jeudi 16 octobre 2008

Andrew Cohen à 50%


J’aime beaucoup les enseignements d’Andrew Cohen, mais à 50%. Andrew Cohen est un enseignement spirituel, fondateur de la revue “what is enlightment” (appelée maintenant “Enlightment Next” qui propose une voie spirituelle qu’il appelle l’éveil évolutif. Pour simplifier l’éveil évolutif c’est l’idée que nous sommes responsable du monde futur, car le monde futur se crée maintenant.
Si nous contemplons l’évolution du monde dans une perspective cosmique, on ne peut que sentir appelé à se réveiller, à vivre pour une raison qui nous dépasse totalement, pour devenir un véhicule puissant d’une potentialité humaine qui nous dépasse. On découvre qu’il est effectivement possible d’être l’expression de cette potentialité illimitée et alors on s’aperçoit que la seule voie pour impacter notre futur collectif c’est de s’éveiller – et devenir – le Soi authentique, cette part de nous même qui désire que nous soyons plus conscient, et qui c’est le cosmos lui-même qui évolue. [Texte tiré de l’un de ses enseignements].

Globalement, je suis assez d’accord: nous ne somme qu’un véhicule de la Vie qui se cherche au travers de notre évolution de conscience.. C’est d’ailleurs très exactement la perception que l’on a du point de vue Turquoise, ou “holonique” dans la Spirale Dynamique ou AQAL de Wilber. Cela revient à ressentir profondément que nous faisons partie de quelque chose qui, à la fois nous constitue, et a besoin de notre conscience la plus haute pour progresser dans son évolution. En d’autres termes, nous sommes au service de la Vie, cadre indépassable de notre existence, qui nous a créé, qui fait partie de nous et qui, au plus profond de nous même, nous pousse à grandir à devenir de plus en plus conscient de ce que nous sommes, mais qui se heurte à la part luciférienne de chacun, l’ego qui, en nous faisant vivre dans la dualité, nous donne l’impression que nous sommes séparés les uns des autres, que nous n’avons de compte à rendre à personne, et surtout pas à la Vie, et qui se trouve à la source de notre orgueil et de notre vision centrée sur nous-mêmes.

Mais dans cette approche, à laquelle je souscrit totalement dans ses grandes lignes, je trouve qu’il y a un certain dogmatisme (j’ai raison et les autres ont tort) qui peut donner l’impression d’une part qu’il n’existe qu’une seule voie (une valeur très Bleue dans la Spirale) et que d’autre part cette voie est radicalement différente des autres (distinction très Orange) alors qu’en fait, bon nombre d'éléments dont il parle font en fait partie de la plupart des voies spirituelles plus “classiques” pourrait-on dire. Quelques exemples:
  1. Il s’extasie de l’apparition d’une conscience collective auprès de ses étudiants qui dépasse chacun des individus et qu’il appelle “nous collectif”. Or cette conscience collective rappelle beaucoup ce qu’on appelle souvent “Egregor” et qui correspond effectivement au sentiment de vivre comme faisant partie d’une seule conscience collective. On la rencontre dans les écrits des premiers chrétiens comme dans ceux de la franc-maçonnerie, et cela fait partie de l’expérience commune de toutes les communautés spirituelles, lorsque chacun commence à se mettre au service de ce tout..
  2. Sa vision du Soi authentique correspond totalement à l’équation Brahman (ou Soi collectif, Dieu âme du monde, totalité, Vie, etc..) = Atman (ou Soi vécu du point de vue individuel). En gros cette idée du Soi qui se trouve être en même temps ce qui se situe à la racine de toutes choses, et l’être qui nous guide intérieurement, se retrouve dans les écrits Hindous comme dans les écrits les plus profonds de Carl Jung.
J'ai parfois l’impression qu’Andrew Cohen a créé une sorte de synthèse de l’hindouisme (l’ego est ce qui fait obstacle pour accéder à la transcendance, importance de la méditation, Atman=Brahman, etc.) et du protestantisme. Pour cette dernière, cela peut paraître bizarre car Andrew Cohen est juif d’origine, mais sa vision de l’individu qui se sacrifie au profit d’une oeuvre plus grande qu’elle et, que par sa pratique, il accomplisse les desseins de Dieu en travaillant à sa gloire (et ce faisant à son propre salut) sont caractéristiques du protestantisme (j’utilise d’ailleurs ici les termes du protestantisme plutôt que ceux d’Andrew). De plus, cet engagement individuel profond que chacun se doit d’avoir envers l’Eveil Evolutif (s’il ne le fait pas, c’est qu’il est encore dans les pièges de l’ego), est vécu comme un acte héroïque. Comme il l’écrit:
Ce monde plein de détresse ne pourra réellement changer que si l’individu accepte d’aller au-delà de l’aspect personnel d’une manière rien moins qu’héroïque. Une attitude moins radicale nous permettra de demeurer dans un état où nous voulons toujours quelque chose pour nous-mêmes –comme un mendiant qui mène une existence torturée, dans un état de manque perpétuel. C’est de cette manière que la plupart d’entre nous sont prêts à vivre leur vie.
Cet engagement est donc un acte héroique, et l’on entre dans cette voie comme un moine-soldat! Pourtant il existe d’autres voies pour à la fois dépasser les conditionnements de son ego et participer à l’oeuvre divine, voies que l’on rencontre dans toutes les grandes religions, Bouddhisme, Judaïsme, Christianisme, Islam et Hindouisme, certaines mettant plus l’accent sur des pratiques individuelles, d’autres sur l’importance d’agir dans le monde, même si ces religions opèrent traditionnellement à partir d’un niveau normatif Bleu.

