que l’on possède et que l’on essaye de faire fonctionner de manière optimale (être jeune et beau pour rester dans la compétition de la séduction).
  5. d’une manière générale, Vert est le niveau du « lâcher prise » de l’ici et le maintenant, par opposition au monde de l’action fondée sur des objectifs d’Orange, qui planifie pour atteindre un but. Vert c’est l’opposé du « plan de carrière ».. On n’a qu’une seule vie.. Elle est trop courte pour faire des plans pourrait on dire depuis Vert.

Et tout cela fait peur à Orange.. Donc, en général, on passe à Vert parce qu’on y est poussé. En général parce qu’on en a marre d’être dans un système qui manque de sens, uniquement orienté vers la compétition et l’efficacité, et qui manque d’humanité et de sens (c’est Orange quand il devient extrême et pathologique ce qu’on voit beaucoup en ce moment). Alors on se dit “à quoi bon tout cela”. Cela peut s’exprimer aussi bien lorsqu’on est au sommet et que l’on a tout eu (cf. Bill Gates qui est parti dans sa fondation à la suite d’une prise de conscience, ou d’autres grands managers qui tout d’un coup se posent des questions sur leur vie), ou au contraire parce qu’on a été rejeté du système (licenciement) et qu’on en profite pour se poser des questions sur le sens de sa vie. Et Vert apporte des réponses dans les deux cas (les autres niveaux aussi et l’on peut très bien revenir à des positions antérieures de type Bleu, voire Rouge, ce que l’on voit lors des votes par exemples).

Jaune a besoin de tous les niveaux précédents, (Beige, Violet, Rouge, Bleu, Orange et Vert), car il fonctionne sur un mode intuitif en tenant compte autant de ses ressentis (qui ne peuvent apparaître qu’à partir du moment où l’on va vraiment regarder son intériorité) que de la logique. Et sa vision est intégrative. Elle n’est plus causale, mais circulaire, en prenant en compte les boucles de régulation. En gros, sa pensée est systémique dans tous les aspects de la vie (et pas seulement systémique-analytique, comme on le fait dans la théorie des systèmes). Elle intégre la vision en avance (ce n’est plus une vision centrée sur des « projets » à partir d’un objectif, mais sur une vision du futur) et l’ici-et le maintenant, le lâcher prise et l’action qui part du centre de l’être, sans remettre en cause le rationnel qui devient un outil au service de l’être et non plus le seul moteur. Jaune intègre la méditation, la gastronomie et la raison pour prendre une décision. C’est pourquoi il est INDISPENSABLE d’intégrer Vert (et les autres couleurs, Violet, Rouge et Bleu notamment) pour aller à Jaune.. Le tirage de cartes de tarot (Violet) n’est plus contradictoire avec l’analyse statistique de données (Orange) pour prendre une décision: les deux sont nécessaires..

Ceci dit, pourquoi aller à Jaune? S’il n’y a pas intérieurement quelque chose qui te pousse à sortir d’Orange? On vit très bien à tous les niveaux de la Spirale, si les conditions de vie sont OK. Les chinois qui accèdent à Orange avec les biens de consommation sont très heureux, et n’ont aucune envie d’aller à Jaune.. Rien ne sert de provoquer. Quand l’appel du niveau suivant se fait, quelque chose bouge en nous et le monde change de saveur, notre perspective sur la vie se modifie... Si on sent cet appel, c’est très bien, sinon c’est très bien aussi.. Le changement de nos perspectives ne dépend pas de notre volonté, mais de processus internes inconscients auxquels nous n’avons pas d’accès direct. Il est aussi vain de vouloir devenir Jaune que de voir l’infra-rouge.. Cela se fait naturellement quand les conditions externes (conditions de vie) et internes (prises de conscience) sont réunies..

Question 3: Est ce que le passage à Vert apporte quelque chose?
Vert apporte notamment la dimension du subjectif, c’est à dire celle du psychologique, du ressenti, de l’intériorité.. Voici un extrait d’un interview pour Nouvelles Clés de Christophe André, spécialiste des états d’âmes et auteur du livre : Les états d’âme (éd. Odile Jacob). Je trouve cet extrait intéressant pour expliquer l’apport de Vert à la fois individuellement et collectivement:
De même qu’il y a eu des hommes préhistoriques, avant les civilisations, de même ont existé, et existent encore, des hommes prépsychologiques, pour qui tout ce nous disons ici ne correspond à rien. Du moins à rien de conscient. Il ne faut pas remonter loin. Je parle tout bonnement de mon père et de beaucoup de nos contemporains d’avant les années 60-70, dont l’existence était exclusivement tournée vers la survie matérielle. Pour ceux-là, hommes et femmes, se préoccuper de ses états d’âme aurait été considéré comme une marque à la fois de faiblesse et d’égoïsme. Cette résistance à toute forme de ressenti intérieur pouvait sans doute, à certains moments, leur donner plus de force - dans la logique du « marche ou crève ». Mais avec beaucoup d’illusions. Ce sont par exemple des gens qui mouraient souvent tout de suite après avoir pris leur retraite - quand ils en avaient une -, soudain assaillis par des états intérieurs dépressifs qu’ils ne comprenaient absolument pas.
[...] En un mot comme en mille, nous ne réalisons pas encore à quel point l’irruption de la psychologie, à partir des années 60-70, a enrichi l’existence de millions de gens, individuellement et collectivement. Car connaître et pacifier vos états intérieurs ne conduit pas seulement à un soulagement de vos souffrances et à un épanouissement de votre bonheur : c’est bon pour le monde entier.
Bien entendu, il ne s’agit que l’un des avantages de ce passage d’Orange à Vert. A noter cependant, qu’on ne peut s’intéresser à ses ressentis que si l’on n’a plus de problèmes de survie.. Et donc les niveaux précédents, en ayant pacifié nos pulsions (Bleu) et ouvert l’accès au confort et à l’aisance matérielle (Orange) permettent à Vert de fonctionner. Sans les niveaux précédents, Vert (comme tous les autres niveaux) s’effondrent.

