Affichage des articles dont le libellé est psychisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est psychisme. Afficher tous les articles

samedi 8 août 2009

Est ce qu'on a le choix?

Une des questions philosophiques majeures concerne le statut du libre-arbitre. Est ce qu’on a le choix de nos actes? Je voudrais apporter ici quelques éléments qui montrent à la fois l'importance et la limite du libre-arbitre.

En général, quand on discute avec un ami, quand tout va bien, on voudrait croire que l’on a bien cette capacité à pouvoir décider de chacun de nos actes, que tout ce que nous faisons nous le voulons. Puis, si l’on est addict à un produit ou à une activité, on se rend compte rapidement que l’on est dépendant de ce produit ou de cette activité, sauf ceux qui veulent se leurrer sur eux-mêmes. Par exemple, les fumeurs qui vont chercher du tabac en pleine nuit à plus de 20km de leur domicile en disant que c’est pour le plaisir.. Il en est de même du désir sexuel qui nous pousse vers l’autre avec une force incroyable et à laquelle il est bien difficile de résister.

De ce fait, la psychanalyse avec l’inconscient d’une part, et les neurosciences d’autre part, montrent qu’en fait notre libre-arbitre est limité. On peut dire qu’on vit dans un espace de « tendances » de forces intérieures qui nous poussent dans un sens ou dans un autre. Lorsque ces forces ne posent pas de problèmes, c’est à dire qu’elles ne viennent pas en contradiction avec d’autres forces, elles nous mènent à une certaines satisfaction (par exemple manger un bon plat quand on a faim ou faire l’amour avec sa compagne/compagnon).

Au contraire lorsque plusieurs de ces forces sont en contradiction, on se sent écartelé entre plusieurs voix intérieures, dont certaines apparaissent comme angéliques et d’autres comme démoniaques, un peu comme dans les bandes dessinées de Tintin où l’on voit les tendances du devoir et des pulsions s’affronter). Nous somme ainsi le théâtre d’affrontements terribles, où différentes forces, incarnées par des “personnages”, chacun ayant sa voix intérieure, s’affrontent. C’est le démon qui affronte le devoir, l’enfant qui s’oppose au père, le licencieux qui tente de prendre le pas sur le sage.. Toutes ces voix sont alors les manifestations intérieures de toutes ces tendances psychiques, de toutes ces forces. Il est clair qu’il sera possible un jour d’expliquer tout cela sur le plan neuronal. Pour ma part je fais appel à certaines idées de M. Minsky et de D. Dennett: le cerveau est un ordinateur parallèle sur lequel un certain nombre de processus s’exécutent (en parallèle ou en séquentiel comme le mental), et ces processus (point de vue Extérieur dans AQAL de Wilber), nous apparaissent comme des personnages ou des forces qui s’affrontent ou s’allient (point de vue Intérieur dans AQAL).

Dans ce cas, où est le libre-arbitre? Et bien bizarrement, au milieu de tous ces affrontements, de toutes ces forces qui nous cherchent à nous pousser dans un sens ou dans un autre, il y a tout de même un “je” qui choisit. Parfois ce “je” laisse aller la pulsion, parfois il suit le devoir, parfois il suit le chemin du sage, etc.. mais dans tous les cas et dans toutes les situations, si l’on veut bien faire un réel travail de conscience, on se rend compte alors qu’il existe un tout petit endroit où “je” décide, où je laisse aller dans un sens ou l’autre les tendances. Dans ce théâtre homérique qu’est notre psychisme, dans cette mer tumultueuse de notre intériorité, il existe toujours (sauf si l’on est sous neuroleptiques) un endroit où nous décidons d’aller à droite ou à gauche, où nous écoutons certaines voix plutôt que d’autres.