Travailler à l'évolution positive du monde, c'est bien: il est clair que nous avons besoin de toutes les forces de conscience et d'âme sur cette planète si nous voulons que le monde prenne une autre direction que celle dans laquelle elle se trouve. Cela n'est pas nouveau, pratiquement tous les “créatifs culturels” (essentiellement des personnes de niveau empathique-pluraliste Vert) pensent, et agissent, selon cette perspective. Mais il veut aller plus loin. Sans vraiment nous dire comment, il nous dit: “Nous avons une responsibilité envers l'évolution de la race humaine”. En le lisant, nous ressentons au fond de nous une vague d'énergie: levons nous pour construire un monde meilleur, pensons nous. Et ça c'est justement un des pièges de l'ego: croire que sans nous le monde va à la dérive et que nous serons les sauveurs du monde. Quelques prophètes ont pu dire cela de manère authentique, et leur vie n'a pas été de tout repos.. Pour les autres, c'est juste entrer dans la pathologie du “messie”. Mais l'ego ne se situe pas que dans les individus, il loge aussi dans les groupes, les communautés qui pensent qu'elles ont la vérité et que les autres sont dans l'erreur. C'est l'ego collectifqui prétend ainsi, avec une certaine dose de conformisme (Bleu) qu'il est possible pour un groupe de sauver le monde, autre manière de prétendre être les élus.

Le monde aujourd'hui n'a pas besoin de sauveurs mais de guides bienveillants qui aide le monde à avancer, en l'interpellant avec fermeté soit, mais aussi en se penchant sur lui avec amour, avec compassion. Or c'est justement sur ce point que je pense que l’approche d’Andrew Cohen pêche le plus. Il manque à son système de développement spirituel la moitié de l’histoire, à savoir le féminin dans toutes ses dimensions d’extase, d’amour, et de compassion, féminin qui apparaît comme totalement absent de son enseignement, voire explicitement rejeté.

En effet, il ne se réfère jamais (mais alors jamais!) à des notions telles que l’amour, la compassion, et encore moins la sensualité, le plaisir et l’extase. Andrew Cohen est un guerrier: il suffit de le voir taper sur sa batterie (c’est effectivement un très bon batteur de Jazz-fusion) pour sentir l’énergie acérée qu’il déploie. Je n’ai rien contre le fait qu’il existe une voie qui mette en avant l’héroïsme, le sacrifice et la conscience (au passage, on notera que l’héroïsme au service d’une cause et le sacrifice sont des notions Bleues et non Turquoise. Au niveau Turquoise on ne sacrifie pas l’ego au profit d’une cause ou d’un collectif, on se perçoit dans le flux de la Vie, et il n’y a aucun effort à faire!) mais je récuse le fait qu'il n'y ait que cette voie, et qu'elle passe par l'effort et l'héroïsme!! Je comprend la réticence qu’il puisse avoir à parler d’amour, de compassion et d’ouverture du coeur, car ce sont des termes qui ont été énormément repris par le monde post-moderne (niveau Empathique-Pluraliste, Vert de la Spirale). Sauf que Vert fait l’expérience de l’amour et de la compassion à partir du moi (de l’ego) et non du Soi. Si Vert est le premier niveau de l’empathie (“je me mets à ta place” en conscience) il vit parfois l’amour comme une sorte de grande tendresse à prodiguer à tout un chacun: “amour et lumière, je te fais un hug et je suis bien dans tes bras”, voire avec une tendance assez narcissique de l’amour (“Je suis quelqu’un de bien parce que je fais preuve d’amour et de compassion”).