Question 4: Mais par rapport aux problèmes mondiaux, que faut il faire? Est ce qu’une perspective intégrale est la solution?

En fait, chaque niveau de la Spirale apporte ses solutions..
  • Violet et Rouge ne voient pas les problèmes et continuent de vivre leur vie telle qu’elle a toujours été et telle qu’elle le sera toujours...
  • Bleu voit Orange comme le grand Satan, comme Babylone, et considère que les problèmes du monde sont le produit de notre impiété et de nos péchés. Il faut donc revenir à une vie plus pieuse et plus proche de la parole de Dieu, ce qui signifie ici plus proche des dogmes des églises, qu’elles soient Chrétiennes, Juives ou Islamiques notamment, mais aussi plus communiste aussi dans d’autres cas.
  • Orange cherche à résoudre les problèmes à partir de modèles scientifiques et pense que la technologie va sauver le monde. En attendant, Orange utilise la Spirale et l’approche intégrale de Wilber comme un outil pour être plus efficace, plus performant et faire des sous. En gros il s’accapare la Spirale et l’approche Intégrale, mais sans les comprendre profondément (ces approches sont issues de pensées du 2ème cycle qui commence avec Jaune).. Orange veut changer, mais pour lui, changement signifie réforme et modification de structures, mais sans changer réellement la manière de voir le monde, toujours aussi technique et orientée vers l’optimisation et le désir d’être le meilleur.
  • Vert prétend que si chacun savait mieux respecter l’autre, la planète serait sauvée. Il se méfie d’une vision économique du monde et a parfois a le désir de revenir à une vie tribale (Violet). En même temps, il déteste Rouge et a du mal à supporter Bleu et Orange et voudrait que tout le monde soit en Vert. Vert possède les prémisses des solutions, mais ne peut les mettre en place à grande échelle à cause de sa vision “à plat” et encore un peu idéaliste du monde (pas de hiérarchie, tout le monde devrait être Vert, c’est la souffrance qui crée la violence, etc.)
  • et Jaune surf sur tout cela, évoluant tel un caméléon au milieu de tout le monde, se sentant parfois un peu seul, cherchant à soigner ce qu’il peut en valorisant les aspects sains de tous les niveaux de la Spirale. Et il commence à bâtir de nouvelles organisations sociales, de nouvelles manières de penser, qui respecte autant que possible chacun des niveaux, tout en les intégrant dans une nouvelle manière de voir.. Pour ceux qui ont les niveaux du second cycle activés en eux, la Spirale ou l’approche intégrale ne sont pas des outils, mais un nouveau regard sur le monde, qui structure le regard que l’on peut avoir sur la Vie... et de nouvelles techniques d’organisation collectives (sociocratie, intelligence collective) peuvent émerger de cette vision..
Toutes ces réflexions ne constituent bien entendu que des éléments de réponse, qui ont bien entendu une validité limitée. Il ne s’agit plus de débattre (Orange), ni seulement d’écouter (Vert), mais de co-construire ensemble, en passant du “non, pas du tout, vous avez totalement tort” et “oui, mais” au “oui, et en même temps... ”

Jacques Ferber

mercredi 18 février 2009

Passer de l'opposition à l'apposition


Cet article est paru initialement dans le livre “Idées-forces pour le XXIème siècle” collectif sous la direction d’Armen Tarpinian, Chronique Sociale, 2009. Ce livre propose tout un ensemble d’idées et de direction pour le 21ème siècle. Beaucoup d’idées Vertes (au sens de la Spirale) mais aussi pas mal d’idées Jaunes intégratrices...
Cet article présente l’idée même de la vision intégrale de Wilber, mais sans reprendre les terminologies d’AQAL (niveaux, quadrants, etc..).



Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire

par Jacques Ferber (1) et Véronique Guérin (2)

On peut observer aujourd’hui à quel point nous vivons dans un village global: les prises de décision de Pékin et Washington ont un impact direct sur nos vies. On ne peut plus faire comme si on vivait tranquillement chez soi. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous avons besoin d’élargir notre regard pour appréhender le monde de façon plus globale. Mais on se trouve alors confronté à une grande complexité car tout interagit avec tout : par exemple, la hausse des matières premières procède d’une demande accrue due au développement économique de certains pays émergents comme la Chine ou l’Inde, mais aussi de la spéculation financière mondiale. Cette hausse a un impact direct sur les capacités à s’alimenter des pays du tiers monde : l’africain moyen, qui vit au jour le jour, dans une économie très locale, voit tout de même les prix du riz s’envoler et a de plus en plus de mal à s’alimenter. Le monde est ainsi devenu une entité presque organique dont la complexité résulte de la multiplication des interactions directes et indirectes.

Parallèlement, nous disposons de plus en plus de ressources cognitives et conceptuelles pour aborder cette complexité : l’ensemble des connaissances de toutes les civilisations devient plus accessible et tout un chacun peut, en particulier, grâce à Internet, disposer plus aisément de cette totalité du savoir. Il est cependant parfois difficile de s’en rendre compte car les domaines de compétences sont encore très morcelés : les physiciens ne s’occupent que de matière et d’énergie, les psychologues de processus psychiques, les biologistes pensent en termes d’ADN, les économistes voient tout en termes de coûts et de prix et les pratiquants spirituels se focalisent sur l’élévation de l’âme. Chacun voit midi à sa porte et élabore des solutions locales et ponctuelles qui résolvent certains problèmes du domaine sans prendre en compte leur impact de façon plus large.

Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire. C’est la méthode dialectique de Hegel appliquée non plus seulement à l’histoire ou à la philosophie, mais à tous les domaines de la vie. C’est penser de manière « intégrale » comme le préconise Ken Wilber (3).
Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement. Il ne s’agit pas d’amalgamer ces entités dans un tout indifférencié, mais, bien au contraire, de les intégrer dans une structure plus cohérente qui révèle tout à la fois leur complémentarité et l’unité qui résulte de leur union. L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. Cette approche, qui se situe dans la droite ligne de l’approche systémique et de la pensée complexe telle qu’elle a été développée en France par E. Morin (4), s’applique particulièrement à déboucher sur une pratique, une manière de vivre.