Pour beaucoup, il existe une croyance “qu’on ne peut rien y changer”. Quelque part, c’est confortable. On n’est pas responsable de ce qui nous arrive, on subit ce qui se passe, et donc c’est pas de notre faute ce qu’on vit et ce qu’on fait... Mais cette approche nous coupe de nous mêmes, de cet endroit du ”je” où nous sommes profondément libre. De ce fait, lorsque “on ne peut rien y changer” on se vit comme prisonnier de la vie, comme subissant ce qui nous arrive, cherchant à glaner au dehors de nous un peu de réconfort. On cherche dans la drogue, le sexe, les gadgets, les fringues, etc.. un réconfort pour nous faire oublier notre situation misérable d’esclave. Et c’est juste cela le Samsara: le lieu des conditionnements que nous acceptons en croyant parfois qu’on est libre quand on ne fait que suivre une addiction et parfois qu’on “ne peut rien y faire” en se comportant en victime. Dans les deux cas, on reporte la faute de notre condition sur l’autre ou les autres: c’est le conjoint qui nous empêche de vivre, c’est la société qui nous exploite, ce sont les “grands de ce monde” qui complotent pour nous asservir. Ce qu’on ne veut pas voir c’est que c’est simplement nous qui avons abdiqué, que c’est nous qui avons choisi finalement d’être victime.
En réalité il n’y a qu’une issue qui est très bien développée par l’un des grands principes de la voie de l’éveil d’Andrew Cohen:
Renoncer profondément à être victime. Cela signifie que je suis auteur de tous mes actes et que j’en prend la responsabilité.

La phrase clé c'est: "j’ai le choix de mes actes et je prend la responsabilité de tout ce que je fais dans la vie"..

Tant qu'on ne prend pas la responsabilité de nos actes, en conscience, on reste dépendant et comme prisonnier du monde. Si l’on fait un réel travail sur soi, on se rend compte que depuis notre plus petite enfance, depuis que l’on a pu dire “je”, on a fait des choix: on a choisi d’être un bon garçon ou une bonne fille, on a choisi de se rebeller, etc.. Cela ne signifie pas que nous ayons à nous culpabiliser de nos choix, ce qui reviendrait à remettre une couche de boue supplémentaire sur notre vie (note: au lieu de nous libérer de nos conditionnement, on “adore” rajouter de la merde sur nos blessures en nous jugeant négativement. Mais cela ne fait que nous enchaîner encore un peu plus à des conditionnements sociaux et parentaux). Il s’agit au contraire de sentir la liberté qui existe en nous à chaque instant. Et cela nous invite à faire face à nos peurs profondes et de sentir que nous faisons le choix d’éviter ou non une situation qui nous fait peur. Par exemple, on peut se dire:
A chaque instant je décide par exemple de ne pas dire quelque chose qui va choquer l’autre parce que je préfère vivre ainsi ma relation et que j’ai peur de lui faire du mal.
Mais en fait, cette peur de faire du mal recouvre peut être une autre peur: peur que l’autre réagisse en nous repoussant, peur d’être abandonné, d’être seul, de ne pas pouvoir faire face à la vie si l’autre n’est pas là. Peur aussi pour les conséquences vis à vis des enfants, etc..
Prendre conscience qu’on fait ce choix nous permet d’aller plus profondément dans l’écoute et la compréhension de ces voix intérieures, de ces peurs d’enfants qui nous animent encore à l’état adulte.. Et ainsi être capable d’affronter ces peurs (c’est en cela qu’Andrew Cohen parle d’approche héroïque de l’éveil et de la conscience, car il s’agit d’affronter nos paresses et nos peurs, de dépasser nos conditionnements).

Sauf si l'on est esclave (et encore on a toujours le choix de se rebeller au risque de la mort), on choisit notre vie: on a toujours le choix de quitter son travail, de changer de vie, d'oser gagner moins. Mais si on ne le fait pas, c'est parce qu'on a peur des conséquences, qu'on a peur de ce qui pourrait arriver. Et c'est beaucoup plus confortable de mourir à petit feu en se disant que l'on est victime de notre environnement, du monde, de la société. Le plus grand des courage c'est de faire face à notre vie, à nos choix. C'est très dur à accepter, et je peux en parler, car j'étais vraiment un adepte du "on ne peut rien y faire" ou du "j'ai pas le choix".. Mais c'est le petit enfant qui parle en nous à ce moment là, en voulant fermer les yeux sur la vie et ce qu'elle entraîne.

