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vendredi 4 février 2011

Ce blog est fermé.. Allez sur Développement Intégral

Le blog Visions Intégrales  est maintenant fermé... mais tout son contenu se trouve maintenant sur Développement Intégral, un site qui fait la synthèse entre ce blog et Sexualité et Spiritualité l'autre blog dans lequel je publiais des articles..

Il y avait de plus en plus de recouvrement entre ces deux blogs et il était temps de passer à un site plus puissant, permettant de publier des articles à plusieurs et de constituer ainsi une plaque tournante sur l'approche intégrale, intégrant les aspects individuels et collectifs, sa partie conceptuelle et pratique, en prenant en compte les aspects relationnels, sexuels et spirituels.

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Jacques

mardi 8 juin 2010

New age et science

par Jacques Ferber

Je suis très étonné et peiné par l'utilisation de la science dans le monde New Age. Il ne s'agit pas de dénigrer ce mouvement, bien au contraire: la plupart de mes amis appartiennent à ce mouvement (au sens large du terme), j'ai publié un livre dans une édition de cette mouvance, et pour ma part je flirte aussi beaucoup avec le New Age. J'ai pu constater que le terme New Age n'a pas bonne presse, même dans le milieu New Age (ce qui et un comble), mais pour moi je n'y met aucun sens péjoratif. C'est juste une étiquette pour décrire un mouvement associé aux "creatifs culturels" et qui pose la venue d'une nouvelle conscience sur Terre. Je considère que, globalement, le mouvement New Age est très souvent à l'avant garde du développement individuel et collectif, qu'il sait mettre en garde la population sur un ensemble de dangers liés à l'utilisation sans mesure de la technologie (nucléaire, ondes électromagnétiques, OGM, nourriture peu saine, etc..) et qu'il propose un mode de vie plus harmonieux et plus relié à la spiritualité. Mais ses intuitions réelles, bénéfiques d'après moi pour l'humanité, utilisent souvent des explications de type pseudo-science qui le desservent et empêchent sa diffusion dans les milieux plus rationnels.

Je prendrais un exemple que je trouve pertinent: la théorie de la résonance morphique. Cette théorie, qui a été développée par Rupert Sheldrake, postule que les structures, les formes et mêmes les lois de la nature ne sont pas immuables mais dépendent de mémorisation de structures et formes semblables dans le passé. La particularité de ce phénomène c'est qu'il agit de manière non-locale, en contradiction avec les modèles scientifiques. Comme c'est un scientifique il cherche des résultats empiriques qui viennent corroborer ses hypothèses. A priori, pourquoi pas. Nous savons qu'il existe des mécanismes d'action à distance: la mécanique quantique le montre au niveau subatomique, l'électromagnétisme et la gravité montrent qu'il existe des champs qui font interagir des corps à distance, sans qu'il y ait un contact direct. Néanmoins, ces champs ont une intensité qui décroît en fonction de la distance (généralement en fonction du carré ou du cube de la distance) et on peut mesurer ces champs de manière très précise, ce qui n'est pas le cas des champs morphiques qui ne sont ni matériels ni mesurables.

Là où il y a "pseudo-science" d'après moi, c'est quand on utilise des arguments de type "aucune autre explication scientifique actuelle ne peut expliquer ce phénomène, donc cette théorie est vraie" (ce n'est pas le discours de R. Sheldrake qui cherche au contraire des validations empiriques, mais celui de beaucoup de personnes dans le mouvement New Age). En général, cet argument n'est pas tellement étayé, et la science avance vite, donc ce qui n'est pas expliqué en 1950 peut l'être en 2000 ou en 2020. Il faut se méfier de ces "trous" de la science et ne pas vouloir y poser toutes les explications pseudo-scientifique en les posant comme contradictoires avec les concepts scientifiques. Gardons à l'esprit, qu'il est difficile de prouver que l'on ne peut pas prouver quelque chose!

Je prend comme exemple le vitalisme qui a été très à la mode jusqu'au début du 20ème siècle. D'après le vitalisme, le fonctionnement de la vie ne peut pas s'expliquer simplement en termes physico-chimiques. Il y a quelque chose de plus, une sorte d'énergie vitale qui lie le vivant et qui explique qu'il forme un tout. Très en vogue avant Pasteur (on essayait d'expliquer la génération spontanée), il a perdu de son influence avec les découvertes de la biologie. La cellule et l'hérédité ont été le dernier rempart du vitalisme dans la première moitié du 20ème siècle avant que la découverte de l'ADN et de ses mécanismes ne viennent jeter un discrédit majeur sur toutes les explications vitalistes.

En fait, les vitalistes ont raison, quand ils utilisent leur concepts comme une manière de regarder le monde, pour voir au-delà des apparences et des formes de pensées réductrices qui sont véhiculées par le mécanicisme (tout peut être réduit à des mécanismes physico-chimiques): lorsqu'on regarde l'ensemble du développement d'un être vivant ou des espèces, tout se passe comme s'il y avait un élan vital qui s'exprimait au travers de ce développement. Mais au niveau micro, lorsqu'on regarde précisément, on constate aussi qu'il s'agit de tout un ensemble de mécanismes élémentaires très simples, mais qui, bout à bout, donnent lieu à une émergence de phénomènes globaux, à des formes particulières. L'hémisphère droit du cerveau, sensible aux formes, voit l'élan vital dans le développement des structures, alors que l'hémisphère gauche, analytique, ne considère que l'articulation des mécanismes élémentaires qui agissent de manière sous-jacente.

Il en est de même d'après moi avec les champs morphiques de R. Sheldrake. Tout se passe comme s'ils existaient car, à un certain niveau, on peut interpréter les évolutions des formes comme des mécanismes de résonance morphiques, même si, au niveau élémentaire on peut trouver des explications mécanismes. Prenons un exemple qui est souvent mis en avant par les promoteurs des champs morphiques: une découverte réalisée quelque part aura tendance à se propager et pratiquement en même temps d'autres chercheurs, pourtant sans liens entre eux d'aucune sorte, vont faire les mêmes recherches. Cela arrive très souvent. On se dit oh, c'est magique, donc il doit y avoir une explication magique d'action à distance. En fait, quand on est dans la recherche ce phénomène intervient constamment: pour ma part, il m'est souvent arrivé d'avoir eu des idées et de me rendre compte que finalement quelqu'un l'avait dit juste un peu avant moi, pratiquement dans les mêmes termes. J'étais tout simplement en train de "réinventer la roue" comme on le dit souvent. Cela arrive tellement souvent que ce sont en général les directeurs de thèse et le fait d'aller en conférence qui permet de limiter ce phénomène. Pour moi, il n'y a rien de magique ou de résonance morphique là-dedans. Les chercheurs ont en main un certain nombre de concepts existants et ils cherchent à résoudre un problème. On pourrait caractériser des "types" de chercheurs en fonction de leur mode de pensée, de leur manière à traiter et à combiner des informations externes, d'utiliser leur intuition, de sélectionner ce qui leur apparaît comme une "bonne" idée. De ce fait lorsque deux chercheurs du même "type" vont disposer des mêmes informations et chercher à résoudre les mêmes problèmes, il est tout à fair normal qu'ils aboutissent à des solutions et à des concepts voisins sans qu'il y ait besoin d'explication de communication à distance. Dès que les conditions sont remplies, des solutions vont émerger en plusieurs points du globe et certaines seront très semblables. Tout se passe un peu comme des sosies physiques: les deux formes se ressemblent mais elle n'émergent pas du même pool génétique.

Cela n'empêche pas d'utiliser le concept de résonance morphique à un niveau plus "macro": tout se passe comme si chaque découverte créait un champ de possible qui va faciliter les autres découvertes semblables. Et cela est vrai pour toute action individuelle: chaque fois que nous agissons d'une manière ou d'une autre, nous changeons le monde au niveau collectif, car nous influençons le monde par chacune de nos actions, de nos croyances, de notre manière d'être. Si l'on veut avoir une théorie analytique, il sera possible de tracer toutes les petites interactions qui font que nous influençons notre entourage et que nos idées et notre comportement se diffuse en ayant finalement un impact – parfois très léger – sur le collectif. Mais si l'on en reste au niveau microscopique, très élémentaire, on ne voit pas l'ensemble et les formes qui émergent de ces petites actions. Dans ce cas, il est préférable d'utiliser une explication de type "champ", et de voir finalement comment nos actions modifient ce champ de forme, et se diffusent comme si elles se transmettaient à distance. Le "comme si" est fondamental: c'est le moment où l'on peut intégrer deux théories, deux visions différentes et voir ensuite comment elles se connectent, comment elles sont reliées.

Je voudrais prendre un autre exemple pour montrer la relation qui existe entre une perception de champ et les mécanismes sous-jacents. Dans le domaine de la robotique collective, où l'on fait interagir de nombreux robots, on utilise parfois des modèles à base de champs de potentiels. Cela a été développé à la fin des années 80 et j'en parle dans mes cours sur les systèmes multi-agents. J'ai même encadré plusieurs thèses sur ces sujets. (j'en ai aussi parlé dans mon livre sur les systèmes multi-agents que vous pouvez télécharger ici). Le principe est simple, on considère que chaque robot, chaque chose, chaque lieu émet un signal dont l'intensité est variable. Ces signaux, lorsqu'il sont combinés créent un champ qui peuvent être interprétés par les autres robots pour leur déplacement. Par exemple un robot en panne, peut envoyer un signal qui va modifier ce champ, ce qui va contribuer à ce que les robots présents viennent auprès du robot en panne pour l'aider. Inversement, dans leur déplacement, chaque robot envoie un petit signal répulsif, ce qui, interprété correctement par les autres robots va constituer une répulsion afin d'éviter les collisions entre robots. En fait, le champ n'existe pas: il n'y a que des signaux qui sont envoyés dans un médium quelconque. Mais chaque robot, en combinant les signaux reçus, va disposer d'une image globale sous forme d'un champ contenant des zones attractives et répulsives, et il va simplement évoluer dans ce champs, son comportement modifiant la forme du champ et donc les influences que les autres robots vont recevoir. Chaque robot évolue dans le champ et le modifie par son comportement. L'ensemble de interactions va donner lieu à des formes collectives tels que des comportements de meutes (flocking) sous forme de file indienne ou de horde dans lequel une série de robots se mettent à se suivre les uns les autres tout en évitant des obstacles. Il n'y a pas de magie, mais simplement émergence de phénomènes dont l'explication peut être donnée à un certain niveau par l'utilisation de champs, bien que ces champs ne soient pas matériels: ils sont créés par la recombinaison d'informations plus élémentaires qui donnent l'impression que les robots évoluent dans un système de champs. Donc ces champs existent, puisqu'ils sont "vus" par les robots pour déterminer leur comportement, et n'existent pas car ils n'ont pas de support matériel direct.