Pour préciser cette perspective, nous allons décrire plus en détails ce passage de l’opposition à l’apposition pour les trois axes qui nous semblent essentiels : l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, l’individu et la société.

Réunir l’esprit et le corps

La différence entre esprit et corps ne cesse de hanter les philosophes et les théologiens depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vivons encore souvent dans une vision cartésienne qui dissocie le corps de l’esprit comme s’il s’agissait de deux mondes indépendants, comme si l’esprit était juste « un fantôme dans une machine », qui agirait et vivrait indépendamment du corps. Cette perspective est celle de la médecine allopathique qui s’applique à soigner le corps indépendamment de l’esprit, mais également celle de la psychanalyse qui tend à sous-estimer l’impact du corps sur le psychisme et les pensées.
Intégrer le corps et l’esprit c’est considérer que les processus corporels, les sensations, les émotions, et les pensées s’articulent dans des dynamiques complexes, plus ou moins fluides et sources éventuelles de conflits psychiques.

Longtemps, on a considéré que ces conflits pouvaient être gérés par un esprit assez fort pour dompter les pulsions et réfréner les émotions, puis on a cherché à les résoudre par le seul fait de les exprimer. Mais on s’aperçoit aujourd’hui, comme l’explique le médiatique David Servan-Schreiber (5), qu’il est plus efficace pour évoluer d’utiliser des méthodes qui passent par le corps et influent directement sur le cerveau émotionnel plutôt que de compter sur le langage et la raison.

Les approches qui articulent corps et esprit sont en pleine expansion : massages, marches et relaxation, art-thérapie, arts martiaux… Les connaissances issues des traditions spirituelles orientales, au travers notamment des différentes formes de méditation et du yoga, commencent à inspirer des programmes de soin pour traiter la dépression par exemple. Et la science regarde en effet avec intérêt ces pratiques, comme le montrent le développement récent de la neuro-psycho-immunologie (6) et l’étude de l’effet placebo, afin de nous amener à mieux comprendre les influences réciproques du corps et de l’esprit.

Dépasser la dualité subjectif-objectif

Le deuxième axe tourne autour de l’opposition entre les approches subjective et objective, entre l’expérience intérieure, et l’expérimentation observable, caractéristique de la démarche scientifique. Ces deux visions ont du mal à s’accorder et se rejettent souvent mutuellement.

Les sciences tentent de réduire l’intériorité à une pure matérialité où le sujet n’est qu’un cerveau dont on observe la structure et le fonctionnement, et d’une manière plus générale, l’approche rationnelle cherche à distinguer le vrai du faux et à appréhender le fonctionnement du monde en s’en extrayant le plus possible et, dans ce cadre, la subjectivité est perçue comme un obstacle. A l’inverse, une conception purement subjective, basée sur l’expérience et le ressenti, tend à placer sur un même plan toutes les interprétations du monde (« je ressens ceci, tu ressens cela, à chacun sa vérité ») au risque d’aller vers un pluralisme relativiste dans lequel plus rien de « solide » n’existe, où l’on rejette toute vérité globale en refusant de confronter l’adéquation de ses croyances avec un raisonnement ou des faits.

Le dépassement de cette dualité entre subjectivité et objectivité passe, d’après nous, par l’intégration de deux processus :
  1. d’une part, la mise à l’épreuve de nos idées et modèles du monde par l’expérimentation pratique,
  2. d’autre part, l’interaction avec autrui, productrice d’un espace intersubjectif, permettant à la fois de construire et de stabiliser nos représentations sur le monde et sur les autres.
Naturellement nous nous vivons comme entourés d’objets et de situations dont la nature paraît aller de soi, alors qu’elle résulte généralement d’un construit, d’une interaction entre un vécu intérieur et quelque chose qui se trouve extérieur à nous.

Cette intersubjectivité prend en compte le fait que nous nous pensions comme faisant partie d’un monde constitué d’objets, mais également que nous vivions cela depuis notre propre point de vue et que nous créons collectivement ces points de vues. Par exemple, un morceau de musique peut être analysé objectivement par sa structure vibratoire. On peut aussi décrire les activations neuronales qui s’effectuent lors de son écoute. Dans les deux cas, il s’agit d’un point de vue objectif : sur la chose d’abord (la musique) et sur l’individu ensuite (la structure neuronale). Mais cette analyse ne permet pas de décrire et donc de transmettre l’expérience intérieure et le plaisir que l’on peut avoir à écouter un tel morceau.

Maintenant supposons que l’on veuille communiquer cette expérience d’écoute de la musique à quelqu’un de sourd. Si l’on utilise le langage habituel des musiciens ou des mélomanes, on ne pourra pas se faire comprendre d’un sourd de naissance, c’est-à-dire de quelqu’un qui n’a pas vécu ce type d’expérience. Il va falloir essayer d’utiliser un langage approchant, un langage que les sourds pourront comprendre même s’il ne correspond pas directement à l’expérience qu’un bien-entendant peut avoir à l’écoute d’une musique. On parlera alors en termes analogiques, en utilisant des métaphores et des images comme celles qui portent sur la lumière et la couleur.