Mais diront certaines personnes, ce que vous dites est totalement incompatible avec les théories non-duelles et notamment avec l’Advaita Vedanta qui nous dit que finalement nous n’avons pas le choix, que tout ce que nous faisons est déterminé, que nous n’avons que la possibilité de prendre conscience de ce qui se passe à tout instant..

En fait, pendant longtemps je pensais qu’il y avait une contradiction entre ces termes, mais bizarrement il n’y en a pas. Comme le dit Ramana Maharshi, il faut faire un grand effort, notamment sur le mental, qui suppose donc un certain libre-arbitre pour finalement se rendre compte que nous ne sommes qu’une excroissance de la Vie qui joue à l’intérieur de nous, du Divin qui fait l’expérience de la limitation à l’intérieur de nous.
Mais bizarrement, il n’y a pas de contradiction, car c’est juste à l’endroit du “je” intérieur, à l’endroit du libre-arbitre absolu que le Divin s’exprime. En fait, c’est en allant totalement dans la voie du libre-arbitre, en quittant la victime pour de bon et en prenant la responsabilité de nos actes (à condition de ne pas revenir à une notion de devoir qui serait en fait un retour en arrière) que nous atteignons l’endroit de ce que certains appellent notre “mission sur terre” ou ce qu’on pourrait appeler le lieu où la voix de Dieu s’exprime en nous (l’important n’est pas le nom mais l’expérience intérieure de ce lieu).

Etre libre de ses choix, ce n’est pas “faire ce que je veux quand je veux” mais prendre conscience de notre liberté de choisir telle ou telle action, en tenant compte totalement des autres et en étant entièrement responsable de nos actes. Et à cet endroit, si l’on s’ouvre à ce qui est plus grand que nous, on peut ressentir que ce choix qui nous anime profondément vient d’un au-delà du “je”, d’une plus grande profondeur à laquelle on peut donner le nom de Dieu, ou le Soi ou la Vie ou toute appellation en fonction de nos croyances.
En d’autre termes, aller vers le libre-arbitre total en tenant compte de la responsabilité de nos actes, c’est la “première et dernière liberté” comme le précise le livre éponyme de Krishnamurti, c’est être libre d’être ce que l’on est totalement, ce qui, d’un point de vue plus grand dépasse entièrement ce “je”. C’est paradoxal, mais quand on arrive au sens premier de toute chose, on tombe nécessairement dans le paradoxal.

Je veux préciser que je ne suis pas toujours juste dans tous mes choix, qu’il ne viennent pas toujours de ce “je” ou plus exactement que je m’illusionne que je dois faire cela pour telle ou telle raison, qui ne sont en fait que des illusions pour cacher mes peurs. Mais simplement, je sens et sais que en faisant cela, il n’y a que moi que je trompe, que moi que je veux bien illusionner. Il n’y a que des peurs derrière tout cela, et ces peurs doivent être affrontées.. Il n’y a rien d’autres que cela si l’on veut être profondément libre et entrer dans ce que le christianisme appelle “le royaume de Dieu”.

Et pour finir je voudrais donner une image qui résume ce qui vient d’être dit. C’est un peu comme si nous étions le barreur d’un voilier. Parfois, la mer, qui représente les événements de la vie, est tumultueuse, parfois elle est calme. Dans tous les cas, c’est nous qui choisissons notre route, mais la direction que nous avons à prendre, c’est notre étoile qui nous en donne le chemin. Nous avons juste à suivre l’étoile, pour trouver notre propre être, notre propre individuation. Nous sommes donc à la fois libre en tant que barreur – et il convient effectivement de se rendre compte que c’est nous qui donnons un coup de barre à gauche ou à droite, que c’est nous qui décidons de garder le cap ou de se laisser aller au gré du vent – mais pas libre en ce sens que le cap est donné par une étoile qui nous guide et qu’elle nous est propre. Andrew Cohen met plus l’accent sur le barreur, les visions non duelles sur l’étoile, certaines religions sur les moyens habiles à mettre en oeuvre pour arriver à barrer en toutes circonstances, mais il ne s’agit que d’aspects d’une même réalité...