L’amour, aux niveaux supérieurs (l'Agapé christique dont parlent J.-Y. Leloup et C. Bensaïd dans leur livre Qui aime quand je t'aime?), c’est simplement le ressenti d’un élan total, vécu comme une sorte de courant ou de flux qui envahit le coeur et déborde au dehors, emplissant le monde d’un amour total envers tout ce qui vit, un amour qui est une sorte de grand amour maternel ou paternel envers les autres (même les ennemis dans ce cas) et l’ensemble de ce qui constitue la Vie.. Comme le disent les mystiques, on ne sent plus dans ce cas que c'est nous qui aimons, mais que c'est l'amour qui nous traverse et nous fait aimer les autres en nous rendant humble devant tout ce qui est. On ne ressent plus l'amour comme venant de nous, mais comme s'il venait de la Vie elle-même. C’est pourquoi les grands maître spirituels parlent d’amour et de compassion, voire d’amour inconditionnel, sentiment vécu au delà de l’ego.

Le manque de féminin dans l'Eveil Evolutif se fait particulièrement sentir dans le rapport à la sexualité, aux plaisirs, et d'une manière générale au manque de corps et de sensualité dans sa méthode.. car, comme un vrai protestant (ou un vrai brahmane d'ailleurs), il pense que tout cela est un obstacle vers l'éveil.

Ainsi, en éliminant les qualités féminines du rapport au corps, de l’amour et de la compassion, du plaisir et de la sexualité sacrée, Andrew Cohen se prive, d’après moi, d’aspects fondamentaux des niveaux supérieurs et d’accès à des dimensions allant au delà de l’ego pour l’intégralité de l’être. En même temps, comme je souscrit totalement d'une part à l’idée de l'évolution et d'autre part à celle de l'action individuelle et collective pour agir dans le sens d’une plus grande conscience, j’aime vraiment Andrew Cohen... mais à 50%... et c’est toujours avec plaisir que je lis sa revue ou que je rencontre des adeptes de l'Eveil Evolutif, car j'apprend toujours beaucoup de choses à leur contact.

mercredi 15 octobre 2008

Education et développement: adapter son autorité au stade de l'enfant


« Ça suffit maintenant, je te l’ai déjà dit, tu ne touches pas à ce tiroir. Mais c’est pas vrai, tu m’écoutes quand je te parle ? ». Il n’écoute rien, il me cherche, il me provoque : tels sont les mots que l’on entend souvent dans la bouche des parents ou des professionnels de la petite enfance qui ont en charge des enfants de 0 à 6 ans.

On a beau dire, redire et expliquer, il est difficile de leur faire entendre raison. Qu’ont-ils donc dans la tête, ces petits ? Que comprennent-ils de ce qu’on leur demande ou de ce qu’on leur explique ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît pour deux raisons : d’une part, on n’a pas accès à leurs représentations intérieures mais juste à leurs comportements, d’autre part, notre regard est filtré et déformé par notre propre manière de voir le monde que l’on projette sur l’enfant. En fait, il se révèle aussi difficile pour un adulte de se mettre dans la peau d’un petit enfant que pour un habitant du XXIème siècle de s’imaginer les croyances et les pensées des habitants du Moyen-âge… C’est une étape de développement par laquelle l’individu comme la société sont passés, il y a longtemps, mais qui a été « recouverte » par de nombreuses expériences et compétences. Cette difficulté est source d’attitudes parfois inadaptées chez les parents ou professionnels : des exigences trop fortes ou brutales ou à l’inverse un environnement surprotecteur qui, dans les deux cas, freinent le développement de l’enfant et épuisent l’adulte.