On utilise la même démarche analogique, lorsqu’un vocabulaire est trop pauvre dans un domaine. L’œnologue, par exemple, lorsqu’il utilise le terme de ‘robe’, de ‘cuisse’, de ‘rondeur’, de ‘vigueur’ d’un vin et autres termes merveilleux essaye de communiquer ce qu’il ressent. Si l’on n’a jamais bu de vin, ces termes paraîtrons pour le moins abscons, et on se dira, mais de quoi parlent ils ? Mais si l’on est œnologue soi-même, le discours d’un autre œnologue est très parlant. Il y a alors création d’un espace intersubjectif, un espace qui n’est pas celui de l’objectivité, mais celui de la mise en commun de ressentis véhiculés par le langage ou d’autres formes de communication. Rien ne dit que les expériences personnelles que nous faisons, vous et moi, sont les mêmes, que le parfum du vin, le goût de l’orange, l’écoute d’une musique produisent des ressentis semblables. Mais ils sont suffisamment proches pour que nous puissions partager des représentations, des idées, des ressentis, c’est-à-dire pour que nous puissions communiquer, nous mettre d’accord, pour que nous puissions disposer d’un « nous ». Et cet espace intersubjectif, bien que non strictement objectif – on ne parle pas ici de la structure chimique du vin – est suffisamment rigoureux pour que l’on puisse l’enseigner, le développer, et montrer des différences d’expertises dans ce domaine. Il n’est pas simplement le lieu de « croyances », mais le résultat de cette double interaction avec le monde d’une part (il y a bien du vin) et avec les autres d’autre part.

Intégrer individuel et collectif

Ce troisième axe aborde les interactions entre la dimension individuelle et collective. On oppose souvent ces deux perspectives alors qu’elles s’influencent mutuellement via deux processus : l’immergence et l’émergence.

L’immergence est l’imprégnation qu’une culture ou qu’une société exerce sur un individu, le fait qu’une personne s’approprie des représentations et attitudes du groupe auquel elle appartient. Cette immergence devient, lorsque ces représentations et attitudes sont incorporées dans chacun, ce que Bourdieu appelle l’habitus.

L’émergence est le processus inverse par lequel une « forme collective » est produite par l’interaction entre ses membres. Par exemple, la formation d’une file de fourmis transportant de la nourriture : chaque fourmi se contente de déposer des phéromones lorsqu’elle rapporte de la nourriture et les autres fourmis s’empressent de suivre ce chemin d’odeurs pour remonter jusqu’à la source de la nourriture. Sans coordination globale, la file émerge simplement des interactions entre fourmis qui renforcent la présence de ce « chemin d’odeurs » tant qu’il y a de la nourriture à rapporter au nid.

Dans les sociétés humaines, l’émergence s’exprime par l’apparition de nouvelles technologies qui induisent de nouveaux usages et favorisent la construction de nouvelles structures sociales, conduisant en retour à de nouveaux besoins technologiques, dans des boucles sans fin. Par exemple, l’apparition d’Internet à la fin des années quatre-vingt dix, avec le courrier électronique et les pages web interconnectées, a permis dans un premier temps à des personnes de communiquer facilement de petits textes, de se transmettre des documents électroniques et d’avoir accès à des informations. Mais ce développement a pris une telle ampleur, que ceux qui n’avaient accès à Internet ont été rejetés de tout un ensemble de réseaux sociaux. De ce fait, la plupart des occidentaux se sont équipés, ce qui a permis, en retour, un développement de masse de sites de discussions (forums), d’univers virtuels (Second Life, World of Warcraft), de lieux de rencontres et de socialisation (Facebook, Meetic, MySpace), et de places d’échange et de vente d’objets (Ebay). Tout cela a fait émerger, surtout chez les jeunes, de nouvelles pratiques, de nouveaux habitus… lesquels engendrent de nouveaux besoins : il faut pouvoir être connectés 24h sur 24 et une panne d’Internet est vécue aujourd’hui comme une panne d’électricité dans les années soixante-dix. De ce fait les équipements permettant d’être connectés en permanence (Wifi, téléphonie 3G) se sont développés entraînant l’apparition de nouveaux terminaux intégrant téléphonie et web, comme le très branché iPhone d’Apple, qui, à leur tour, ouvrent la porte à de nouveaux usages et de nouveaux besoins.

Ces processus d’émergence ont toujours existé, mais du fait de l’accroissement du développement technologique, ils sont plus visibles. De ce fait, les sociétés évoluent aussi bien de façon structurelle que culturelle ce qui ensuite, par immergence, transforme les mentalités et donc chacun d’entre nous. Ainsi, le développement du téléphone mobile permet de s’organiser au dernier moment : de ce fait, on tend à ne plus anticiper les problèmes et tout un ensemble de pratiques de coordination fondées sur la planification et la promesse (« je serais demain à midi à tel endroit ») tendent à disparaître au profit d’usages fondés sur la réactivité immédiate (« on s’appelle demain matin pour confirmer»), ce qui conduit à faire évoluer notre vision du monde (passage d’une vision du monde orientée sur la planification à une vision orientée sur la réaction immédiate aux événements).

S’intégrer dans le processus de développement de la Vie

Lorsqu’on travaille à transformer les oppositions en complémentarités qui s’articulent et se nourrissent mutuellement, la dynamique entre corps et esprit, subjectif et objectif ou encore individuel et collectif devient plus fluide. En portant son attention sur les relations plus que sur les entités, on est plus sensible à leur état et, en conséquence, on détecte mieux les tensions et les conflits qui révèlent une problématique et invitent au changement.
Dans ce cadre, de nouvelles formes d’enseignement transdisciplinaire, éveillant le sens de la complexité du réel, pourraient aider à développer la compréhension, le dépassement et l’intégration de ces oppositions.

D’autre part, pour mieux comprendre ces interactions, des outils conceptuels existent sous la forme, par exemple, d’environnements de simulation. On les retrouve tout particulièrement dans les simulateurs informatiques, et notamment les « serious games », ces programmes informatiques professionnels qui utilisent les techniques du jeu vidéo afin d’apprendre à agir dans une situation complexe. D’autre part, les techniques de mise en situation, et tout particulièrement celles issues du théâtre-forum, permettent d’appréhender concrètement les tensions et conflits issus des différences de représentations individuelles et collectives (7) et de passer de l’opposition à l’intégration des contraires. Par exemple, des conflits qui opposent les enseignants et les parents sont joués mettent en scène des personnages qui pensent différemment l’éducation. Leurs représentations du monde semblent s’opposer dans un dialogue de sourds, voire un duel violent et sans issue. En invitant les spectateurs à remplacer les personnages pour explorer différentes manières d’exprimer leur point de vue et d’écouter celui des autres, les positions se décrispent. Les oppositions se fluidifient, facilitant l’émergence de solutions enrichies de la diversité des regards de chacun (9).