Cette notion de niveau d'appréhension est très important pour comprendre à la fois les pseudo-théories new-age et leur rejet par les scientifiques orthodoxes, chacun jetant l'anathème sur l'autre. Les énergies subtiles perçues par les pratiquants d'arts martiaux, de yoga et d'une manière générale de toutes ces nouvelles pratiques fondées sur ce que l'on appelle l'énergétique, existent au sens où on peut les percevoir, les amplifier, agir à partir de ces perceptions. Mais en même temps, les orthodoxes ont raison de dire que ce sont de élucubrations car les explications qui sont données par les new-age ne peuvent pas se relier à ce que l'on connaît du monde. Chacun parle son langage sans voir qu'il existe des liens entre ces deux approches et que leur "vérité" ne se situe pas au même niveau: les new-age perçoivent certaines choses de manière subjectives, à partir d'une appréhension globale du monde, alors que les scientifiques orthodoxes veulent une vision objective et locale. Les premiers en fait intègrent tout un ensemble de signaux pour un donner une image simple et intégrée (ce que fait très bien le cerveau droit), alors que les scientifiques cherchent à obtenir quelque chose de décomposé et de mesurable (ce que fait très bien le cerveau gauche).

De ce fait, il me semble que la voie d'avenir est celle de l'intégration de ces deux hémisphères du cerveau et de l'intégration des "pseudo-sciences" à la science. Non pas pour dire que les théories de ces pseudo-science doivent être prises telles qu'elles, mais qu'elles doivent être comprises comme des manières de voir intégrées qui sont fondées en dernier ressort sur des mécanismes pour certains bien connus, sans que l'on doive faire intervenir des explications "vitalistes" ou "magiques" au niveau élementaire. C'est ce que font très bien ces nouveaux domaines scientifiques telles que la psycho-neuro-immunologie (à ce sujet lire ce merveilleux article de Nouvelles Clés) ou l'épigénétique qui relient les deux modes de pensée ou plus exactement trouve un lien entre ce qui est vécu par un individu et les mécanismes matériels sous-jacents. La magie, s'il y en a, est 1) dans nos capacités cognitives à la fois limitées mais aussi intégratrices de tout un ensemble d'informations, et 2) dans l'interaction à tous les niveaux (moléculaires, organismes, individuel, sociétal, etc..) qui font émerger des formes nouvelles inexistantes au niveau individuel. La science a besoin de ces visions intégratrices qui poussent l'humain à se dépasser et à voir au-delà du matérialisme élémentaire, et inversement les nouveaux mouvements spirituels ont besoin d'ancrer leurs visions novatrices dans une approche scientifique plus analytique, sans trop recourir à des explications magiques.. ou alors savoir mieux utiliser le "tout se passe comme si" qui permet de relativiser ces théories.

En d'autres termes, les explications New Age voient la beauté de la cathédrale dans sa beauté, en ignorant la manière dont cela a été construit, alors que les scientifiques voient les pierres et leur agencement, mais ne voient pas la forme globale. Peut être un jour sauront nous faire le lien entre les artistes et les maçons?

samedi 19 septembre 2009

Un monde désanchanté?

Le monde dans lequel on vit est-il de plus en plus désenchanté? va-t-on vers une déshumanisation progressive de notre vie, marquée par l’individualisation massive et la prépondérance des explications techniques et scientifiques d’une part ou un retour à la magie d’autre part. La Spirale Dynamique et l’approche intégrale de Wilber nous apporte un éclairage fondamental en mettant en avant l’aspect évolutif de notre façon de voir les choses. Beaucoup d’auteurs n’ont pas cette approche évolutive, et sont souvent “coincés” dans leur vision du monde en ne comprenant qu’une partie du puzzle.. Il en est ainsi de deux grands penseurs dont j’adore le travail: Marcel Gauchet et Luc Ferry. Leur travail nous permet de mieux comprendre certaines parties de cette évolution et ainsi d’avoir une vue plus globale du monde...

Ainsi Marcel Gauchet nous donne une vibrante vision de la manière dont le courant normatif-hiérarchique (Bleu dans la Spirale) fait place au courant indivualiste-rationnel (Orange). C’est peut être l’un des plus grands observateurs de cette transition entre ces deux stades de développement (même si je ne suis pas sûr qu'il voit son travail de cette manière). De ce fait, je pense qu’il est intéressant de le lire. Il écrit dans Un monde désanchanté? (p138):
Le phénomène ne manque pas d’être paradoxal, puisque cette dernière période peut être caractérisée par la débandade de ce qui survivait des partis religieux de l’hétéronomie et le triomphe du principe métaphysique de l’autonomie humaine. Personne ne doute plus parmi nous, y compris le croyant le plus convaincu, que le lien de société qui nous tient ensemble ne soit l’oeuvre des hommes et d’eux seuls, sans même de raison dans l’histoire pour le porter. Les crypto-religions du salut politique [NB: le communisme par exemple] n’ont pas été moins atteintes, de ce point de vue, que les grandes religions constituées. [..]
Ce quelque chose qui se dérobe à nous, et que nous devions, à mon sens, à l’héritage des religions, c’est ni plus ni moins ce qui qui nous permettait d’appréhender nos sociétés comme des ensembles cohérents et d’envisager d’agir globalement sur elles pour les transformer de manière concertée[..].
En d’autres termes, Marcel Gauchet nous fait part de cette transformation allant du collectif à l’individuel, cette vision collective étant marquée par la religion et la transformation portant finalement essentiellement sur la lente désaffection du religieux. Marcel Gauchet nous propose alors l’une des formulations les plus brillantes du niveau Bleu de la Spirale tel que ce niveau s’est incarné dans le monde occidental:
Nous aurons eu cinq siècles de transition moderne, 1500-2000, dates rondes, cinq siècles durant lesquels la lente rupture avec l’ordre des dieux s’est coulée dans une forme religieuse maintenue du lien social. La définition explicitement extra-religieuse de la cité des hommes s’est étayée sur des fondements implicitement religieux. La construction de plus en plus autonome de son organisation a continué de reposer sur une structuration d’origine hétéronome, certes de moins en moins consistante, mais toujours obstinément subsistante jusque voici peu. [..]
Je ne saurais prétendre exposer en quelques phrases la nature et la teneur de ce mode de structuration religieux. Je me limiterai à souligner sa prégnance, à la base du projet moderne, sous trois aspects fondamentaux: tradition, appartenance, hiérarchie [..]

C’est ce compromis organisateur entre contenu autonome et forme implicitement dérivée de l’hétéronomie qui s’est dissous avec l’épuisement de ce lges de l’âges des religions. Voici ce que nous devions à l’héritage immémorial des religions: d’avoir pouvoir sur notre monde et d’être en mesure d’ambitionner davantage de pouvoir encore. Voilà ce que nous avons perdu.
Emancipation, dépossession
En un sens, nous avons achevé de recouvrer le pouvoir sur nous mêmes. Sauf que cette ultime conquête métaphysique a pris un visage social inattendu. Elle a achevé d’émanciper les individus. Elles les a affranchis de ces encadrements qui perpétuaient l’empreinte de l’ordre religieux au milieu d’une société sécularisée. Elle les a délivrés de ce qui pouvait subsister de contraintes envers des traditions. Elle les a déliés de ce qui pouvait leur faire obligation envers des collectifs de référence, de la famille à la Nation. Elle les a dégagés de la révérence hiérarchique et des liens d’obédience envers l’autorité, même consentie. En un mot, elle leur a donné, ou elle tend à leur donner, les pleins pouvoirs sur eux-mêmes. Mais ce faisant, elle a vidé de substance la perspective d’un pouvoir collectif.
Nous jouissons ‘une liberté inégalée de nous gouverner nous-mêmes chacun dans notre coin et pour notre compte. Mais l’horizon du gouvernement en commun, lui, s’est évanoui. [..] Nous ne pouvons plus guère imaginer l’action historique que comme la résultante d’une myriade d’initiative dispersées, toutes légitimes et toutes fermement décidées à ne rien céder sur leur indépendance. Nous ne pouvons plus imaginer la coexistence humaine, en d’autres termes, que sous les traits d’un marché généralisé, comme le seul mode de réalisation de la compossibilité entre des libertés égales. [..] Cette dépossession qui ne vient pas d’abord de l’extérieur, mais qui sourd du dedans de notre propriété de nous-mêmes, n’est-ce pas pourtant le vrai nom de la déshumanisation du monde?


Dans toute l’oeuvre de Marcel Gauchet, il y a quelque chose d’enraciné, de simple et directement compréhensible. Cela tient peut être à son origine rurale, où le bon sens est roi, par opposition au milieu plus “parisien” où il est de bon ton de donner l’impression que l’on est brillant, et où l’obscur veut se faire passer pour intelligent. Toujours est il que l’oeuvre de Marcel Gauchet est pour moi l’une des explications les plus profondes et les plus claires du passage du courant Bleu à Orange, avec, on le sent dans on style, comme un certain regret de la perte des valeurs collectives.

Ce qui est important à noter c’est que le passage de Bleu à Orange ne s’est pas fait un instant, ni même en quelques dizaines d’années. C’est une lente transformation des idées, des moeurs et des structures sociales, jusqu’à l’aboutissement depuis quelques dizaines d’années à une autonomie totale de la sphère individuelle. C’est d’ailleurs sur cette autonomie individuelle que peut prendre racine le courant empathique-pluraliste (Vert) qui arrive ensuite. C’est, paradoxalement pourrait on dire, à partir de l’individu roi, qu’il est possible de définir un rapport à autrui qui ne soit plus fondé sur une vision collective a priori, sur une simple appartenance à une grande communauté (église, patrie, partie) mais sur le fait que je me reconnais dans l’autre, ce qu’avait magistralement compris Martin Guber et d’Emmanuel Levinas notamment. C’est parce que l’autre est réellement un sujet, que je peux passer à la vision “constructionniste” qui consiste à dire que je n’existe pas sans toi et tu n’existes pas sans moi. Nous nous “co-créons” l’un l’autre dans l’interaction face à face, “visage à visage” plus exactement. Quoique centré sur le versant collectif de la Spirale (sacrifice de soi disent les tenants de la Spirale), le courant Vert prend sa source dans l’individuel qu’il remet en question, comme le courant rationaliste-individualiste (Orange) a pris sa source dans le système religieux collectif Bleu pour le remettre en question.

Dans le livre Le Religieux après la religion, Luc Ferry discute avec Marcel Gauchet de leur différence et de leur points de convergence. Globalement, ils semblent d’accord sur l’essentiel, la baisse du religieux comme hétéronomie et l’avénement de l’individu. Mais il existe une différence entre les deux. Il me semble qu’alors que Marcel Gauchet s’arrête sur ce constat, Luc Ferry voit les conséquences spirituelles de l’avénement de l’individu-roi, de l’Humain-Divin comme il le dit. Même si je trouve sa pensée plus touffue et moins rigoureuse que celle de M. Gauchet, j’ai un peu l’impression qu’il commence à voir poindre le passage Orange-Vert en montrant comment le religieux change en fait de nature, et comment c’est l’humain qui devient divinisé, avec ses aspects sains (la reconnaissance de l’individu comme support du choix et des décisions concernant sa vie, le caractère presque sacré de l’intégrité physique et psychique de l’individu) et pathologiques (compétition à outrance, vision causale à court terme, exploitation de l’environnement et des individus).