Pour accompagner au mieux l’enfant dans cette maturation, il est donc essentiel de trouver des repères. Le modèle intégral de Wilber ou celui de la spirale dynamique se révèle particulièrement pertinent pour mieux appréhender les besoins et les ressources de l’enfant en fonction de son âge car il décrit les étapes de développement qui apparaissent de façon progressive et ordonnée chez l’être humain. Il s’inscrit dans une perspective développementale, dans la lignée de J. Piaget (compétences cognitives) ou Kohlberg (compétences morales).
L’être humain est un être en développement dont les besoins et les capacités évoluent. Cette évolution s’articule autour de deux axes :
  • D'une part, la capacité à devenir de plus en plus soi-même, unique et singulier (l'axe de la singularisation)
  • D'autre part, la capacité à se socialiser (l'axe de la relation)
Les stades de développement se situent alternativement sur un axe et sur l’autre dans un mouvement de spirale comme le montre la figure ci-contre.

Le stade instinctif

De sa naissance à environ 5 mois, le bébé est mû par l’instinct de survie. Ce premier stade se situe sur l’axe de la singularisation : En effet, à sa naissance, le bébé devient un être physique différencié qui reçoit un nom. Le cordon ombilical est coupé et le voici sorti de la matrice nourricière qui lui fournissait chaleur, confort et nourriture. Il lui faut désormais s’exprimer par lui-même pour survivre. Cette étape est particulièrement périlleuse dans le développement car le bébé dépend entièrement de son entourage pour survivre et n’a pour s’exprimer que des moyens rudimentaires : pleurs, cris, hurlements, tension, détente, sourire aux anges... Il est dans une étape de « toute-vulnérabilité ».
Ce premier stade correspond aux premières phases du stade sensori-moteur de Piaget. Les mouvements sont des actions réflexes. Le bébé cherche à satisfaire ses besoins de façon très instinctuelle : il sait téter, trouver le sein et son pouce et cherche la chaleur et les contours enveloppants. Il réagit aux stimuli environnementaux mais n’a pas conscience de soi ni d’autrui, il ne fait pas de distinction entre lui et le monde. Il a besoin de se sentir enveloppé. Sa relation au monde est principalement kinesthésique et la manière dont on le touche, le prend dans les bras, et le nourrit est essentielle comme l’ont montré les recherches et expériences en haptonomie.

Le stade fusionnel

Le stade fusionnel dure environ de 4 mois à 2 ans. Le bébé réalise progressivement la différence entre le monde physique qui se trouve « au dehors » et son existence propre : il reconnaît ses mains et ses pieds comme faisant partie de son Moi physique distinct du monde extérieur. Cependant, il reste en fusion émotionnelle avec son entourage, et plus particulièrement avec sa mère : il croit que le monde ressent ce qu’il ressent, veut ce qu’il veut, voit ce qu’il voit. L’enfant projette également ses sentiments sur les choses qui ont des intentions : le doudou est gentil car il console, et la chaise est méchante car elle fait mal. C’est l’âge de la peur du noir, des cauchemars. Tout peut devenir source d’enchantement mais également d’épouvante.
Cette étape correspond à un approfondissement du stade sensori-moteur défini par Piaget. La perception du monde reste surtout sensorielle mais l’enfant interagit de façon plus élaborée avec le monde : il prend des objets de façon intentionnelle grâce à la coordination entre vision et préhension, teste les effets de ses actes (la fameuse petite cuillère jetée pas terre des dizaines de fois…) et en fait même varier les facteurs (la jeter en l’air, devant, derrière…). Il commence à marcher, son territoire s’agrandit et il gagne en autonomie. Il entre dans une phase « ambivalente » où il alterne la demande de bras protecteurs et la volonté de s’aventurer tout seul dans un monde qui l’attire.
L’enfant se bâtit progressivement une sécurité intérieure même quand la figure réelle de la protection n’est pas présente. Il a besoin d’objets transitionnels (le fameux « doudou »), de rituels d’endormissement ou de séparation pour favoriser une sécurité intérieure qui l’accompagne et le soutienne dans son exploration du monde.