Il s’agit ainsi de passer de la pensée à la conscience : prendre conscience de ce qui relie notre corps et notre esprit, dépasser, tout en l’intégrant, le monde objectif de la science et le monde symbolique et subjectif de la psychologie des profondeurs, percevoir ce qui fait notre singularité mais également en quoi nous sommes reliés les uns aux autres, et en quoi le sens que nous donnons aux choses et aux événements résulte nécessairement d’une intersubjectivité. Nous naissons, vivons et mourrons, et ce que nous faisons dans notre vie terrestre est à la fois essentiel – car sans l’être et l’action de chacun, l’humanité n’existerait pas – et en même temps un peu dérisoire, car le monde se porte très bien sans chacun de nous en particulier. En d’autres termes, en regardant avec clarté ce que nous savons de la vie, nous pouvons, à notre mesure, prendre nos responsabilités vis à vis du monde et de l’humanité, tout en sachant que nous ne sommes qu’un petit élément dans la dynamique de l’univers. A ce moment nous pouvons nous ouvrir à l’ineffable et contempler globalement ce que notre esprit analytique a du mal à appréhender, afin de nous fondre, tout en étant acteur, dans ce grand processus de développement que constitue la Vie.

(1) Professeur à l’université Montpellier II, chercheur en intelligence artificielle et intelligence collective. Auteur de Les Systèmes multi-agents, vers une Intelligence Collective. InterEditions, 1995 et de L’Amant Tantrique. L’homme sur la voie de la sexualité sacrée. Le Souffle d’Or. 2007. Il est aussi le principal auteur du site : www.visionsintegrales.com
(2) Psycho-sociologue, formatrice en développement relationnel. Elle conçoit et anime des théâtres-forums sur la gestion des conflits. Auteure de A quoi sert l’autorité ? Ed Chronique sociale, 2001.
Véronique Guérin et Jacques Ferber viennent de publier ensemble : Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2008.
(3) K. Wilber. Le livre de la Vision Intégrale : Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008.
(4) E. Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Seuil. 2000.
(5) D. Servan- Schreiber, Guérir, Robert Laffont, 2003.
(6) T. Janssen, La Solution intérieure : Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit, Fayard, 2006.(7) A. Tarpinian et al. Ecole : changer de cap... : Contributions à une éducation humanisante. Chronique Sociale. 2007.
(7) Pour l’utilisation du théâtre-forum dans ce contexte : http://etincelle-théatre-forum.com
(8) V.Guérin, J. Ferber. Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2009 à paraïtre.

vendredi 16 mai 2008

Sarcelle ou jaune?


Je viens de recevoir le livre de K. Wilber intitulé "livre de la vision intégrale" de Ken Wilber. C’est la traduction en français de son livre Integral Vision. Mise à part la couverture laide à pleurer, avec une photo de Wilber qui date de plus de 10 ans, il est très bien traduit. C'est donc une très bonne introduction à la pensée intégrale, même cela donne peut être une vision relativement superficielle de la pensée intégrale. J'ai peur que ceux qui s'y intéressent prennent le livre croient que la vision intégrale se résume pas à AQAL, et qu'ils ne voient pas toutes les conséquences de cette forme de pensée..

Mais j'attendais surtout ce livre pour savoir comment ils traduiraient la couleur « teal » en anglais, sorte de vert canard avec un peu de bleu.. Ils ont trouvé la solution. Les traducteurs, Maurice Brasher et Myriam Mara, ont trouvé: il s’agit de la couleur « bleu sarcelle » (que l’on peut aussi appeler « sarcelle » tout court). J’ai regardé dans des nuanciers et effectivement cette couleur existe.


Néanmons, je persiste à penser qu’il y a eu une grave erreur dans le système de Wilber lorsqu’il a utilisé la couleur teal pour parler du niveau jaune de la spirale (niveau appelé aussi early vision logic dans les écrits plus anciens de Wilber). Puisque même en anglais, teal, ce n’est pas une couleur très parlante, il a centré le niveau Integral quelque part entre teal (ou Jaune pour la Spirale) et turquoise.

De ce fait on peut se poser une question: qu’est ce qu’un stade? Le nombre de stades est il fixe ou non? Finalement pour Wilber ce n’est pas très important qu’il y ait 4, 6, 8 ou 12 niveaux dans le développement. Pour lui le développement est continu et les phases se suivent les unes aux autres sans rupture.. En même temps, il est bien conscient que certains développements, par exemple de Bleu à Orange ou d’Orange à Vert, ne se passent pas si facilement que ça.. De ce fait, ces stades peuvent être considérés comme relativement stables. D’autre part, et là je le porte au crédit de la Spirale Dynamique, les stades de développement correspondent aussi à une perspective plus individuelle ou plus collective. Il y a un balancier entre valeurs centrées sur l’individu ou sur le collectif (ce que la Spirale appelle le sacrifice de soi). Dans le cadre de la Spirale Dynamique, le nombre de niveaux est donc bien défini, et c’est pourquoi on peut parler de balancier lors d’un passage d’un niveau à l’autre.

Inversement, on pourrait dire que la Spirale a dû mettre en avant des niveaux intermédiaires (par exemple BLEU, BLEU-orange, bleu-ORANGE, ORANGE) pour caractériser des transitions du passage de Bleu à Orange. Mais ces transitions sont plus le résultats d’intuitions que d’études très sérieuses (Note: si de nombreuses études ont été faites sur le développement individuel et collectif, toutes les études portant sur la Spirale Dynamique elle-même datent de Clare Graves et maintenant de C. Cowan.. On ne peut pas dire que les critères de scientificité soient réellemet satisfaits (pas d’études réalisées par d’autres auteurs, pas de publications dans des revues ou conférences scientifiques évaluées par des pairs, etc... C’est pourquoi la Spirale a en fait, du point de vue scientifique, la valeur des modèles de Management, c’est à dire une valeur assez faible dans le champ scientifique. Ce qui n’enlève d’après moi aucune valeur à la Spirale, mais réduit un peu les affirmations tapageuses de certains évangélistes de la Spirale, et de Cowan en particulier).