Par contre, à la différence de nombreux évolutionnaires (tels que Wilber, Teilhard de Chardin, Bergson, Andrew Cohen, Sri Aurobindo et bien d’autres..), il prétend que le religieux n’est pas une disposition naturelle de l’homme. Evidemment, si religieux est défini soit comme une référence à une certaine forme sociale caractérisée par un clergé, soit comme une hétéronomie du divin (Dieu à la seconde personne), il est clair que le “religieux” est daté et correspond à une époque. Si en revanche on appelle religieux ou spirituel, l’élan par lequel l’être humain cherche à donner un sens à sa vie en considérant qu’il existe quelque chose qui dépasse son existence ordinaire, alors je pense que le religieux est une disposition naturelle de l’être humain, et même constitue l’un de ses aspects les plus fondamentaux : c’est en effet il y a environ 100 000 ans que l’humain aurait construit des sépultures, manifestant ainsi sa prise de conscience de la mort et cherchant à lui donner sens. Il me semble donc important que le spirituel soit totalement intégré à une vision du développement humain. Et pour l’instant l’approche de Wilber, malgré certaines de ses limitations et surtout malgré son travail actuel qui consiste à simplifier à outrance sa vision (cf. ce billet rapide sur son “livre de la vision intégrale”), me semble l’une des plus intéressante pour appréhender cette évolution (lire en particulier sur ce blog le billet portant sur son livre “le projet Atman”).

Mais tout cela mériterait un autre billet...

Jacques Ferber

samedi 8 août 2009

Est ce qu'on a le choix?

Une des questions philosophiques majeures concerne le statut du libre-arbitre. Est ce qu’on a le choix de nos actes? Je voudrais apporter ici quelques éléments qui montrent à la fois l'importance et la limite du libre-arbitre.

En général, quand on discute avec un ami, quand tout va bien, on voudrait croire que l’on a bien cette capacité à pouvoir décider de chacun de nos actes, que tout ce que nous faisons nous le voulons. Puis, si l’on est addict à un produit ou à une activité, on se rend compte rapidement que l’on est dépendant de ce produit ou de cette activité, sauf ceux qui veulent se leurrer sur eux-mêmes. Par exemple, les fumeurs qui vont chercher du tabac en pleine nuit à plus de 20km de leur domicile en disant que c’est pour le plaisir.. Il en est de même du désir sexuel qui nous pousse vers l’autre avec une force incroyable et à laquelle il est bien difficile de résister.

De ce fait, la psychanalyse avec l’inconscient d’une part, et les neurosciences d’autre part, montrent qu’en fait notre libre-arbitre est limité. On peut dire qu’on vit dans un espace de « tendances » de forces intérieures qui nous poussent dans un sens ou dans un autre. Lorsque ces forces ne posent pas de problèmes, c’est à dire qu’elles ne viennent pas en contradiction avec d’autres forces, elles nous mènent à une certaines satisfaction (par exemple manger un bon plat quand on a faim ou faire l’amour avec sa compagne/compagnon).

Au contraire lorsque plusieurs de ces forces sont en contradiction, on se sent écartelé entre plusieurs voix intérieures, dont certaines apparaissent comme angéliques et d’autres comme démoniaques, un peu comme dans les bandes dessinées de Tintin où l’on voit les tendances du devoir et des pulsions s’affronter). Nous somme ainsi le théâtre d’affrontements terribles, où différentes forces, incarnées par des “personnages”, chacun ayant sa voix intérieure, s’affrontent. C’est le démon qui affronte le devoir, l’enfant qui s’oppose au père, le licencieux qui tente de prendre le pas sur le sage.. Toutes ces voix sont alors les manifestations intérieures de toutes ces tendances psychiques, de toutes ces forces. Il est clair qu’il sera possible un jour d’expliquer tout cela sur le plan neuronal. Pour ma part je fais appel à certaines idées de M. Minsky et de D. Dennett: le cerveau est un ordinateur parallèle sur lequel un certain nombre de processus s’exécutent (en parallèle ou en séquentiel comme le mental), et ces processus (point de vue Extérieur dans AQAL de Wilber), nous apparaissent comme des personnages ou des forces qui s’affrontent ou s’allient (point de vue Intérieur dans AQAL).

Dans ce cas, où est le libre-arbitre? Et bien bizarrement, au milieu de tous ces affrontements, de toutes ces forces qui nous cherchent à nous pousser dans un sens ou dans un autre, il y a tout de même un “je” qui choisit. Parfois ce “je” laisse aller la pulsion, parfois il suit le devoir, parfois il suit le chemin du sage, etc.. mais dans tous les cas et dans toutes les situations, si l’on veut bien faire un réel travail de conscience, on se rend compte alors qu’il existe un tout petit endroit où “je” décide, où je laisse aller dans un sens ou l’autre les tendances. Dans ce théâtre homérique qu’est notre psychisme, dans cette mer tumultueuse de notre intériorité, il existe toujours (sauf si l’on est sous neuroleptiques) un endroit où nous décidons d’aller à droite ou à gauche, où nous écoutons certaines voix plutôt que d’autres.

Pour beaucoup, il existe une croyance “qu’on ne peut rien y changer”. Quelque part, c’est confortable. On n’est pas responsable de ce qui nous arrive, on subit ce qui se passe, et donc c’est pas de notre faute ce qu’on vit et ce qu’on fait... Mais cette approche nous coupe de nous mêmes, de cet endroit du ”je” où nous sommes profondément libre. De ce fait, lorsque “on ne peut rien y changer” on se vit comme prisonnier de la vie, comme subissant ce qui nous arrive, cherchant à glaner au dehors de nous un peu de réconfort. On cherche dans la drogue, le sexe, les gadgets, les fringues, etc.. un réconfort pour nous faire oublier notre situation misérable d’esclave. Et c’est juste cela le Samsara: le lieu des conditionnements que nous acceptons en croyant parfois qu’on est libre quand on ne fait que suivre une addiction et parfois qu’on “ne peut rien y faire” en se comportant en victime. Dans les deux cas, on reporte la faute de notre condition sur l’autre ou les autres: c’est le conjoint qui nous empêche de vivre, c’est la société qui nous exploite, ce sont les “grands de ce monde” qui complotent pour nous asservir. Ce qu’on ne veut pas voir c’est que c’est simplement nous qui avons abdiqué, que c’est nous qui avons choisi finalement d’être victime.
En réalité il n’y a qu’une issue qui est très bien développée par l’un des grands principes de la voie de l’éveil d’Andrew Cohen:
Renoncer profondément à être victime. Cela signifie que je suis auteur de tous mes actes et que j’en prend la responsabilité.

La phrase clé c'est: "j’ai le choix de mes actes et je prend la responsabilité de tout ce que je fais dans la vie"..

Tant qu'on ne prend pas la responsabilité de nos actes, en conscience, on reste dépendant et comme prisonnier du monde. Si l’on fait un réel travail sur soi, on se rend compte que depuis notre plus petite enfance, depuis que l’on a pu dire “je”, on a fait des choix: on a choisi d’être un bon garçon ou une bonne fille, on a choisi de se rebeller, etc.. Cela ne signifie pas que nous ayons à nous culpabiliser de nos choix, ce qui reviendrait à remettre une couche de boue supplémentaire sur notre vie (note: au lieu de nous libérer de nos conditionnement, on “adore” rajouter de la merde sur nos blessures en nous jugeant négativement. Mais cela ne fait que nous enchaîner encore un peu plus à des conditionnements sociaux et parentaux). Il s’agit au contraire de sentir la liberté qui existe en nous à chaque instant. Et cela nous invite à faire face à nos peurs profondes et de sentir que nous faisons le choix d’éviter ou non une situation qui nous fait peur. Par exemple, on peut se dire:
A chaque instant je décide par exemple de ne pas dire quelque chose qui va choquer l’autre parce que je préfère vivre ainsi ma relation et que j’ai peur de lui faire du mal.
Mais en fait, cette peur de faire du mal recouvre peut être une autre peur: peur que l’autre réagisse en nous repoussant, peur d’être abandonné, d’être seul, de ne pas pouvoir faire face à la vie si l’autre n’est pas là. Peur aussi pour les conséquences vis à vis des enfants, etc..
Prendre conscience qu’on fait ce choix nous permet d’aller plus profondément dans l’écoute et la compréhension de ces voix intérieures, de ces peurs d’enfants qui nous animent encore à l’état adulte.. Et ainsi être capable d’affronter ces peurs (c’est en cela qu’Andrew Cohen parle d’approche héroïque de l’éveil et de la conscience, car il s’agit d’affronter nos paresses et nos peurs, de dépasser nos conditionnements).

Sauf si l'on est esclave (et encore on a toujours le choix de se rebeller au risque de la mort), on choisit notre vie: on a toujours le choix de quitter son travail, de changer de vie, d'oser gagner moins. Mais si on ne le fait pas, c'est parce qu'on a peur des conséquences, qu'on a peur de ce qui pourrait arriver. Et c'est beaucoup plus confortable de mourir à petit feu en se disant que l'on est victime de notre environnement, du monde, de la société. Le plus grand des courage c'est de faire face à notre vie, à nos choix. C'est très dur à accepter, et je peux en parler, car j'étais vraiment un adepte du "on ne peut rien y faire" ou du "j'ai pas le choix".. Mais c'est le petit enfant qui parle en nous à ce moment là, en voulant fermer les yeux sur la vie et ce qu'elle entraîne.

Mais diront certaines personnes, ce que vous dites est totalement incompatible avec les théories non-duelles et notamment avec l’Advaita Vedanta qui nous dit que finalement nous n’avons pas le choix, que tout ce que nous faisons est déterminé, que nous n’avons que la possibilité de prendre conscience de ce qui se passe à tout instant..

En fait, pendant longtemps je pensais qu’il y avait une contradiction entre ces termes, mais bizarrement il n’y en a pas. Comme le dit Ramana Maharshi, il faut faire un grand effort, notamment sur le mental, qui suppose donc un certain libre-arbitre pour finalement se rendre compte que nous ne sommes qu’une excroissance de la Vie qui joue à l’intérieur de nous, du Divin qui fait l’expérience de la limitation à l’intérieur de nous.
Mais bizarrement, il n’y a pas de contradiction, car c’est juste à l’endroit du “je” intérieur, à l’endroit du libre-arbitre absolu que le Divin s’exprime. En fait, c’est en allant totalement dans la voie du libre-arbitre, en quittant la victime pour de bon et en prenant la responsabilité de nos actes (à condition de ne pas revenir à une notion de devoir qui serait en fait un retour en arrière) que nous atteignons l’endroit de ce que certains appellent notre “mission sur terre” ou ce qu’on pourrait appeler le lieu où la voix de Dieu s’exprime en nous (l’important n’est pas le nom mais l’expérience intérieure de ce lieu).

Etre libre de ses choix, ce n’est pas “faire ce que je veux quand je veux” mais prendre conscience de notre liberté de choisir telle ou telle action, en tenant compte totalement des autres et en étant entièrement responsable de nos actes. Et à cet endroit, si l’on s’ouvre à ce qui est plus grand que nous, on peut ressentir que ce choix qui nous anime profondément vient d’un au-delà du “je”, d’une plus grande profondeur à laquelle on peut donner le nom de Dieu, ou le Soi ou la Vie ou toute appellation en fonction de nos croyances.
En d’autre termes, aller vers le libre-arbitre total en tenant compte de la responsabilité de nos actes, c’est la “première et dernière liberté” comme le précise le livre éponyme de Krishnamurti, c’est être libre d’être ce que l’on est totalement, ce qui, d’un point de vue plus grand dépasse entièrement ce “je”. C’est paradoxal, mais quand on arrive au sens premier de toute chose, on tombe nécessairement dans le paradoxal.