Le stade égocentrique

Entre 2 et 5 ans environ, l’enfant traverse une étape égocentrique dans laquelle il découvre le courage de s’affirmer et le plaisir d’obtenir satisfaction. C’est l’émergence du Moi Psychique, la prise de conscience d’être ‘Je’… Ce stade correspond au stade préopératoire décrit par Piaget. L’enfant peut penser à quelque chose sans que la chose soit présente, imiter une action en différé : il appréhende le monde au travers des symboles. Mais sa perception égocentrique limite sa compréhension du monde : il croit que tout a été fabriqué par les êtres humains (artificialisme), il mélange les lois physiques et les lois morales (ex : les bateaux flottent parce qu’ils sont gentils), il croit les évènements ont un but (ex : les nuages avancent dans le ciel pour apporter la pluie).
L’enfant peut affirmer une chose et son contraire sans pour autant être gêné par l’incohérence. Son affirmation est très impulsive et peu réceptive à la raison et à la morale. Il tente d’imposer ses désirs par la force et de faire céder son entourage. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Il teste sa force, sa puissance émotionnelle mais également ses pouvoirs magiques... Son monde est rempli de héros qui, eux, peuvent changer les règles de la nature ou les règles sociales quand ils le veulent…
Comment passer ce cap difficile ? L’enfant de cet âge est, comme on l’a vu, peu accessible à la raison et à la morale. Aussi, est-il inefficace de s’évertuer à lui expliquer en détails le pourquoi des règles. L’enfant a besoin que sa puissance d’affirmation soit reconnue et valorisée et en même temps l’adulte doit canaliser cette puissance pour éviter qu’elle ne blesse. La tâche n’est pas si difficile que cela car l’adulte a des ressources bien supérieures à celles de l’enfant : sa force physique et son intelligence. Si l’enfant a besoin de bouger, de sauter, de crier, super ! mais dehors ou dans un coin autorisé, s’il veut frapper super ! si c’est sur l’oreiller ou le ballon, s’il veut mordre super ! mais dans la pomme. C’est l’approche de l’aikido : il ne s’agit pas de « casser » ou de bloquer la puissance de l’enfant car elle est essentielle à son développement, mais de la canaliser.

Le stade normatif
Le quatrième stade de développement est le stade normatif que l’enfant traverse entre 5 et 9 ans environ. Il répond au besoin d’appartenance à un ordre collectif qui canalise les pulsions et pacifient les relations. L’enfant reste très impulsif et ses pulsions se heurtent régulièrement, et parfois avec fracas, aux lois physiques (le feu brûle, les objets tombent, le temps passe sans qu’on puisse revenir en arrière…) et aux lois sociales portées par les adultes (on fait attention aux autres, on attend, on partage…). Il cherche l’apaisement apporté par un monde ordonné et protecteur dans lequel chacun a une place et un rôle à jouer. L’enfant se réfère aux personnes dont le statut est au dessus du sien (parents, enseignants, éducateurs…) pour savoir ce qui est bien ou mal, interdit ou autorisé. La parole des adultes devient la référence : « papa a dit que », « la maîtresse a dit que… ». Il accepte de jouer son rôle d’enfant dans une pièce écrite et mise en scène par les adultes et s’assure que les autres respectent autant que lui ce qui correspond à leur rôle. Il accepte de plus en plus de lâcher les bénéfices de la domination et devient sensible au respect des règles. Il est même parfois plus royaliste que le roi : il s’offusque lorsque l’on change le texte d’un conte qu’il connaît par cœur et dénonce avec véhémence des infractions aux règles posées par les adultes. Cette progression psychique correspond au passage du « deux au trois », du duel basé sur le rapport de forces à des relations avec un tiers, régies par des valeurs et des règles « venues d’en haut » et auxquelles chacun se doit d’obéir.
Les repères ainsi donnés lui permettent de déposer les armes et de s’intégrer dans un univers structuré et prévisible dans lequel il peut apprendre. Plutôt que de limites, ce dont a besoin l’enfant à ce stade, c’est d’ordre et de repères dans l’espace, le temps, les rôles de chacun. L’adulte l’aide en restant présent, bienveillant et ferme lorsque l’enfant est débordé par ses pulsions et ses émotions. Il peut le contenir physiquement avec bienveillance pour le protéger ou l’empêcher de nuire et plutôt que de dire « je ne suis pas d’accord, ça n’est pas possible » qui sont des expressions négatives qui restent focalisées sur « l’objet interdit », il peut guider son attention vers d’autres objets ou d’autres évènements afin de l’aider à traverser la frustration. A cet âge là, l’enfant passe encore très facilement d’un intérêt à un autre, d’une émotion à une autre, ce qui facilite sa guidance.