dimanche 5 juillet 2009

Au delà de la raison, la conscience

Nous sommes de plus en plus reliés avec le reste du monde grâce, en particulier, à Internet. Nous recevons de multiples informations contradictoires ou complémentaires qui nous plongent dans plus de complexité mais aussi dans la perplexité… L’approche rationnelle, logique et analytique, qui se révélait adaptée pour comprendre le monde et agir de façon adéquate, semble aujourd’hui bien lente face à l’accélération des opportunités que rencontre chaque être humain dans sa vie. Les choix proposés et les décisions à prendre se succèdent à une fréquence de plus en plus rapide et nécessitent d’autres ressources que la seule raison.

Des millions d’années ont été nécessaires dans l’évolution de l’individu pour qu’émerge cette capacité rationnelle. La raison a permis « le premier miracle », comme l’appelle Richard Moss : l’être humain a réussi à s’extirper du monde dont il fait partie pour l’observer et tenter de le comprendre et de le maîtriser. Par la pensée et le langage particulièrement, il a appris à anticiper, construire ; il est devenu un être pensant, capable de dire JE. Dans notre culture occidentale, l’enfant est nourri, depuis sa tendre enfance à l’approche rationnelle : on lui « explique » le monde et on lui demande de justifier ses actes. Le « Pourquoi » est venu remplacer le « C’est comme ça, obéis et tu comprendras plus tard » et a favorisé la réflexion individuelle et non plus uniquement l’obéissance.

Mais, du coup, ces pensées qui nous habitent ne nous laissent aucun répit : elles ne cessent de commenter nos instants de vie, les comparent avec des moments du passé, en mesurent les conséquences possibles sur l’avenir… Elles nous empêchent de goûter, simplement l’instant présent, avec nos sens. Face à un monument historique, nous nous concentrons plus ce qu’en dit le guide touristique (dates et méthodes de construction, fonction du monument…) que sur ce que nous ressentons.
Nos savoirs s’insèrent comme un écran et filtrent notre perception, nous empêchant de percevoir et de ressentir de façon subjective le monde dans lequel nous sommes imprégnés. Nous nous vivons comme séparés de notre environnement et des autres et notre vision du monde se recroqueville et s’assèche, nourrissant ainsi le sentiment de solitude et de pessimisme si présent dans notre société occidentale.
Il est temps de passer au deuxième « miracle » : après ce mouvement de distanciation qui a permis de dire Je et de se différencier du monde pour mieux l’observer, on peut à présent entrer en relation avec l’extérieur, de façon plus consciente et sans perdre sa singularité.

Il ne s’agit pas de lutter contre ces pensées parasites qui semblent avoir pris le contrôle de notre mental et réduisent notre relation au monde de façon. Il s’agit plutôt de remettre l’approche rationnelle à sa juste place, comme une des façons d’entrer en relation avec le monde et de porter plus son attention et son crédit à ses sensations, ses émotions et ses intuitions autant qu’à ses réflexions. En réintégrant ces quatre dimensions, qui correspondent aux quatre profils psychologiques définis par C. G. Jung, on inclue la raison dans une conscience plus large de soi-même et du monde.

mercredi 15 octobre 2008

Education et développement: adapter son autorité au stade de l'enfant


« Ça suffit maintenant, je te l’ai déjà dit, tu ne touches pas à ce tiroir. Mais c’est pas vrai, tu m’écoutes quand je te parle ? ». Il n’écoute rien, il me cherche, il me provoque : tels sont les mots que l’on entend souvent dans la bouche des parents ou des professionnels de la petite enfance qui ont en charge des enfants de 0 à 6 ans.

On a beau dire, redire et expliquer, il est difficile de leur faire entendre raison. Qu’ont-ils donc dans la tête, ces petits ? Que comprennent-ils de ce qu’on leur demande ou de ce qu’on leur explique ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît pour deux raisons : d’une part, on n’a pas accès à leurs représentations intérieures mais juste à leurs comportements, d’autre part, notre regard est filtré et déformé par notre propre manière de voir le monde que l’on projette sur l’enfant. En fait, il se révèle aussi difficile pour un adulte de se mettre dans la peau d’un petit enfant que pour un habitant du XXIème siècle de s’imaginer les croyances et les pensées des habitants du Moyen-âge… C’est une étape de développement par laquelle l’individu comme la société sont passés, il y a longtemps, mais qui a été « recouverte » par de nombreuses expériences et compétences. Cette difficulté est source d’attitudes parfois inadaptées chez les parents ou professionnels : des exigences trop fortes ou brutales ou à l’inverse un environnement surprotecteur qui, dans les deux cas, freinent le développement de l’enfant et épuisent l’adulte.