Je veux préciser que je ne suis pas toujours juste dans tous mes choix, qu’il ne viennent pas toujours de ce “je” ou plus exactement que je m’illusionne que je dois faire cela pour telle ou telle raison, qui ne sont en fait que des illusions pour cacher mes peurs. Mais simplement, je sens et sais que en faisant cela, il n’y a que moi que je trompe, que moi que je veux bien illusionner. Il n’y a que des peurs derrière tout cela, et ces peurs doivent être affrontées.. Il n’y a rien d’autres que cela si l’on veut être profondément libre et entrer dans ce que le christianisme appelle “le royaume de Dieu”.

Et pour finir je voudrais donner une image qui résume ce qui vient d’être dit. C’est un peu comme si nous étions le barreur d’un voilier. Parfois, la mer, qui représente les événements de la vie, est tumultueuse, parfois elle est calme. Dans tous les cas, c’est nous qui choisissons notre route, mais la direction que nous avons à prendre, c’est notre étoile qui nous en donne le chemin. Nous avons juste à suivre l’étoile, pour trouver notre propre être, notre propre individuation. Nous sommes donc à la fois libre en tant que barreur – et il convient effectivement de se rendre compte que c’est nous qui donnons un coup de barre à gauche ou à droite, que c’est nous qui décidons de garder le cap ou de se laisser aller au gré du vent – mais pas libre en ce sens que le cap est donné par une étoile qui nous guide et qu’elle nous est propre. Andrew Cohen met plus l’accent sur le barreur, les visions non duelles sur l’étoile, certaines religions sur les moyens habiles à mettre en oeuvre pour arriver à barrer en toutes circonstances, mais il ne s’agit que d’aspects d’une même réalité...

dimanche 5 juillet 2009

Au delà de la raison, la conscience

Nous sommes de plus en plus reliés avec le reste du monde grâce, en particulier, à Internet. Nous recevons de multiples informations contradictoires ou complémentaires qui nous plongent dans plus de complexité mais aussi dans la perplexité… L’approche rationnelle, logique et analytique, qui se révélait adaptée pour comprendre le monde et agir de façon adéquate, semble aujourd’hui bien lente face à l’accélération des opportunités que rencontre chaque être humain dans sa vie. Les choix proposés et les décisions à prendre se succèdent à une fréquence de plus en plus rapide et nécessitent d’autres ressources que la seule raison.

Des millions d’années ont été nécessaires dans l’évolution de l’individu pour qu’émerge cette capacité rationnelle. La raison a permis « le premier miracle », comme l’appelle Richard Moss : l’être humain a réussi à s’extirper du monde dont il fait partie pour l’observer et tenter de le comprendre et de le maîtriser. Par la pensée et le langage particulièrement, il a appris à anticiper, construire ; il est devenu un être pensant, capable de dire JE. Dans notre culture occidentale, l’enfant est nourri, depuis sa tendre enfance à l’approche rationnelle : on lui « explique » le monde et on lui demande de justifier ses actes. Le « Pourquoi » est venu remplacer le « C’est comme ça, obéis et tu comprendras plus tard » et a favorisé la réflexion individuelle et non plus uniquement l’obéissance.

Mais, du coup, ces pensées qui nous habitent ne nous laissent aucun répit : elles ne cessent de commenter nos instants de vie, les comparent avec des moments du passé, en mesurent les conséquences possibles sur l’avenir… Elles nous empêchent de goûter, simplement l’instant présent, avec nos sens. Face à un monument historique, nous nous concentrons plus ce qu’en dit le guide touristique (dates et méthodes de construction, fonction du monument…) que sur ce que nous ressentons.
Nos savoirs s’insèrent comme un écran et filtrent notre perception, nous empêchant de percevoir et de ressentir de façon subjective le monde dans lequel nous sommes imprégnés. Nous nous vivons comme séparés de notre environnement et des autres et notre vision du monde se recroqueville et s’assèche, nourrissant ainsi le sentiment de solitude et de pessimisme si présent dans notre société occidentale.
Il est temps de passer au deuxième « miracle » : après ce mouvement de distanciation qui a permis de dire Je et de se différencier du monde pour mieux l’observer, on peut à présent entrer en relation avec l’extérieur, de façon plus consciente et sans perdre sa singularité.

Il ne s’agit pas de lutter contre ces pensées parasites qui semblent avoir pris le contrôle de notre mental et réduisent notre relation au monde de façon. Il s’agit plutôt de remettre l’approche rationnelle à sa juste place, comme une des façons d’entrer en relation avec le monde et de porter plus son attention et son crédit à ses sensations, ses émotions et ses intuitions autant qu’à ses réflexions. En réintégrant ces quatre dimensions, qui correspondent aux quatre profils psychologiques définis par C. G. Jung, on inclue la raison dans une conscience plus large de soi-même et du monde.

vendredi 22 mai 2009

Le monde change... et nous?

Et voilà!! Notre livre intitulé “le monde change... et nous? clés et enjeux du développement relationnel ” édités aux éditions Chronique Sociale est sorti dans les bacs des libraires...

Voici la 4ème de couverture:
Les relations interpersonnelles et sociales traversent souvent des moments conflictuels et des crises. Ces tensions sont parfois à l’origine de transformations personnelles et collectives mais elles sont le plus souvent source d’appréhensions, de crispation et de repli sur soi. Pour que la peur du changement puisse se métamorphoser en ouverture au nouveau et à l’altérité, il est essentiel de mieux comprendre la dynamique d’évolution des personnes et des groupes.

C’est pourquoi cet ouvrage présente, dans une première partie, quelques repères conceptuels tirés de la pensée intégrale de K. Wilber et de la Spirale Dynamique, initiée par C. Graves. Cette grille de lecture développementale qui s’inscrit dans la lignée de la psychologie humaniste est encore peu connue en France. Elle se révèle pourtant tout à fait pertinente pour appréhender plus clairement l’articulation entre le développement personnel et l’évolution des sociétés. En donnant un éclairage nouveau qui intègre la complexité du monde, elle favorise un décryptage serein et tolérant des systèmes de valeurs et des conflits qui les accompagnent.

La deuxième partie de l’ouvrage explore les relations interpersonnelles et met en relief les différentes facettes que peuvent recouvrir l’affirmation et l’écoute. Elle donne les clefs pour développer ses compétences relationnelles et entretenir une relation à soi-même, aux autres et au monde plus souple et fluide.
Enfin, la dernière partie de l’ouvrage présente le théâtre-forum, une approche particulèrement efficace pour favoriser l’évolution des représentations et des attitudes, tant au niveau individuel que collectif.
J’espère que vous aimerez ce livre. N’hésitez pas à nous envoyer des commentaires...

vendredi 8 mai 2009

Notre Père... Que ta volonté soit faite

Il y a des oeuvres peu connues qui mériteraient une audience beaucoup plus large.. C’est particulièrement le cas de celle de Pierre Trigano, Kabbaliste, philosophe, interprète des rêves et analyste Jungien, qui, avec l’aide d’Agnès Vincent, elle aussi interprète de rêves et analyste Jungienne, propose un enseignement et une vision nouvelle et profonde de la Bible et des grands mythes. L’une des particularité de l’hébreu biblique, c’est de ne comprendre ni voyelles, ni espace entre les mots, ni ponctuation, hormis les points à la fin des phrases. De ce fait, les phrases du texte de la bible hébraïque sont initialement des suites de consonnes, que l’on lit en ajoutant des voyelles. Et comme me l’a enseigné Pierre, la Kabbale dit que Dieu a donné les consonnes, mais que c’est nous, les humains qui ajoutons les voyelles. Le texte sacré se doit d’être toujours et encore interprété et compris en fonction de notre niveau de conscience, en fonction de nos capacités, nécessairement limitées, à comprendre le message divin dans sa plénitude sans limite.. En d’autres termes, la vie est une co-création du divin et de l’humain (nous reviendrons sur ce point dans un prochain billet).

Afin d’entrer dans la pensée de Pierre Trigano, je vous conseille tout particulièrement ce livre “Notre Père” qui porte sur l’interprétation de la célèbre prière chrétienne. Les évangiles ont été écrites en grecques, mais Jésus (Ieshoua) parlait en araméen et pensait dans les termes de l’hébreu biblique. De ce fait, il y a une pensée hébraïque sous-jacente dans le texte de l’évangile que l’on peut ainsi comprendre et contempler comme s’il s’agissait d’un écrit en Hébreu.
De ce fait, ce livre nous plonge dans une vision très profonde et très éloignée de l’aspect dogmatique que l’on rencontre dans les interprétation chrétiennes traditionnelles. Pierre Trigano nous entraîne vers les profondeurs de notre être, vers l’essence de ce que nous sommes, en lien avec le divin, la Vie qui nous dépasse.

Je suis particulièrement attaché à cette phrase “que ta volonté soit faite... ” qu’après analyse on peut, sans rien changer au texte lire “Ta Volonté, ta joie, sera faite..” car suivre la voie du divin n’est difficile qu’au début, au moment de dire “oui je te suis, oui je viens avec toi”, au moment où l’ego renonce à ses jeux de domination, de comparaison, de jugements, et d’envies sans plaisir profond. Ensuite, suivre sa Volonté devient une joie de tous les instants.. N’avez vous pas vu le regard de ceux qui se sont éveillés? De ceux qui ont aperçu le divin au sein de chaque chose et de chaque être? La lumière et la joie qui se lit dans leur visage! C’est tout simplement ça suivre la voie du divin, voie à laquelle Pierre Trigano nous invite, en relisant ces textes avec un oeil nouveau, sans dogmatisme, et avec une jubilation de l’esprit et de l’être qui enchantera tous ceux qui, ayant été élevés dans la tradition chrétienne ou juive, veulent retrouver un sens nouveau dans leur racines..
En cela, Pierre Trigano se situe dans ce groupe de ces prophètes de notre temps que sont Annick de Souzenelle, Jean-Yves Leloup, Marc-Alain Ouaknie et quelques autres, qui nous montrent que la voie christique ou judaïque, et même les deux en même temps, prennent tous les deux leur source dans la pensée hébraïque et conduisent au même endroit, celui de l’ineffable, que les textes, aussi sacré soient-ils ne peuvent qu’approcher..

Dans d’autres billets je vous reparlerai de l’importance de l’enseignement de Pierre Trigano et Agnès Vincent, de leur démarche à la fois humble et proche, complexe pour l’ego et si simple pour le coeur, qui permet de donner une fondation solide et profonde à ce renouveau spirituel où le féminin sacré prend une place essentielle. Retrouver au coeur des textes bibliques les racines de ce féminin qui a été tant ignoré, tant abandonné, pendant tous ces siècles...

Et en lisant ce texte du notre père, écoutez la chanson “may it be your will” de Leonard Cohen, juif pratiquant et moine bouddhiste qui nous parle, à sa manière, de la même chose...