Comme on le voit jusqu’à présent, dans les différentes étapes présentées, la raison n’est pas encore réellement présente. Et pour cause car les capacités logiques et rationnelles ne s’acquièrent que progressivement. Ce n’est que vers 7-8 ans que l’enfant acquière une pensée plus argumentée et cohérente, et notamment qu’il cherchera à comprendre les raisons pour lesquelles quelque chose est interdit ou demandé. C’est en effet dans le courant suivant, rationnel et individualiste, l’enfant s’interroge de plus en plus sur le monde, devient plus logique et détecte les incohérences. Les explications l’aident à comprendre et accepter les lois physiques et sociales. Et c’est encore plus tard, vers l’âge de 11-12 ans qu’il développera éventuellement l’empathie.

Plus l’adulte prend en compte les capacités de l’enfant, plus son autorité devient efficace et bientraitante. Il aide l’enfant à consolider les ressources que chaque étape lui apporte et il peut accompagner plus sereinement les passages d’un stade à l’autre, moments de « crise » où l’enfant aimerait tout à la fois grandir et rester petit…

Véronique Guérin

Une version légèrement raccourcie de cet article a été publiée dans non-violence actualité..

lundi 29 septembre 2008

Le mal un concept dynamique


Voilà un article qui a été publié dans La Revue de Psychologie de la motivation, Janvier 2005. Il y est question de la Spirale Dynamique. Nos réflexions ont pas mal évoluées depuis, mais il nous paraissait tout de même important de republier cet article dans son état initial.

Parler du mal est une gageure car le sujet est large, a été souvent abordé et génère souvent des prises de position passionnées. Certains voient le mal partout, d’autres semblent hypnotisés par les situations illustrant le mal par leur cruauté extrême et réduisent la problématique dumal à son expression la plus insupportable. Enfin, la réflexion philosophique et théologique qui s’interroge sur le paradoxe entre l’existence du mal et la toute bonté du créateur laisse de côté la dimension psychique. Il est pourtant essentiel d’aller à la rencontre du mal, sans l’occulter ni en surestimer son pouvoir, pour en comprendre sa nature et ses mécanismes. On se donne ainsi plus de chances d’éviter d’être happé dans son sillage et de participer consciemment ou inconsciemment à sa propagation. Nous proposons de l’aborder dans sa dimension individuelle et collective, via le modèle de la spirale dynamique. Nous exposerons d’abord les causes possibles du mal, puis la forme que peut prendre ce mal en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société, pour enfin présenter quelques pistes de travail susceptibles d’aider à de canaliser le mal et d’en réduire ses effets.

1. Les sources possibles du mal

Nous proposons de définir comme participant au «Mal» toutes les actions qui blessent autrui et de focaliser notre réflexion sur les actions dont l’auteur est un être humain. Dans ce cadre, les trois racines essentielles du mal sont l’ignorance, la peur et la blessure. L’ignorance, ou plus exactement la croyance limitante qui place un voile devant les yeux, est la première des sources du mal : « Je ne sais pas que je blesse ». Cette ignorance est liée au niveau de conscience d’une époque : du temps de l’esclavage, qui s’indignait de ce que l’on faisait vivre aux esclaves ? Si la femme est la propriété de son mari, qui s’indignera des humiliations, des coups, de l’enfermement ou d’un meurtre? Si les vaches ne sont qu’un futur steak dans notre assiett qui s’émeut de la mise à mort d’un troupeau entier pour cause de vache folle ?
La deuxième cause du mal est la peur. Certes, la peur et la méfiance sont essentielles pour survivre dans un monde où les ressources sont rares, les prédateurs ou les rivaux nombreux. L’état de vigilance et le combat sont nécessaires. La peur de l’inconnu, de la différence, du changement sont inscrites dans notre expérience collective humaine comme utile à la protection de l’espèce. Cependant, cette peur est parfois entretenue même si le contexte s’est adouci et permettrait un désarmement.

Enfin, la troisième cause qui participe à la propagation du mal, et sans doute celle qui a été le plus mise en évidence au XXème siècle avec le développement de la psychologie, est la souffrance issue de la blessure : blessures physiques et psychiques, humiliations reçues par les individus et les peuples. Ces blessures peuvent être le résultat d’individus ou de groupes qui eux-mêmes ont agi par ignorance, par peur ou à la suite de blessures.
La peur, l’ignorance et la réaction aux blessures se conjuguent pour participer à l’incarnation et à la diffusion du mal, et se déclinent différemment en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société dans laquelle il se trouve. Afin d’éclairer cette évolution, nous nous appuierons sur le modèle de la spirale dynamique.