Pour accompagner au mieux l’enfant dans cette maturation, il est donc essentiel de trouver des repères. Le modèle intégral de Wilber ou celui de la spirale dynamique se révèle particulièrement pertinent pour mieux appréhender les besoins et les ressources de l’enfant en fonction de son âge car il décrit les étapes de développement qui apparaissent de façon progressive et ordonnée chez l’être humain. Il s’inscrit dans une perspective développementale, dans la lignée de J. Piaget (compétences cognitives) ou Kohlberg (compétences morales).
L’être humain est un être en développement dont les besoins et les capacités évoluent. Cette évolution s’articule autour de deux axes :
  • D'une part, la capacité à devenir de plus en plus soi-même, unique et singulier (l'axe de la singularisation)
  • D'autre part, la capacité à se socialiser (l'axe de la relation)
Les stades de développement se situent alternativement sur un axe et sur l’autre dans un mouvement de spirale comme le montre la figure ci-contre.

Le stade instinctif

De sa naissance à environ 5 mois, le bébé est mû par l’instinct de survie. Ce premier stade se situe sur l’axe de la singularisation : En effet, à sa naissance, le bébé devient un être physique différencié qui reçoit un nom. Le cordon ombilical est coupé et le voici sorti de la matrice nourricière qui lui fournissait chaleur, confort et nourriture. Il lui faut désormais s’exprimer par lui-même pour survivre. Cette étape est particulièrement périlleuse dans le développement car le bébé dépend entièrement de son entourage pour survivre et n’a pour s’exprimer que des moyens rudimentaires : pleurs, cris, hurlements, tension, détente, sourire aux anges... Il est dans une étape de « toute-vulnérabilité ».
Ce premier stade correspond aux premières phases du stade sensori-moteur de Piaget. Les mouvements sont des actions réflexes. Le bébé cherche à satisfaire ses besoins de façon très instinctuelle : il sait téter, trouver le sein et son pouce et cherche la chaleur et les contours enveloppants. Il réagit aux stimuli environnementaux mais n’a pas conscience de soi ni d’autrui, il ne fait pas de distinction entre lui et le monde. Il a besoin de se sentir enveloppé. Sa relation au monde est principalement kinesthésique et la manière dont on le touche, le prend dans les bras, et le nourrit est essentielle comme l’ont montré les recherches et expériences en haptonomie.

Le stade fusionnel

Le stade fusionnel dure environ de 4 mois à 2 ans. Le bébé réalise progressivement la différence entre le monde physique qui se trouve « au dehors » et son existence propre : il reconnaît ses mains et ses pieds comme faisant partie de son Moi physique distinct du monde extérieur. Cependant, il reste en fusion émotionnelle avec son entourage, et plus particulièrement avec sa mère : il croit que le monde ressent ce qu’il ressent, veut ce qu’il veut, voit ce qu’il voit. L’enfant projette également ses sentiments sur les choses qui ont des intentions : le doudou est gentil car il console, et la chaise est méchante car elle fait mal. C’est l’âge de la peur du noir, des cauchemars. Tout peut devenir source d’enchantement mais également d’épouvante.
Cette étape correspond à un approfondissement du stade sensori-moteur défini par Piaget. La perception du monde reste surtout sensorielle mais l’enfant interagit de façon plus élaborée avec le monde : il prend des objets de façon intentionnelle grâce à la coordination entre vision et préhension, teste les effets de ses actes (la fameuse petite cuillère jetée pas terre des dizaines de fois…) et en fait même varier les facteurs (la jeter en l’air, devant, derrière…). Il commence à marcher, son territoire s’agrandit et il gagne en autonomie. Il entre dans une phase « ambivalente » où il alterne la demande de bras protecteurs et la volonté de s’aventurer tout seul dans un monde qui l’attire.
L’enfant se bâtit progressivement une sécurité intérieure même quand la figure réelle de la protection n’est pas présente. Il a besoin d’objets transitionnels (le fameux « doudou »), de rituels d’endormissement ou de séparation pour favoriser une sécurité intérieure qui l’accompagne et le soutienne dans son exploration du monde.