Livre: Pierre Trigano. Notre Père, manifeste révolutionnaire de Jésus l’Hébreu. Réel Editions. Février 2008.

mercredi 18 février 2009

Passer de l'opposition à l'apposition


Cet article est paru initialement dans le livre “Idées-forces pour le XXIème siècle” collectif sous la direction d’Armen Tarpinian, Chronique Sociale, 2009. Ce livre propose tout un ensemble d’idées et de direction pour le 21ème siècle. Beaucoup d’idées Vertes (au sens de la Spirale) mais aussi pas mal d’idées Jaunes intégratrices...
Cet article présente l’idée même de la vision intégrale de Wilber, mais sans reprendre les terminologies d’AQAL (niveaux, quadrants, etc..).



Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire

par Jacques Ferber (1) et Véronique Guérin (2)

On peut observer aujourd’hui à quel point nous vivons dans un village global: les prises de décision de Pékin et Washington ont un impact direct sur nos vies. On ne peut plus faire comme si on vivait tranquillement chez soi. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous avons besoin d’élargir notre regard pour appréhender le monde de façon plus globale. Mais on se trouve alors confronté à une grande complexité car tout interagit avec tout : par exemple, la hausse des matières premières procède d’une demande accrue due au développement économique de certains pays émergents comme la Chine ou l’Inde, mais aussi de la spéculation financière mondiale. Cette hausse a un impact direct sur les capacités à s’alimenter des pays du tiers monde : l’africain moyen, qui vit au jour le jour, dans une économie très locale, voit tout de même les prix du riz s’envoler et a de plus en plus de mal à s’alimenter. Le monde est ainsi devenu une entité presque organique dont la complexité résulte de la multiplication des interactions directes et indirectes.

Parallèlement, nous disposons de plus en plus de ressources cognitives et conceptuelles pour aborder cette complexité : l’ensemble des connaissances de toutes les civilisations devient plus accessible et tout un chacun peut, en particulier, grâce à Internet, disposer plus aisément de cette totalité du savoir. Il est cependant parfois difficile de s’en rendre compte car les domaines de compétences sont encore très morcelés : les physiciens ne s’occupent que de matière et d’énergie, les psychologues de processus psychiques, les biologistes pensent en termes d’ADN, les économistes voient tout en termes de coûts et de prix et les pratiquants spirituels se focalisent sur l’élévation de l’âme. Chacun voit midi à sa porte et élabore des solutions locales et ponctuelles qui résolvent certains problèmes du domaine sans prendre en compte leur impact de façon plus large.

Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire. C’est la méthode dialectique de Hegel appliquée non plus seulement à l’histoire ou à la philosophie, mais à tous les domaines de la vie. C’est penser de manière « intégrale » comme le préconise Ken Wilber (3).
Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement. Il ne s’agit pas d’amalgamer ces entités dans un tout indifférencié, mais, bien au contraire, de les intégrer dans une structure plus cohérente qui révèle tout à la fois leur complémentarité et l’unité qui résulte de leur union. L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. Cette approche, qui se situe dans la droite ligne de l’approche systémique et de la pensée complexe telle qu’elle a été développée en France par E. Morin (4), s’applique particulièrement à déboucher sur une pratique, une manière de vivre.

Pour préciser cette perspective, nous allons décrire plus en détails ce passage de l’opposition à l’apposition pour les trois axes qui nous semblent essentiels : l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, l’individu et la société.

Réunir l’esprit et le corps

La différence entre esprit et corps ne cesse de hanter les philosophes et les théologiens depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vivons encore souvent dans une vision cartésienne qui dissocie le corps de l’esprit comme s’il s’agissait de deux mondes indépendants, comme si l’esprit était juste « un fantôme dans une machine », qui agirait et vivrait indépendamment du corps. Cette perspective est celle de la médecine allopathique qui s’applique à soigner le corps indépendamment de l’esprit, mais également celle de la psychanalyse qui tend à sous-estimer l’impact du corps sur le psychisme et les pensées.
Intégrer le corps et l’esprit c’est considérer que les processus corporels, les sensations, les émotions, et les pensées s’articulent dans des dynamiques complexes, plus ou moins fluides et sources éventuelles de conflits psychiques.

Longtemps, on a considéré que ces conflits pouvaient être gérés par un esprit assez fort pour dompter les pulsions et réfréner les émotions, puis on a cherché à les résoudre par le seul fait de les exprimer. Mais on s’aperçoit aujourd’hui, comme l’explique le médiatique David Servan-Schreiber (5), qu’il est plus efficace pour évoluer d’utiliser des méthodes qui passent par le corps et influent directement sur le cerveau émotionnel plutôt que de compter sur le langage et la raison.

Les approches qui articulent corps et esprit sont en pleine expansion : massages, marches et relaxation, art-thérapie, arts martiaux… Les connaissances issues des traditions spirituelles orientales, au travers notamment des différentes formes de méditation et du yoga, commencent à inspirer des programmes de soin pour traiter la dépression par exemple. Et la science regarde en effet avec intérêt ces pratiques, comme le montrent le développement récent de la neuro-psycho-immunologie (6) et l’étude de l’effet placebo, afin de nous amener à mieux comprendre les influences réciproques du corps et de l’esprit.

Dépasser la dualité subjectif-objectif

Le deuxième axe tourne autour de l’opposition entre les approches subjective et objective, entre l’expérience intérieure, et l’expérimentation observable, caractéristique de la démarche scientifique. Ces deux visions ont du mal à s’accorder et se rejettent souvent mutuellement.

Les sciences tentent de réduire l’intériorité à une pure matérialité où le sujet n’est qu’un cerveau dont on observe la structure et le fonctionnement, et d’une manière plus générale, l’approche rationnelle cherche à distinguer le vrai du faux et à appréhender le fonctionnement du monde en s’en extrayant le plus possible et, dans ce cadre, la subjectivité est perçue comme un obstacle. A l’inverse, une conception purement subjective, basée sur l’expérience et le ressenti, tend à placer sur un même plan toutes les interprétations du monde (« je ressens ceci, tu ressens cela, à chacun sa vérité ») au risque d’aller vers un pluralisme relativiste dans lequel plus rien de « solide » n’existe, où l’on rejette toute vérité globale en refusant de confronter l’adéquation de ses croyances avec un raisonnement ou des faits.

Le dépassement de cette dualité entre subjectivité et objectivité passe, d’après nous, par l’intégration de deux processus :
  1. d’une part, la mise à l’épreuve de nos idées et modèles du monde par l’expérimentation pratique,
  2. d’autre part, l’interaction avec autrui, productrice d’un espace intersubjectif, permettant à la fois de construire et de stabiliser nos représentations sur le monde et sur les autres.
Naturellement nous nous vivons comme entourés d’objets et de situations dont la nature paraît aller de soi, alors qu’elle résulte généralement d’un construit, d’une interaction entre un vécu intérieur et quelque chose qui se trouve extérieur à nous.

Cette intersubjectivité prend en compte le fait que nous nous pensions comme faisant partie d’un monde constitué d’objets, mais également que nous vivions cela depuis notre propre point de vue et que nous créons collectivement ces points de vues. Par exemple, un morceau de musique peut être analysé objectivement par sa structure vibratoire. On peut aussi décrire les activations neuronales qui s’effectuent lors de son écoute. Dans les deux cas, il s’agit d’un point de vue objectif : sur la chose d’abord (la musique) et sur l’individu ensuite (la structure neuronale). Mais cette analyse ne permet pas de décrire et donc de transmettre l’expérience intérieure et le plaisir que l’on peut avoir à écouter un tel morceau.

Maintenant supposons que l’on veuille communiquer cette expérience d’écoute de la musique à quelqu’un de sourd. Si l’on utilise le langage habituel des musiciens ou des mélomanes, on ne pourra pas se faire comprendre d’un sourd de naissance, c’est-à-dire de quelqu’un qui n’a pas vécu ce type d’expérience. Il va falloir essayer d’utiliser un langage approchant, un langage que les sourds pourront comprendre même s’il ne correspond pas directement à l’expérience qu’un bien-entendant peut avoir à l’écoute d’une musique. On parlera alors en termes analogiques, en utilisant des métaphores et des images comme celles qui portent sur la lumière et la couleur.

On utilise la même démarche analogique, lorsqu’un vocabulaire est trop pauvre dans un domaine. L’œnologue, par exemple, lorsqu’il utilise le terme de ‘robe’, de ‘cuisse’, de ‘rondeur’, de ‘vigueur’ d’un vin et autres termes merveilleux essaye de communiquer ce qu’il ressent. Si l’on n’a jamais bu de vin, ces termes paraîtrons pour le moins abscons, et on se dira, mais de quoi parlent ils ? Mais si l’on est œnologue soi-même, le discours d’un autre œnologue est très parlant. Il y a alors création d’un espace intersubjectif, un espace qui n’est pas celui de l’objectivité, mais celui de la mise en commun de ressentis véhiculés par le langage ou d’autres formes de communication. Rien ne dit que les expériences personnelles que nous faisons, vous et moi, sont les mêmes, que le parfum du vin, le goût de l’orange, l’écoute d’une musique produisent des ressentis semblables. Mais ils sont suffisamment proches pour que nous puissions partager des représentations, des idées, des ressentis, c’est-à-dire pour que nous puissions communiquer, nous mettre d’accord, pour que nous puissions disposer d’un « nous ». Et cet espace intersubjectif, bien que non strictement objectif – on ne parle pas ici de la structure chimique du vin – est suffisamment rigoureux pour que l’on puisse l’enseigner, le développer, et montrer des différences d’expertises dans ce domaine. Il n’est pas simplement le lieu de « croyances », mais le résultat de cette double interaction avec le monde d’une part (il y a bien du vin) et avec les autres d’autre part.

Intégrer individuel et collectif

Ce troisième axe aborde les interactions entre la dimension individuelle et collective. On oppose souvent ces deux perspectives alors qu’elles s’influencent mutuellement via deux processus : l’immergence et l’émergence.

L’immergence est l’imprégnation qu’une culture ou qu’une société exerce sur un individu, le fait qu’une personne s’approprie des représentations et attitudes du groupe auquel elle appartient. Cette immergence devient, lorsque ces représentations et attitudes sont incorporées dans chacun, ce que Bourdieu appelle l’habitus.

L’émergence est le processus inverse par lequel une « forme collective » est produite par l’interaction entre ses membres. Par exemple, la formation d’une file de fourmis transportant de la nourriture : chaque fourmi se contente de déposer des phéromones lorsqu’elle rapporte de la nourriture et les autres fourmis s’empressent de suivre ce chemin d’odeurs pour remonter jusqu’à la source de la nourriture. Sans coordination globale, la file émerge simplement des interactions entre fourmis qui renforcent la présence de ce « chemin d’odeurs » tant qu’il y a de la nourriture à rapporter au nid.