De ce fait, la question demeure: au delà des appellations (Jaune ou Sarcelle/Teal) le nombre de stades est il fixe, ou bien les développements s’effectuent ils de manière continue?

vendredi 23 novembre 2007

Le monde intégral et l'ego

Est ce que le développement "intégral" aide à aller au delà de l'ego? A priori oui, c'est ce qui est proposé par tous les tenants de cette approche.. Seul problème, alors qu'il semblerait que personne ne soit à 100% faux, comme l'indique Ken Wilber, dans la pratique tous les groupes qui s'appellent "intégral" ont très peu de liens entre eux.. Et lorsqu'ils en ont eu, ces liens se sont délités.. Par exemple K. Wilber et G. Beck ont créé le "Integral Institute", puis se sont séparés, comme l'avaient fait auparavant Beck et Cowan qui ont chacun apporté la bonne parole de la Spirale séparément..

Il existe tout un courant "intégral mais pas Wilberien". Par exemple Christian De Quincey propose une vision très proche de celle de Wilber, mais visiblement, il ne s'apprécient que très modérément si l'on lit les critiques et les réponses aux critiques qu'ils se sont envoyés.. Quand on lit les critiques et les réponses on a l'impression que chacun a un peu raison: il est clair que la notion de relation et d'intersubjectivité n'est pas très développée chez Wilber, pour ne pas dire moins.. Il y a juste les termes et la possibilité de la relation (quadrant Collective-Extérieur C-E en bas à gauche), mais cela n'est pas pratiquement pas développé dans l'oeuvre de Wilber qui est beaucoup plus centré sur le "self" (le soi) que sur l'intersubjectivité et la relation. En revanche, tout le travail de De Quincey porte sur la relation, et l'intersubjectivité apparaît comme un mode fondamental. En gros, Wilber est plus "holon oriented" et De Quincey plus "Relation oriented".. Donc, finalement les différences sont plus de style que de fond, car chacun reconnait l'importance à la fois des holons et de la relation. C'est simplement la manière d'avancer qui est différente et qui est certainement lié à leur pratique..
Je ne parle bien entendu pas du site de Frank Viesser (www.integralworld.net), qui comprend des écrits de tous les anciens amoureux de Wilber qui ont eu le malheure de toucher à quelques bribes du maître.. et qui se sont rebellés...

Je viens de voir un site "Integral Transformative Practice (www.itp-life.com) dans lequeil il n'est fait aucune mention de Wilber.. Bizarre, non?

Pour l'instant Andrew Cohen et Ken Wilber ont l'air de bien s'entendre.. Mais il est vrai que A. Cohen ne se prend pas pour un philosophe, et K. Wilber ne veut pas être un guru..

Donc je me pose des questions: a priori toutes ces personnes devraient (et c'est peut être le conditionnel qui pose question) être capables de comprendre que chacun apporte une pierre dans l'édifice de l'évolution de conscience du monde, c'est à dire avoir se situer à une niveau (stage) turquoise relativement permanent.. Cela signifie que chacun puisse regarder le travail de l'autre avec une certaine compassion (au vrai sens du terme), reconnaître, malgré les défauts et les limitations évidemment présentes dans toute oeuvre, les réels apports. Mais c'est là que le bat blesse: si on lit les critiques et les réponses aux critiques, on peut constater qu'il y a bien un niveau "officiel" où chacun reconnaît les qualités de l'autre. Mais lorsqu'on en vient aux critiques et aux réponses aux critiques, on sent tout le côté "acide" des propos qui montrent bien la difficulté d'accepter l'autre dans sa différence, de voir tous les aspects positifs que chacun apporte, même dans les critiques.

Ce qui est décevant, c'est de voir que le mouvement de la pensée intégrale n'arrive pas à trouver de moyens de se mettre d'accord pour avancer tous ensemble, et qu'il a plutôt tendance à se mettre en rivalité, en bon Orange, plutôt qu'en coopération. Mais il est vrai qu'il y a beaucoup d'hommes dans ce milieu intégral, et que la compétition des egos est réellement une affaire très masculine.

jeudi 15 novembre 2007

Le mythe de l'intériorité


Je voudrais ici développer un point important concernant la notion d’intériorité, à la base de la distinction «intérieur-extérieur» de AQAL, et surtout sur l'idée du «mythe de l'intériorité» qui conteste l'existence de cette intériorité.

Wilber, et avant lui pratiquement tous les philosophes «idéalistes» depuis Descartes, ont distingué la perspective de l’intériorité et celle de l’extériorité. La première est relative aux états mentaux vécus, et la seconde aux objets tels qu’ils nous apparaissent. En fait cette distinction, qui paraît assez naturelle, ne l’est pas pour tous les philosophes. Lorsque j’avais présenté, dans une conférence, cette différence entre intériorité et extériorité, des philosophes m’ont tombé dessus «Vous présentez une vision naïve. La distinction entre intériorité et extériorité a été depuis longtemps rangée aux oubliettes de l’histoire. L’intériorité est un mythe». Cela m’a laissé un peu coi.. d’une part j’imaginais bien qu’il y avait un grand nombres d’auteurs qui avaient remis en cause la notion d’intériorité, et d’autre part je sentais aussi que ce déni d’intériorité ne correspondait pas à la notion développementale proposée par Wilber.