Le stade égocentrique

Entre 2 et 5 ans environ, l’enfant traverse une étape égocentrique dans laquelle il découvre le courage de s’affirmer et le plaisir d’obtenir satisfaction. C’est l’émergence du Moi Psychique, la prise de conscience d’être ‘Je’… Ce stade correspond au stade préopératoire décrit par Piaget. L’enfant peut penser à quelque chose sans que la chose soit présente, imiter une action en différé : il appréhende le monde au travers des symboles. Mais sa perception égocentrique limite sa compréhension du monde : il croit que tout a été fabriqué par les êtres humains (artificialisme), il mélange les lois physiques et les lois morales (ex : les bateaux flottent parce qu’ils sont gentils), il croit les évènements ont un but (ex : les nuages avancent dans le ciel pour apporter la pluie).
L’enfant peut affirmer une chose et son contraire sans pour autant être gêné par l’incohérence. Son affirmation est très impulsive et peu réceptive à la raison et à la morale. Il tente d’imposer ses désirs par la force et de faire céder son entourage. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Il teste sa force, sa puissance émotionnelle mais également ses pouvoirs magiques... Son monde est rempli de héros qui, eux, peuvent changer les règles de la nature ou les règles sociales quand ils le veulent…
Comment passer ce cap difficile ? L’enfant de cet âge est, comme on l’a vu, peu accessible à la raison et à la morale. Aussi, est-il inefficace de s’évertuer à lui expliquer en détails le pourquoi des règles. L’enfant a besoin que sa puissance d’affirmation soit reconnue et valorisée et en même temps l’adulte doit canaliser cette puissance pour éviter qu’elle ne blesse. La tâche n’est pas si difficile que cela car l’adulte a des ressources bien supérieures à celles de l’enfant : sa force physique et son intelligence. Si l’enfant a besoin de bouger, de sauter, de crier, super ! mais dehors ou dans un coin autorisé, s’il veut frapper super ! si c’est sur l’oreiller ou le ballon, s’il veut mordre super ! mais dans la pomme. C’est l’approche de l’aikido : il ne s’agit pas de « casser » ou de bloquer la puissance de l’enfant car elle est essentielle à son développement, mais de la canaliser.

Le stade normatif
Le quatrième stade de développement est le stade normatif que l’enfant traverse entre 5 et 9 ans environ. Il répond au besoin d’appartenance à un ordre collectif qui canalise les pulsions et pacifient les relations. L’enfant reste très impulsif et ses pulsions se heurtent régulièrement, et parfois avec fracas, aux lois physiques (le feu brûle, les objets tombent, le temps passe sans qu’on puisse revenir en arrière…) et aux lois sociales portées par les adultes (on fait attention aux autres, on attend, on partage…). Il cherche l’apaisement apporté par un monde ordonné et protecteur dans lequel chacun a une place et un rôle à jouer. L’enfant se réfère aux personnes dont le statut est au dessus du sien (parents, enseignants, éducateurs…) pour savoir ce qui est bien ou mal, interdit ou autorisé. La parole des adultes devient la référence : « papa a dit que », « la maîtresse a dit que… ». Il accepte de jouer son rôle d’enfant dans une pièce écrite et mise en scène par les adultes et s’assure que les autres respectent autant que lui ce qui correspond à leur rôle. Il accepte de plus en plus de lâcher les bénéfices de la domination et devient sensible au respect des règles. Il est même parfois plus royaliste que le roi : il s’offusque lorsque l’on change le texte d’un conte qu’il connaît par cœur et dénonce avec véhémence des infractions aux règles posées par les adultes. Cette progression psychique correspond au passage du « deux au trois », du duel basé sur le rapport de forces à des relations avec un tiers, régies par des valeurs et des règles « venues d’en haut » et auxquelles chacun se doit d’obéir.
Les repères ainsi donnés lui permettent de déposer les armes et de s’intégrer dans un univers structuré et prévisible dans lequel il peut apprendre. Plutôt que de limites, ce dont a besoin l’enfant à ce stade, c’est d’ordre et de repères dans l’espace, le temps, les rôles de chacun. L’adulte l’aide en restant présent, bienveillant et ferme lorsque l’enfant est débordé par ses pulsions et ses émotions. Il peut le contenir physiquement avec bienveillance pour le protéger ou l’empêcher de nuire et plutôt que de dire « je ne suis pas d’accord, ça n’est pas possible » qui sont des expressions négatives qui restent focalisées sur « l’objet interdit », il peut guider son attention vers d’autres objets ou d’autres évènements afin de l’aider à traverser la frustration. A cet âge là, l’enfant passe encore très facilement d’un intérêt à un autre, d’une émotion à une autre, ce qui facilite sa guidance.