Dans les sociétés humaines, l’émergence s’exprime par l’apparition de nouvelles technologies qui induisent de nouveaux usages et favorisent la construction de nouvelles structures sociales, conduisant en retour à de nouveaux besoins technologiques, dans des boucles sans fin. Par exemple, l’apparition d’Internet à la fin des années quatre-vingt dix, avec le courrier électronique et les pages web interconnectées, a permis dans un premier temps à des personnes de communiquer facilement de petits textes, de se transmettre des documents électroniques et d’avoir accès à des informations. Mais ce développement a pris une telle ampleur, que ceux qui n’avaient accès à Internet ont été rejetés de tout un ensemble de réseaux sociaux. De ce fait, la plupart des occidentaux se sont équipés, ce qui a permis, en retour, un développement de masse de sites de discussions (forums), d’univers virtuels (Second Life, World of Warcraft), de lieux de rencontres et de socialisation (Facebook, Meetic, MySpace), et de places d’échange et de vente d’objets (Ebay). Tout cela a fait émerger, surtout chez les jeunes, de nouvelles pratiques, de nouveaux habitus… lesquels engendrent de nouveaux besoins : il faut pouvoir être connectés 24h sur 24 et une panne d’Internet est vécue aujourd’hui comme une panne d’électricité dans les années soixante-dix. De ce fait les équipements permettant d’être connectés en permanence (Wifi, téléphonie 3G) se sont développés entraînant l’apparition de nouveaux terminaux intégrant téléphonie et web, comme le très branché iPhone d’Apple, qui, à leur tour, ouvrent la porte à de nouveaux usages et de nouveaux besoins.

Ces processus d’émergence ont toujours existé, mais du fait de l’accroissement du développement technologique, ils sont plus visibles. De ce fait, les sociétés évoluent aussi bien de façon structurelle que culturelle ce qui ensuite, par immergence, transforme les mentalités et donc chacun d’entre nous. Ainsi, le développement du téléphone mobile permet de s’organiser au dernier moment : de ce fait, on tend à ne plus anticiper les problèmes et tout un ensemble de pratiques de coordination fondées sur la planification et la promesse (« je serais demain à midi à tel endroit ») tendent à disparaître au profit d’usages fondés sur la réactivité immédiate (« on s’appelle demain matin pour confirmer»), ce qui conduit à faire évoluer notre vision du monde (passage d’une vision du monde orientée sur la planification à une vision orientée sur la réaction immédiate aux événements).

S’intégrer dans le processus de développement de la Vie

Lorsqu’on travaille à transformer les oppositions en complémentarités qui s’articulent et se nourrissent mutuellement, la dynamique entre corps et esprit, subjectif et objectif ou encore individuel et collectif devient plus fluide. En portant son attention sur les relations plus que sur les entités, on est plus sensible à leur état et, en conséquence, on détecte mieux les tensions et les conflits qui révèlent une problématique et invitent au changement.
Dans ce cadre, de nouvelles formes d’enseignement transdisciplinaire, éveillant le sens de la complexité du réel, pourraient aider à développer la compréhension, le dépassement et l’intégration de ces oppositions.

D’autre part, pour mieux comprendre ces interactions, des outils conceptuels existent sous la forme, par exemple, d’environnements de simulation. On les retrouve tout particulièrement dans les simulateurs informatiques, et notamment les « serious games », ces programmes informatiques professionnels qui utilisent les techniques du jeu vidéo afin d’apprendre à agir dans une situation complexe. D’autre part, les techniques de mise en situation, et tout particulièrement celles issues du théâtre-forum, permettent d’appréhender concrètement les tensions et conflits issus des différences de représentations individuelles et collectives (7) et de passer de l’opposition à l’intégration des contraires. Par exemple, des conflits qui opposent les enseignants et les parents sont joués mettent en scène des personnages qui pensent différemment l’éducation. Leurs représentations du monde semblent s’opposer dans un dialogue de sourds, voire un duel violent et sans issue. En invitant les spectateurs à remplacer les personnages pour explorer différentes manières d’exprimer leur point de vue et d’écouter celui des autres, les positions se décrispent. Les oppositions se fluidifient, facilitant l’émergence de solutions enrichies de la diversité des regards de chacun (9).

Il s’agit ainsi de passer de la pensée à la conscience : prendre conscience de ce qui relie notre corps et notre esprit, dépasser, tout en l’intégrant, le monde objectif de la science et le monde symbolique et subjectif de la psychologie des profondeurs, percevoir ce qui fait notre singularité mais également en quoi nous sommes reliés les uns aux autres, et en quoi le sens que nous donnons aux choses et aux événements résulte nécessairement d’une intersubjectivité. Nous naissons, vivons et mourrons, et ce que nous faisons dans notre vie terrestre est à la fois essentiel – car sans l’être et l’action de chacun, l’humanité n’existerait pas – et en même temps un peu dérisoire, car le monde se porte très bien sans chacun de nous en particulier. En d’autres termes, en regardant avec clarté ce que nous savons de la vie, nous pouvons, à notre mesure, prendre nos responsabilités vis à vis du monde et de l’humanité, tout en sachant que nous ne sommes qu’un petit élément dans la dynamique de l’univers. A ce moment nous pouvons nous ouvrir à l’ineffable et contempler globalement ce que notre esprit analytique a du mal à appréhender, afin de nous fondre, tout en étant acteur, dans ce grand processus de développement que constitue la Vie.

(1) Professeur à l’université Montpellier II, chercheur en intelligence artificielle et intelligence collective. Auteur de Les Systèmes multi-agents, vers une Intelligence Collective. InterEditions, 1995 et de L’Amant Tantrique. L’homme sur la voie de la sexualité sacrée. Le Souffle d’Or. 2007. Il est aussi le principal auteur du site : www.visionsintegrales.com
(2) Psycho-sociologue, formatrice en développement relationnel. Elle conçoit et anime des théâtres-forums sur la gestion des conflits. Auteure de A quoi sert l’autorité ? Ed Chronique sociale, 2001.
Véronique Guérin et Jacques Ferber viennent de publier ensemble : Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2008.
(3) K. Wilber. Le livre de la Vision Intégrale : Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008.
(4) E. Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Seuil. 2000.
(5) D. Servan- Schreiber, Guérir, Robert Laffont, 2003.
(6) T. Janssen, La Solution intérieure : Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit, Fayard, 2006.(7) A. Tarpinian et al. Ecole : changer de cap... : Contributions à une éducation humanisante. Chronique Sociale. 2007.
(7) Pour l’utilisation du théâtre-forum dans ce contexte : http://etincelle-théatre-forum.com
(8) V.Guérin, J. Ferber. Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2009 à paraïtre.

lundi 29 septembre 2008

Le mal un concept dynamique


Voilà un article qui a été publié dans La Revue de Psychologie de la motivation, Janvier 2005. Il y est question de la Spirale Dynamique. Nos réflexions ont pas mal évoluées depuis, mais il nous paraissait tout de même important de republier cet article dans son état initial.

Parler du mal est une gageure car le sujet est large, a été souvent abordé et génère souvent des prises de position passionnées. Certains voient le mal partout, d’autres semblent hypnotisés par les situations illustrant le mal par leur cruauté extrême et réduisent la problématique dumal à son expression la plus insupportable. Enfin, la réflexion philosophique et théologique qui s’interroge sur le paradoxe entre l’existence du mal et la toute bonté du créateur laisse de côté la dimension psychique. Il est pourtant essentiel d’aller à la rencontre du mal, sans l’occulter ni en surestimer son pouvoir, pour en comprendre sa nature et ses mécanismes. On se donne ainsi plus de chances d’éviter d’être happé dans son sillage et de participer consciemment ou inconsciemment à sa propagation. Nous proposons de l’aborder dans sa dimension individuelle et collective, via le modèle de la spirale dynamique. Nous exposerons d’abord les causes possibles du mal, puis la forme que peut prendre ce mal en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société, pour enfin présenter quelques pistes de travail susceptibles d’aider à de canaliser le mal et d’en réduire ses effets.

1. Les sources possibles du mal

Nous proposons de définir comme participant au «Mal» toutes les actions qui blessent autrui et de focaliser notre réflexion sur les actions dont l’auteur est un être humain. Dans ce cadre, les trois racines essentielles du mal sont l’ignorance, la peur et la blessure. L’ignorance, ou plus exactement la croyance limitante qui place un voile devant les yeux, est la première des sources du mal : « Je ne sais pas que je blesse ». Cette ignorance est liée au niveau de conscience d’une époque : du temps de l’esclavage, qui s’indignait de ce que l’on faisait vivre aux esclaves ? Si la femme est la propriété de son mari, qui s’indignera des humiliations, des coups, de l’enfermement ou d’un meurtre? Si les vaches ne sont qu’un futur steak dans notre assiett qui s’émeut de la mise à mort d’un troupeau entier pour cause de vache folle ?
La deuxième cause du mal est la peur. Certes, la peur et la méfiance sont essentielles pour survivre dans un monde où les ressources sont rares, les prédateurs ou les rivaux nombreux. L’état de vigilance et le combat sont nécessaires. La peur de l’inconnu, de la différence, du changement sont inscrites dans notre expérience collective humaine comme utile à la protection de l’espèce. Cependant, cette peur est parfois entretenue même si le contexte s’est adouci et permettrait un désarmement.

Enfin, la troisième cause qui participe à la propagation du mal, et sans doute celle qui a été le plus mise en évidence au XXème siècle avec le développement de la psychologie, est la souffrance issue de la blessure : blessures physiques et psychiques, humiliations reçues par les individus et les peuples. Ces blessures peuvent être le résultat d’individus ou de groupes qui eux-mêmes ont agi par ignorance, par peur ou à la suite de blessures.
La peur, l’ignorance et la réaction aux blessures se conjuguent pour participer à l’incarnation et à la diffusion du mal, et se déclinent différemment en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société dans laquelle il se trouve. Afin d’éclairer cette évolution, nous nous appuierons sur le modèle de la spirale dynamique.

2. Les sources du mal selon le stade de développement

Nous avons présenté dans un article précédent [Ferber & Guérin, 2004] le modèle de la Spirale Dynamique qui propose une vision globale des stades de développements individuel et collectif. Pour Graves, Beck, Cowan [Beck & Cowan, 1006] d'une part, et Wilber [Wilber 2001] d'autre part, notre vision du monde évolue par stades ou courants. Chaque stade a ses propres références, symboles, représentations, manières de penser et d’agir. En d’autres termes, un niveau est caractéristique de valeurs et de perspectives que l’on retrouve communément dans le développement des civilisations et individus. Ces niveaux s’organisent le long de deux cycles : le premier cycle comprend les niveaux instinctifs (survie), tribal (valeurs familiales et croyances magiques-animistes), égocentrique (affirmation du moi, loi du plus fort et dieux de pouvoirs), normatif (règne de l’ordre autour d’une autorité transcendante caractérisant ce qui est bien ou mal), individualiste (rationalité et individualisme, compétition et maîtrise rationnelle du monde) et empathique (relativisme, subjectivité, partage des affects et déconstructivisme). Le second cycle, dont on voit tout juste les prémisses, comprend essentiellement le niveau intégratif quiconsiste à intégrer les principaux aspects des niveaux du premier cycle en tenant compte de leurs apports et de leurs limites.

Chaque niveau induit, au sein de sa propre perspective, une idée du mal qui lui est propre.

Le mal au niveau instinctif
Au niveau instinctif, pratiquement inconscient et animal, il n’y a pas de conscience du mal, seulement une recherche des éléments fondamentaux (aliments, chaleur, protection) permettant la survie immédiate. Dans les premiers mois de sa vie, l’enfant ne reconnaît pas l’autre comme un être propre, il réagit pratiquement sous une forme de stimulus-réponse. C’est la phase sensori-motrice de Piaget. Sa vitalité s’exprime de façon très frustre, avec les moyens du bord : cris, pleurs, sourire, détente. Son besoin de prendre, de mordre peut être l’expression d’une vitalité exprimée de façon rudimentaire.