Pour ce dernier, le quadrant «individuel-intérieur» (I-I) correspond essentiellement à la dimension subjective de la vie psychique, par opposition à la dimension objective («individuel-extérieur» ou I-E) telle que peut l’appréhender les neurosciences. Cette dimension subjective comprend non seulement les pensées conscientes, le moi, mais aussi tout ce qui est inconscient et que les différentes psychanalyses ont étudiées (Freud, Jung, Adler, Klein, Fritz, etc..), ainsi que ce qui est au delà du moi, c’est à la dire le « supra-mental » ou Soi, quel que soit le nom qu’on lui donne. Autrement dit, le quadrant I-I correspond en une perspective à la première personne de soi, étudiées par des disciplines telles que la psychologie, la religion et le mysticisme, c’est-à-dire le «spectre de conscience» allant du non-vivant jusqu’à la conscience non-duale, en passant par les sensations, les émotions, les concepts, et ce qui est au-delà du concept, ce que Wilber appelle «Vision-Logic». Il est important de noter que les créatures simples et même les entités non vivantes disposent d’une certaine intériorité, même si celle ci est extrêmement frustre.

En particulier, Wilber reprend le concept de Whitehead de la notion de «prehension» dont le sens normal correspond à celui de préhension en français, mais ici avec un sens différent. La «préhension» c’est la sensation (feeling) du contact d’un objet par un sujet. La capacité de ressentir le contact. Dans le domaine du non vivant, c’est comme si il existait une capacité intérieure à chaque chose à ressentir les influences physiques, champs électromagnétiques, grativationnels et autres, issues d’autres objets, ou plus exactement à percevoir les interactions qui existent entre les objets et le sujet et la transformation d’état qui en résulte. Dans le domaine du vivant, cela correspond à la vision de la cognition telle qu’elle a pu être appréhendée par Maturana et Varela : les capacités cognitives d’un organisme démarrent dès qu’il est possible de constituer une différence entre intérieur et extérieur et que l’organisme tend à maintenir son organisation (autopoïèse) et donc à se distinguer de son environnement en distinguant ce qui est soi du non-soi. Par exemple, les molécules des membranes des cellules sont orientées de telles manières qu’elles ne laissent passer certaines molécules que dans un sens. Cela signifie, et là je dépasse peut être la pensée de Wilber, que les robots ont une intériorité. Travaillant depuis des années sur des robots et des programmes intelligents, je considère qu’effectivement il existe une « intériorité » de ces programmes, surtout lorsqu’il existe un réel « grounding » de cette intériorité en relation avec l’espace, c’est-à-dire si l’entité est réellement capable d’agir et de percevoir son environnement, et si ses états intérieurs sont en relation avec cet environnement. En d’autre termes, un réseau de neurones formels attachés à des capteurs et des actionneurs, dispose d’une intériorité en termes de sensations et de raisonnement. Même si cela est difficile de savoir « comment vit le robot », on se trouve dans une situations où tout se passe comme si effectivement le robot disposait d’une intériorité, comme le monde de la tique analysée par Uexküll

En d’autres termes, tout être vivant dispose d’un monde vécu, d’une Umwelt, c’est-à-dire d’une vision d’une vision du monde (worlview) même si elle est très simpliste, qui est relative à la subjectivité de l’organisme, quel qu’il soit.
Mais en fait la notion même d’intériorité n’a pas toujours été considérée ainsi dans la pensée philosophie, et elle s’est confondue souvent avec introspection. Comme le signale Didier Moulinier sur son site :
Le problème de l'intériorité a longtemps été confondu avec celui de la connaissance du soi intérieur, par exemple sur le mode de l'introspection. D'après la doctrine classique, ce qu'on peut dire de l'intériorité suppose : 1° le caractère essentiellement conscient des phénomènes psychologiques et la transparence de la conscience au regard d'elle-même ; 2° l'indépendance de ces phénomènes vécus au regard du physiologique et du corporel, ce qui les caractérise en général comme "spirituels" ; 3° la nature individuelle et non partageable de ces vécus : raison pour laquelle l'introspection prévaut sur toute objectivation scientifique.

Le reste du texte, malheureusement, est écrit dans le style de l’école phénoménologique française, qui a un facheux penchant pour exprimer de manière compliquée ce qui est très simple à ceux qui ont pratiqué la méditation. Mais l’essentiel est là : lorsqu’on parle d’intériorité et de mythe de l’intériorité, notamment par Jacques Bouveresse (ref. livre), c’est à cette conception de l’intériorité qu’on se réfère, à cette équivalence entre intériorité et introspection, entre subjectivité et conception réflexive du sujet, entre vécu et description du vécu, et non à la simple perspective à la première personne, au «monde vécu» (Umwelt) de von Uexküll.

De ce fait, les critiques de l’intériorité, critiquent en fait l’existence d’un sujet transcendental, d’un sujet qui serait là avant d’exister dans un environnement culturel et matériel. Elles prennent le point de vue existentialiste de Sartre qui considère que du fait que l’existence précède l’essence, la vie psychique est un champ de bataille où s’affrontent un certain nombre de forces (que j’avais appelé «tendances» dans mon livre «Les systèmes multi-agents. Vers une Intelligence Collective») qui, selon lui restent extérieures à nous, même nos pulsions.. Tout cela montre que même Sartre aurait bien eu besoin d’une vision intégrale c’est-à-dire à la fois multi-persectivistes, intégratrices et développementales pour comprendre le rapport entre le moi d’une part et les forces biologiques, culturelles et sociales d’autre part. Effectivement il n’y a pas de moi sans culture et sans environnement. Il n’y a pas d’esprit sans corps, de réflexion sans des possibilités langagières qui ont développées au cours de l’évolution des espèces et de nos cultures humaines. Mais en même temps, nous ne sommes pas des corps vides uniquement mûs par des systèmes mécaniques, définis de l’extérieur, car notre système psychique a été élaboré en contact permanent avec notre environnement. Nous sommes donc à la fois une partie du cosmos, sur le plan neuronal, et en même temps un espace vécu émergent de cette complexité neuronale d’une part et de nos interactions avec le monde et les autres d’autre part.