Comme on le voit jusqu’à présent, dans les différentes étapes présentées, la raison n’est pas encore réellement présente. Et pour cause car les capacités logiques et rationnelles ne s’acquièrent que progressivement. Ce n’est que vers 7-8 ans que l’enfant acquière une pensée plus argumentée et cohérente, et notamment qu’il cherchera à comprendre les raisons pour lesquelles quelque chose est interdit ou demandé. C’est en effet dans le courant suivant, rationnel et individualiste, l’enfant s’interroge de plus en plus sur le monde, devient plus logique et détecte les incohérences. Les explications l’aident à comprendre et accepter les lois physiques et sociales. Et c’est encore plus tard, vers l’âge de 11-12 ans qu’il développera éventuellement l’empathie.

Plus l’adulte prend en compte les capacités de l’enfant, plus son autorité devient efficace et bientraitante. Il aide l’enfant à consolider les ressources que chaque étape lui apporte et il peut accompagner plus sereinement les passages d’un stade à l’autre, moments de « crise » où l’enfant aimerait tout à la fois grandir et rester petit…

Véronique Guérin

Une version légèrement raccourcie de cet article a été publiée dans non-violence actualité..

mercredi 28 mai 2008

Société et thérapie : de la névrose à la conscience…


Chaque société transmet des valeurs, des croyances et des comportements et l’environnement familial et culturel structure le développement psychisme de l’individu : il peut générer des blocages mais également soigner des dysfonctionnements.

Pour mieux comprendre les enjeux actuels concernant la santé psychique, regardons de plus près le regard que la société lui porte au cours du XXème siècle. Jusqu’au début du XXème siècle, la société occidentale est normative (niveau Bleu de la Spirale) : elle assigne à chacun une place en fonction de son sexe et sa naissance et différencie clairement le Bien du Mal. L’individu doit se plier à la morale collective et se mouler dans la place qui lui est réservée. Cet environnement sociétal apporte une stabilité sécurisante et favorise un sentiment d’appartenance et de protection. En revanche, en punissant tout comportement qui met en cause « l’ordre social », il génère du refoulement : les sensations, émotions et pensées de l’individu qui ne rentrent pas dans le « moule » sont réprimées. Le déséquilibre psychique qui en découle est la névrose, à savoir un conflit psychique refoulé. L’individu est coupé en deux : il laisse voir ce qui est acceptable et cache ce qui est honteux. L’énergie psychique est inhibée et s’exprime sous forme pathologique : obsessions, phobies, transgressions… La prise en charge psychologique qui jusqu’alors était du ressort des religieux (exorcisme, confession…) passe dans les mains de la psychanalyse qui accompagne la prise de conscience des refoulements pour sortir des blocages.