Le mal au niveau tribal
Au niveau tribal, le monde est vécu comme un assemblage d’esprits bienveillants ou malfaisants. La magie est alors une tentative pour apprivoiser les forces mystérieuses de la nature, émanation de la Déesse mère toute puissante. La peur fondamentale est celle du néant, du chaos, des démons qui vivent dans l’autre monde, au delà de ce que l’on peut voir. Sur le plan individuel, c’est la peur du noir et des images terrifiantes et puissantes que les arguments rationnels n’arrivent guère à calmer. L’enfant a besoin d’objets de protection (doudou..) et du cocon maternel pour atténuer ses terreurs. Mais cette matrice rassurante risque de devenir enfermante et impulse donc un mouvement vers le niveau égocentrique.

Le mal au niveau égocentrique
Le niveau égocentrique, grâce au développement du moi, apporte une ouverture au risque d’engloutissement matriciel du niveau tribal. Les mythes sont ceux du héros pourfendant le dragon de la Déesse mère. Les dieux paternels (Odin, Zeus, Gilgamesh, Amon-Ra, etc.) prennent le pouvoir et tentent d’asservir l’enfer en établissant des rituels de longue vie après la mort. Mais, en conséquence, ils engendrent une autre vision du mal : la volonté de chaque Moi d’asservir les autres Moi à ses propres désirs. La règle du jeu devient celle du maître et de l’esclave « je te domine ou je suis dominé par toi ». Le bon c’est le héros, le mal c’est le méchant, celui dont l’inflation du moi n’a pas de limites, celui qui s’affirme sans se préoccuper de l’autre, celui qui a fait alliance avec les forces du mal, avec les démons de l’enfer du niveau précédent. Sur le plan individuel, l’enfant augmente ses pouvoirs, il prend conscience de son influence sur le monde et aimerait tellement être (rester ?) le maître du monde Il veut être le plus fort, imposer sa loi ; il expérimente sa capacité à s’affirmer, à dire ‘non’, à influencer le monde. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Cette phase égocentrique présente deux risques : que l’on laisse devenir le maître du monde en cédant à tous ses désirs, ou qu’on casse sa vitalité en le blessant physiquement et psychiquement. Dans les deux cas, on nourrit l’ombre en lui !

Le mal au niveau normatif
Le niveau normatif, se présente comme une réponse à ce débordement égocentrique : apparaît un Ordre inspiré par un Dieu tout puissant, une Loi absolue qui établit une séparation fondamentale et claire entre le Bien, le Bon et le Beau d’une part, le Mal, le Mauvais et le Laid d’autre part. Celui qui transgresse cet ordre est considéré comme coupable, pervers, hérétique. L’impulsivité, si chère au niveau égocentrique, est contenue par la Loi et la culpabilité. Sur le plan individuel, l’enfant doit se confronter progressivement à la loi, aux règles nécessaires pour vivre ensemble. Le mal, à ce niveau, est incarné par les penchants naturels de l’être humain, la puissance de l’Ego du niveau précédent, mais aussi par tout ce qui n’entre pas dans la règle, tout ce qui ne suit pas l’ordre voulu par Dieu. Le mal est alors représenté par une figure unique, Satan, presque aussi puissante que Dieu, qui combat perpétuellement les forces du Bien. Faire appel à des concepts comme l’axe du Mal, c’est se situer précisément à ce niveau de développement. L’introduction de la raison à ce niveau, induit le problème de la théodicée : comment Dieu qui est le bien et qui a tout créé peut il créer un monde dans lequel le mal existe ? Toute la théologie, depuis Saint Augustin a été d’essayer de résoudre ce problème, sans vraiment y parvenir totalement.

Le mal au niveau individualiste
Une manière de résoudre ce paradoxe est justement de passer au niveau rationnel individualiste, où toute transcendance est exclue. Ici, seul règne le monde immanent, rationnel et désenchanté du scientifique où l’individu est roi. Dans ce monde rationnel, il n’y a plus de Bien et de Mal transcendant, mais des utilités. C’est le lieu où les intérêts des uns affrontent les intérêts des autres. Le mal que l’on combat par les lumières de la Raison est représenté par l’obscurantisme religieux et aussi par tout ce qui peut prendre l’apparence d’une hiérarchie de statuts issus d’un ordre transcendant. A ce niveau, réapparaissent la compétition et la rivalité. Bien qu’il ne porte plus le visage du méchant, l’Autre est celui avec lequel il faut entrer en concurrence encore et toujours. La peur de perdre et d’être méprisé conduit à la spirale de l’affrontement qui laisse peu de répit. Le Moi qui gagne, peut certes en ressentir une grande jouissance, mais il n’est pas à l’abri de la chute, de la dépression, de la « fatigue d’être soi » [Ehrenberg 2000] et de l’absence de sens de la vie.

Le mal au niveau empathique
Pour sortir de ce combat épuisant, le niveau empathique réintroduit le ressenti, la subjectivité et la relation avec l’autre. La raison et la compétition sont mises au ban, mais aussi les valeurs des niveaux égocentriques et conformistes : l’affirmation, la puissance, l’agressivité sont insupportables, la hiérarchie, l’autorité, les règles, la frustration sont ramenées à des aliénations ou abus de pouvoir. Chacun doit pouvoir être entendu et respecté. Les opinions sont placées au même niveau « à chacun sa vérité ». Certaines valeurs du niveau tribal réapparaissent, au risque d’une régression vers le côté magique et animiste comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». Le problème du niveau empathique c’est de tout mettre sur le même pied d’égalité, de rejeter toutes les hiérarchies, au risque de laisser la porte ouverte à toutes les croyances, et notamment de valoriser les valeurs magiques et animistes comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». De ce fait, le niveau empathique, par son opposition aux niveaux normatifs et individualistes, ne sait pas très bien réagir devant la brutalité du niveau égocentrique, ne sachant apporter que des messages de paix et de non-violence pour faire face à la violence et aux conflits.

La solution ici va encore passer par le passage au stade suivant, le niveau intégrateur, qui consiste à intégrer les valeurs des niveaux précédents. Il n’est plus alors question d’affirmer que ses propres valeurs sont les bonnes, tandis que celles des autres ne valent rien ou ne sont porteuses que de violence et de mal ; il s’agit maintenant de reconnaître les qualités de tous les niveaux du premier cycle. L’enjeu consiste à sortir de l’opposition entre affirmation et écoute de l’autre, puissance et accueil, rigueur et souplesse, émotion et réflexion, connaissance intérieure et relation à l’environnement, objectivité et subjectivité, rationalité et spiritualité, pour travailler à leur intégration. Par exemple, les lois du niveau normatifs sont intégrées à l’affirmation du niveau égocentrique et à l’affectivité partagée du niveau empathique. Elles ne sont plus d’origines divines, mais produites collectivement, par des procédures rationnelles qui prennent en compte le ressenti des uns et des autres, pour permettre à chacun de se sentir en sécurité, de s’affirmer en s’ouvrant aux autres et au monde.

3. La dynamique du mal

Comme nous venons de le voir, chaque niveau introduit et développe sa représentation du mal selon deux axes. En premier lieu chaque niveau considère comme sources de Mal, car causes de blessures, les valeurs du niveau précédent. Par exemple, le débordement égocentrique est considéré comme mauvais par le niveau conformiste et doit être réprimé. Mais chaque niveau induit aussi, comme conséquence de ses propres croyances nécessairement limitantes, une certaine idée du mal qui lui est propre (les démons du niveau tribal, le « méchant » égocentrique, le Satan conformiste ou le rival rationnel), et qu’il tente de combattre à ce niveau, mais sans y parvenir totalement. En effet ce Mal est consubstantiel aux valeurs conscientes de ce niveau et entraîne inévitablement des blessures. qui ne pourront être totalement résolues qu’au niveau suivant, lequel produira aussi un mal, etc. Le tableau 1 résume cette vision dynamique du mal le long des différents niveaux de développement.

De ce fait, l’ignorance, sous forme de croyances limitantes, de peurs du changement, de l’inconnu et de la perte, participent, à la génération consciente ou inconsciente de la souffrance envers soi-même ou envers les autres. Ces blessures portent en elles deux premières réactions possibles:
  • une régression à un niveau de conscience inférieur : par exemple, si le cadre posé par le niveau conformiste ne me protège pas suffisamment ou n’est pas capable de me sanctionner avec justice, alors autant revenir au niveau égocentrique, en me faisant justice moi-même.
  • Un renforcement des valeurs du niveau (qui rejoint le concept de « toujours plus » élaboré par l’école de Palo Alto) : si la personne refuse d’intégrer la règle, alors l’intensité de la sanction est augmentée. Au niveau tribal, les démons doivent toujours être combattus par les procédures magiques adéquates, et si elles ne fonctionnent pas, c’est que l’on n’a pas appliqué le rituel parfaitement.
Ces réactions continuent de participer à l’augmentation de la blessure car elles restent dans le connu, dans le cadre habituel qui ne fonctionne plus et ne remettent pas en question les croyances ou peurs qui ont participé au mal.

La troisième réaction consiste à porter un regard nouveau sur cette blessure, à la soigner, et à lui donner un sens de manière à faire évoluer croyances et peurs. Dans ce cas, la souffrance devient alors le déclencheur de la transformation et du renouveau. Lorsque les réactions habituelles (renforcement des valeurs du niveau et/ou régression au niveau précédent) s’avèrent inadéquates pour soigner la blessure et apporter des solutions, l’être humain, le groupe, ou l’institution sont obligés de changer! De façon plus précise, on constate également une alternance entre les niveaux centrés sur l’individu et ceux centrés sur le collectif. En effet, les niveaux centrés sur l’individu favorisent l’affirmation au risque de la violence envers les autres, les niveaux centrés sur le collectif cherchent à protéger l’individu au risque de l’enfermer, la « violence de l’araignée« [Clerc 2004] qui étouffe la proie dans sa toile par opposition à celle du tigre des niveaux centrés sur l’individu.

4. Comment sortir de la dynamique du mal

Comment favoriser un développement individuel et collectif susceptible d’éviter de participer à l’incarnation et à la diffusion consciente ou inconsciente du Mal ? Comment sortir de cette dynamique du Mal du premier cycle, en agissant au niveau intégrateur ?

Une blessure, même légère, provoquée par des insultes, des mots sexistes ou racistes, des humiliations, ou des exclusion peut, si elle n’est pas reconnue et soignée, s’aggraver et réactiver des peurs et des difficultés d’apprentissage. Elle porte en son sein le développement de la colère, de la rancœur, du ressentiment, de la haine. Elle légitime la vengeance. Elle est au cœur des querelles de famille, de sexe, de peuples, de religions. Cette blessure encore douloureuse rend difficile la réouverture à l’autre et au changement. Elle rigidifie le psychisme, la représentation du monde et par conséquent engendre de la brutalité et du rejet qui conforte chacun dans sa méfiance.