C’est cette double identité de l’être à la fois comme corps (corps anatomique, corps physiologique, mais aussi corps neuronal) et comme esprit qui fonde profondément non seulement les êtres humains, mais aussi le Kosmos dans son intégralité, comme l’avait déjà très bien vu Spinoza.

samedi 3 novembre 2007

Développement spirituel Intégral


Voici une réflexion personnelle qui date du 4 Juillet 2007 et que j’ai ensuite remanié..

Cette présentation synthétique du développement spirituel vient de lectures (Wilber, sciences cognitives, etc..), des enseignements que j’ai reçu (tantra, bouddhisme, yoga, christianisme, kabbale, etc..) des réflexions, des prises de consciences, et des intuitions...

Le schéma est en fait assez simple :


  1. Le développement spirituel est fondé sur deux piliers : conscience et amour (ou compassion ou relation)

  2. Au niveau le plus haut, au niveau absolu, la conscience correspond à une vision non duale, dans laquelle on constate :
    1. Que l’on appartient à une évolution qui nous dépasse : on est seulement une petite « cellule » dans le grand tout.
    2. Cette évolution est liée à deux mécanismes : différenciation et intégration.
    3. L’amour est la partie qui relie (eros et agape) les êtres à différents niveaux.
    4. Chacun est porteur de lumière (conscience et amour), avec pour « mission » d’avancer dans cette voie et de participer à cette évolution Kosmique (L’Esprit qui se reconnaît lui-même), que l’on pourrait appeler le projet Kosmique, sauf qu’il ne s’agit pas d’un projet. cf. le projet Atman de Wilber.
    5. Au niveau le plus haut, il y a donc à la fois totalement perte de la notion de l’individu comme être séparé, et en même temps union de Soi à Dieu dans un sentiment de liberté fondamental : la vraie liberté c’est d’être le porteur conscient, et engagé du projet de la Vie.

  3. Il est possible de percevoir le Kosmos à son niveau le plus haut (Conscience et amour au niveau non dual).

  4. La prise de conscience de cela est relativement simple à faire intellectuellement. Finalement on a pratiquement tout ce qu’il faut dans le domaine scientifique (physique, biologie, anthropologie, histoire, sociologie, psychologie, philosophie) pour comprendre cela. Mais il ne s’agit pas de le comrpendre intellectuellement, mais de l'appréhender directement.

  5. La notion de soi séparé est liée, entre autre, à un mécanisme neuronal qui tend en permanence à nous faire croire que nous sommes séparés du monde. Que nous sommes distinct des autres choses et êtres. Notre langage aussi, par sa propension à tout voir en termes d’objets, nous y incite.

  6. Au niveau subtile : l’amour divin est vécu comme une gratitude, gratitude envers la Vie, gratitude envers tout ce qui nous entoure..

  7. La mort fait partie du Plan, fait partie de la Vie.. Pour la Vie, la mort n’est rien, qu’un élément du Processus général.. et plus exactement, la mort fait partie de l’aspect regénération et dissolution de la Vie. (La vie comporte deux aspects : un aspect Eros qui est croissance, foisonnement, exubérance,..) et un aspect Thanatos qui est dissolution, régénération par mort et recombinaison. Mais pour le « moi », c’est la peur totale. Comme l’exprime Wilber, une grande partie de notre culture consiste à vouloir jouir de la partie Eros en refusant Thanatos.. Mais en refusant Thanatos, on refuse l’accès aux niveaux transcendants (et en particulier les niveaux subtils et causals).

  8. L’importance de « tout se passe comme si ». Différenciation entre intérieur et extérieur. Analyse des choses de l’extérieur et de l’intérieur.. (pour comprendre cette entrée, lire les autres entrées du blog..)

  9. La voie de la Conscience passe par la décentration, la prise de conscience (awareness), la réalisation (au sens cognitif, « je réalise que ») et donc la méditation et la compréhension ; la voie de l’Amour et de l'énergie passe par l’absorption, la relation, le contact, l’immersion, l’intégration, et donc le mouvement, le corps, les sensations, le vécu immédiat, le rapport à l’autre (empathie, etc..). Les deux sont effectivement reliés à un certain niveau : il y a conscience de l’amour, et réalisation que l’amour entraîne la conscience. L’amour de l’autre est lié à l’empathie qui suppose une certaine appréhension de l’autre (même si au début cette appréhension est inconsciente, comme dans la fusion émotionnelle) et la conscience entraîne la compassion..


La prise de conscience perceptive (conscience) s’effectue par un ensemble de strates de mise à distance, de décentrations, qui nous font réaliser de plus en plus ce que nous sommes. Réaliser correspond en fait à une sorte de perception, une façon de voir les choses qui ne se résume pas à un simple modèle mental.. La spiritualité est un mouvement de développement en général (différences entre étapes et états). Voici quelques étapes importantes dans la vie spirituelle :
  1. Il existe un « autre monde » constitué d’énergies, que l’on peut percevoir éventuellement sous forme d’êtres, d’esprits (entités, divinités, anges, etc..)-Typiquement Violet, mais aussi le niveau Psychique de Wilber, les deux étant relativement liés (le niveau psychique étant le sommet des peak-expérience des Shamans issus d’une culture Violette).

  2. Prise de conscience que nous ne sommes pas le tout : existence d’une transcendence qui nous dépasse et qu’on vit comme un tout autre (Dieu, la Déesse) (niveau Bleu pour la partie dogmatique, et “subtile” pour la partie expériencielle)

  3. Dépassement de l’ego et prise de conscience de l’aspect divin qui existe à l’intérieur de nous.. Malheureusement très facilement repris par l’ego, ce niveau est très « dangereux » s’il n’a pas été nourri par le niveau précédent, s’il n’y a pas une prise de conscience fondamentale que Dieu est aussi totalement le « tout autre » (niveau “subtile”). Débouche sur le vide (et non pas sur « l’autre monde » énérgétique du niveau a, sinon c’est qu’on a récupéré tout cela par l’ego qui est très, très fort..), c’est à dire sur le niveau Causal.. Eventuellement entrée dans le non-dual (mais là je ne crois pas en avoir fait réellement l’expérience... quoique...)