Puis, au cours du 20ème siècle, la société normative fait place progressivement à une société de plus en plus rationnelle (niveau Orange de la Spirale) qui ne souhaite plus uniquement des citoyens obéissants se conformant aux valeurs et croyances collectives, mais des personnes instruites, qui développent une réflexion individuelle leur permettant de penser et même de voter ! La société se veut plus juste et égalitaire. Chacun est invité à évoluer (le fameux ascenseur social), à questionner et à réfuter les savoirs et hypothèses à coups d’argumentations pour démêler le vrai du faux, et à faire évoluer les savoirs et l’organisation de la société. On se réfère non plus à une Vérité révélée mais à une vérité objective qui s’accorde avec les faits observés. Du coup, l’énergie psychique est mobilisée pour réussir, la curiosité de l’être humain peut s’exercer sans être brimée, on peut apprendre, comprendre, agir. C’est une première libération : lorsque les faits observés sont en conflit avec sa conception du monde, on cherche à comprendre. Mais l’avènement d’une société rationnelle et individualiste a apporté aussi quelques maux : d’une part, l’obsession de l’autonomie a mis à mal le sentiment d’appartenance, réduit les liens interpersonnels et sociaux et donc généré de la solitude ; d’autre part, la focalisation sur la compétition et la réussite individuelle, a engendré du stress et de la dépression. En effet, dans une société ou la compétition est ouverte à tous, où aucune porte n’est fermée a priori, on se doit de réussir pour être reconnu et l’on se sent responsable de ses échecs scolaires, professionnels ou même affectifs. L’individu se retrouve alors embarqué dans une course en solitaire, dans un besoin de reconnaissance jamais satisfait et une perte du sens de sa vie. Dans une société rationnelle, ces « crises » sont interprétées comme un dysfonctionnement de l’appareil psychique qu’il s’agit de réparer, une pathologie dont le diagnostic et le soin sont du ressort de la psychiatrie.

Le troisième courant, pluraliste-empathique (niveau Vert dans la Spirale), qui a vu le jour à la fin des années soixante, ne réduit plus l’individu à un « objet d’étude » qu’il faut analyser mais appréhende la personne dans sa globalité, sa subjectivité et son développement. La santé psychique consiste à devenir plus conscient de son état intérieur. Il ne s’agit plus de trouver la vérité objective mais d’être vrai, de mettre en accord et en cohérence son intériorité et ses actes sans se juger. Les sensations, émotions et pensées sont mises en lumière de manière à résoudre les dissonances et conflits psychiques. En acceptant sa propre subjectivité, on développe, du coup, l’empathie qui consiste à imaginer le point de vue d’autrui et à ressentir son intériorité. Cette vision de la santé psychique est issue de la psychologie humaniste, et non plus de la pathologie, invite à prendre soin de soi et des autres, sans attendre d’être malade ! Cependant, la nouvelle génération est moins névrosée mais plus intolérante à la frustration et dépendante de ses pulsions. La peur de blesser l’intériorité de l’enfant, le désir qu’il choisisse sa vie en conscience dès le plus jeune âge, la confusion entre frustration et souffrance génèrent nombre de « nourrissons géants », comme les appelle B. Cyrulnik, angoissés, hyperactifs, à la recherche de « doudous » sécurisants (conduites addictives) ou de sensations fortes (conduites à risques). Chaque culture a donc ses maux…

Ces trois visions du monde (normative, rationnelle et empathique) éclairent les conflits actuels sur la santé psychique, en particulier, en France, où une culture hyper rationnelle a induit une forte méfiance vis-à-vis des pratiques thérapeutiques intégrant le toucher, les émotions ou la spiritualité. Seule la psychanalyse est tolérée, du fait sans doute de son antériorité et de la prédominance donnée au verbe. Pourtant, ces trois visions, loin de s’opposer, viennent chacune apporter un élément essentiel à la santé psychique : la culture normative donne des repères collectifs clairs sur les comportements autorisés ou non, la culture rationnelle permet de soigner les pathologies psychiques et, enfin, la culture empathique favorise la connaissance de soi et l’empathie envers autrui, compétences essentielles au développement psychique sain L’enjeu actuel consiste à sortir de ces oppositions réductrices et épuisantes pour articuler avec souplesse leurs apports respectifs. Il en va de la santé psychique de chacun et de la société dans son ensemble !

Une première version de cet article a été publiée en 2007 dans Non Violence Actualité.