Comment soigner ses blessures? Essentiellement déjà grâce à ces lieux ou l’on parle (entretiens individuels, groupes de paroles ou d’échanges de pratiques, médiations…) et où l’on est écouté avec empathie et dans une acceptation inconditionnelle. Cette écoute, non jugeante et qui s’abstient de juger, de donner des solutions ou de minimiser aide à mettre en lumière cette souffrance, à déculpabiliser et à s’en dissocier. Les établissements qui mettent en place ces lieux de parole pour les professionnels (travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs…) voient d’ailleurs la dynamique des équipes se transformer, la qualité du travail augmenter et le nombre d’arrêts maladie baisser. Plutôt que d’attendre, pour intervenir, que la blessure soit profonde et que les tensions et la haine se soient installées, il est beaucoup plus efficace d’intervenir en prévention. Il est essentiel que cette dimension psychique et relationnelle ne reste pas enfermée dans le domaine de la maladie et du soin mais prenne progressivement sa place dans le domaine du développement et de la formation de tout être humain [Guérin 2001].

C’est pourquoi, la formation dès le plus jeune âge aux mécanismes psychiques et relationnels en jeu dans le développement de l’individu, est essentielle. De même que l’on apprend aux enfants à lire et à écrire, on peut leur apprendre à communiquer et à développer leurs compétences relationnelles : savoir prendre soin de soi, se protéger, s’affirmer sans agresser, porter attention aux autres, coopérer… Au Québec, ces compétences sont enseignées depuis de nombreuses années dans les écoles primaires [Bessel 1985]. En France, des expériences sont menées ici et ailleurs pour enseigner aux élèves comment gérer les conflits en mettant hors jeu la violence, devenir médiateur, coopérer, etc. Pour être efficaces, ces formations ne s’adressent pas uniquement à l’intellect et à raison. Elles interpellent également le corps et les émotions. Cette réintégration du corps, des émotions, de la raison et de l’intuition, s’avère essentielle pour que nos actes puissent incarner nos valeurs, sortir de l’engrenage du mal et participer à plus d’humanité. C’est par l’attention portée à cette dimension psychique que l’on peut progressivement se libérer d’une humiliation personnelle, familiale ou ethnique, transformer un désir de vengeance en pardon, et passer du combat contre l’ennemi à une présence et un engagement patient de progression.

Jacques Ferber, Véronique Guérin

Revue de psychologie de la motivation, 2005.


















































Niveaux Besoin qui a motivé le
passage
Croyances limitantes Blessures générées
Instinctif Physiologiques Totale (inconscience) Traumatisme physique
Tribal/

magique
Protection : Se protéger du néant,
du chaos
Le monde est la proie de forces animées
par des esprits
Enfermement fusionnel dans la tribu, pas d’individu

Egocentrique/

impulsif


Affirmation : sortir de la matrice fusionnelle Dominer pour survivre Stress du chef pour garder sa place, humiliation
du vaincu
Normatif/

hiérarchique
Protection : Se protéger du
barbare sauvage. Appartenance.
Il existe un ordre transcendant qui dit ce qui
est le Bien et le Mal
Enfermement dans un rôle prédéfini.
Immobilisme, abus de pouvoir,névroses, culpabilité/normes
Individualiste/

rationnel
Affirmation : libre-pensée par le savoir
et la raison l’objectivité, le droit, la justice Méfiance
envers le pouvoir, les systèmes hiérarchiques, les contraintes
Le monde est une horloge dont on peut comprendre
les mécanismes, la réussite individuelle est essentielle
stress de la compétition, fatigue d’être
soi. Culpabilité face à l’échec, dépendance à la
réussite
Empathique/

pluraliste
Protection : Protéger les plus faibles,
limiter le pouvoir des plus forts, Diminuer la compétition et favoriser
la coopération
Il faut construire des règles de façon
consensuelle pour protéger les faibles pas d’objectivité mais
une “intersubjectivité”
Peur de s’affirmer par peur de blesser Manipulation
pour s’affirmer de façon détournée Difficulté à agir
car recherche permanente du consensus
Intégrateur/

systémique

Affirmation: hiérarchies
de compétences, apposition, intégration, fluidité


Affirmation et protection sont complémentaires Encore mal identifiées..

Table 1. Les besoins, ignorances et blessures en fonction des stades de développement

Bibliographie
Beck D., Cowan C., Spiral Dynamics, mastering values, leadership and change. Blackwell Publishing, 1996.
Bessel H., Le développement socio-affectif de l’enfant, Eds Actualisation, 1985.
Clerc O., Le tigre et l'araignée. Les deux visages de la violence. Eds. Jouvence 2004.
Ehrenberg A. La fatigue d’être soi. Dépression et société. Eds. Odile Jacob. 2000.
Ferber J., Guérin V. De la réussite individuelleau chemin d’individuation, Revue de la psychologie de la motivation, n°37, 2004.
Guérin V., A quoi sert l’autorité ? Eds Chronique sociale, 2001
Wilber K., A Theory of Everything : An Integral Vision for Business, Politics, Science and Spirituality. Shambhala Publications, 2001.
http://www.spiraldynamics.co Site contenant beaucoup d’informations et de liens concernant la Spirale Dynamique.

samedi 20 septembre 2008

Michel Henry et la phénoménologie de la vie


Je viens de lire quelques articles de Michel Henry, un philosophe français du 20 ème siècle, phénoménologue et héritier de la grande tradition de la phénoménologie française, de Merleau-Ponty à Ricoeur en passant par Lévinas. Il est mort en 2002, et un site lui est consacré: www.michelhenry.com/
J’ai été attiré par cet homme immédiatement, et notamment par ce qu’il dégage, par son regard dans ses photos. En plus il fait de la phénoménolo
gie et j’ai toujours eu l’impression que la phénoménologie constitue le chaînon manquant entre la raison et la spiritualité. Et Michel Henry est pour moi ce chaînon manquant. Donc je suis ravi...

Sa philosophie se présente comme une phénoménologie radicale (ce sont ses termes), c’est à dire une philosophie qui va au delà de la problématique de l’intentionnalité et de la conscience. En gros, la phénoménologie, depuis Husserl, s’est penché sur le processus par lequel le monde des phénomènes nous apparaît. Ordinairement, nous avons conscience des choses qui nous entourent, en faisant comme si le monde était donné, comme si nous n’avions plus qu’à le cueillir tout prêt. Mais en fait, le monde n’est pas donné, il apparaît à notre conscience. Ce que fait la phénoménologie c’est entrer dans cette manière qu’à le monde de se donner à nous, en prenant de la distance par rapport à cette donation, en explicitant ce qui nous paraît comme aller de soi. De ce fait, et on peut la phénoménologie peut être définie comme une conscience de la conscience des choses. Comme le dit Michel Henry :
“les onta (les choses) ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et en quelque sorte par eux-mêmes, comme les substrats de leur qualités: ils ne sont tels précisément que grâce à l’ensemble des opérations subjectives qui les font voir et les portent ainsi dans leur conditions de phénomènes – Husserl dit: qui les constituent.”

La phénoménologie est très proche, d’après moi, des philosophies et religions orientales. D’après celles-ci, le monde est maya, illusion, c’est à dire qu’il n’est pas comme il nous apparaît et qu’il faut aller plus loin. Il faut faire un travail de décentration important, et notamment d’aller au delà de la réflexion mentale pour vider son esprit de toutes les représentations, de tous les jugements qui font écran entre le monde et nous. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a plusieurs écoles orientales: certaines considèrent qu’il n’est pas possible de connaître le monde tel qu’il est vraiment, car il y a toujours un voile entre le monde et nous, et d’autres prétendent au contraire qu’on peut accéder à l’être en soi. Dans les deux cas, cela provient d'une mise entre parenthèses du jugement, des processus de catégorisation qui empêchent d’atteindre le coeur du monde. Comme l’a montré Kant, dans sa critique du jugement, il n’est pas possible d’atteindre l’être en soi par l’entendement, car tout jugement, toute catégorisation dirions nous aujourd’hui, nécessite des mécanismes conceptuels fondamentaux (on dirait ‘primitifs’ en informatique car ils sont à la base de notre cognition) qui sont à la fois les mécanismes essentiels par lesquels la connaissance est possible, et, en même temps, constituent les limites de notre entendement.
Husserl a été plus loin en montrant que dès la perception, ce mécanismes de projection est en jeu. Les travaux de psychologie cognitive et les neurosciences ont été dans le même sens que Kant et Husserl en montrant tout le caractère construit de nos perceptions et de notre entendement.
Husserl s’est intéressé essentiellement à la conscience, en mettant en évidence l’ego transcendantal, ce que les hindous appellent “l’atman”, et ce que les courant spirituels nomment, le Soi, le pur Témoin, lequel n’est pas notre ego empirique, le “je“ fondamental qui ne peut pas être objet de quelque chose et qui est la partie spirituelle et divine de chaque être (“Ehyeh Asher Ehyeh” Je suis celui qui suis dit YHWH à Moïse dans la scène du buisson ardent).
Michel Henry va plus loin en montrant que la conscience et l’intentionnalité ne sont pas les manières primitives d’entrer en relation avec le monde, car nous sommes engagés en permanence dans ce processus qui nous dépasse tout en étant si proche et si évident et qu’il appelle la vie. Ce n’est plus de conscience qu’il s’agit mais de sensibilité corporelle, et pour utiliser le terme de Frans Veldman, l’inventeur de l’haptonomie, d’affectivité. Je trouve amusant qu’un philosophe phénoménologue retombe sur les intuitions du tantra (qu’on retrouve un peu aussi chez Merleau-Ponty): en allant jusqu’au bout de leur raisonnement, les phénoménologue débouchent sur un au-delà du mental, un au-delà de la raison, et tombent sur la source de toute chose, qui est à la fois extrêmement proche puisque je fais partie de cette vie, partie de tout cela, que je le veuille ou non, et en même temps se situe au delà de toute catégorisation rationnelle. Bon, le tantra présente l’avantage de déboucher aussi sur des pratiques qui permettent de vivre cette relation au monde en se dégageant justement de ces projections et de ses jugements qui nous voilent la vie, en mettant l'accent sur la double polarité de l'être, à la fois Shiva, pure conscience, et Shakti, ce qui épouse la matière.

Néanmoins, Michel Henry souffre, comme beaucoup de phénoménologues (Husserl, Heidegger, Levinas) d’un rejet de la science et de la démarche scientifique. Que la science soit limitée du point de vue de l’accès à l’Etre, puisque elle suppose que le monde est directement donné, c’est une chose. De rejeter sa capacité à approcher le fonctionnement de l’ensemble des choses, et notamment de notre propre fonctionnement, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain d’après moi. La science propose une manière extrêmement puissante d’aborder le réel, et je ne connais aucune phénoménologie qui puisse nous expliquer comment le monde fonctionne, quelles sont les lois ou modèles qui permettent d’expliquer sa dynamique? Si nous avions fait uniquement de la phénoménologie nous vivrions encore dans des cavernes en nous éclairant difficilement de la lumière du feu (bon, ok, j’exagère...). Mais à côté de cela nous aurions certainement développé de grandes capacités de méditations. C’est un ce qui s’est passé en orient avec le yoga, le tantra et le bouddhisme qui ont permis d’accroître notre connaissance sur notre propre fonctionnement.
De plus, et je pense que c’est un argument important: la science fait partie de la vie tout en se retournant contre elle. Je reviendrai sur ce thème qui est essentiel dans une compréhension développementale de la vie.