2. Les sources du mal selon le stade de développement

Nous avons présenté dans un article précédent [Ferber & Guérin, 2004] le modèle de la Spirale Dynamique qui propose une vision globale des stades de développements individuel et collectif. Pour Graves, Beck, Cowan [Beck & Cowan, 1006] d'une part, et Wilber [Wilber 2001] d'autre part, notre vision du monde évolue par stades ou courants. Chaque stade a ses propres références, symboles, représentations, manières de penser et d’agir. En d’autres termes, un niveau est caractéristique de valeurs et de perspectives que l’on retrouve communément dans le développement des civilisations et individus. Ces niveaux s’organisent le long de deux cycles : le premier cycle comprend les niveaux instinctifs (survie), tribal (valeurs familiales et croyances magiques-animistes), égocentrique (affirmation du moi, loi du plus fort et dieux de pouvoirs), normatif (règne de l’ordre autour d’une autorité transcendante caractérisant ce qui est bien ou mal), individualiste (rationalité et individualisme, compétition et maîtrise rationnelle du monde) et empathique (relativisme, subjectivité, partage des affects et déconstructivisme). Le second cycle, dont on voit tout juste les prémisses, comprend essentiellement le niveau intégratif quiconsiste à intégrer les principaux aspects des niveaux du premier cycle en tenant compte de leurs apports et de leurs limites.

Chaque niveau induit, au sein de sa propre perspective, une idée du mal qui lui est propre.

Le mal au niveau instinctif
Au niveau instinctif, pratiquement inconscient et animal, il n’y a pas de conscience du mal, seulement une recherche des éléments fondamentaux (aliments, chaleur, protection) permettant la survie immédiate. Dans les premiers mois de sa vie, l’enfant ne reconnaît pas l’autre comme un être propre, il réagit pratiquement sous une forme de stimulus-réponse. C’est la phase sensori-motrice de Piaget. Sa vitalité s’exprime de façon très frustre, avec les moyens du bord : cris, pleurs, sourire, détente. Son besoin de prendre, de mordre peut être l’expression d’une vitalité exprimée de façon rudimentaire.

Le mal au niveau tribal
Au niveau tribal, le monde est vécu comme un assemblage d’esprits bienveillants ou malfaisants. La magie est alors une tentative pour apprivoiser les forces mystérieuses de la nature, émanation de la Déesse mère toute puissante. La peur fondamentale est celle du néant, du chaos, des démons qui vivent dans l’autre monde, au delà de ce que l’on peut voir. Sur le plan individuel, c’est la peur du noir et des images terrifiantes et puissantes que les arguments rationnels n’arrivent guère à calmer. L’enfant a besoin d’objets de protection (doudou..) et du cocon maternel pour atténuer ses terreurs. Mais cette matrice rassurante risque de devenir enfermante et impulse donc un mouvement vers le niveau égocentrique.

Le mal au niveau égocentrique
Le niveau égocentrique, grâce au développement du moi, apporte une ouverture au risque d’engloutissement matriciel du niveau tribal. Les mythes sont ceux du héros pourfendant le dragon de la Déesse mère. Les dieux paternels (Odin, Zeus, Gilgamesh, Amon-Ra, etc.) prennent le pouvoir et tentent d’asservir l’enfer en établissant des rituels de longue vie après la mort. Mais, en conséquence, ils engendrent une autre vision du mal : la volonté de chaque Moi d’asservir les autres Moi à ses propres désirs. La règle du jeu devient celle du maître et de l’esclave « je te domine ou je suis dominé par toi ». Le bon c’est le héros, le mal c’est le méchant, celui dont l’inflation du moi n’a pas de limites, celui qui s’affirme sans se préoccuper de l’autre, celui qui a fait alliance avec les forces du mal, avec les démons de l’enfer du niveau précédent. Sur le plan individuel, l’enfant augmente ses pouvoirs, il prend conscience de son influence sur le monde et aimerait tellement être (rester ?) le maître du monde Il veut être le plus fort, imposer sa loi ; il expérimente sa capacité à s’affirmer, à dire ‘non’, à influencer le monde. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Cette phase égocentrique présente deux risques : que l’on laisse devenir le maître du monde en cédant à tous ses désirs, ou qu’on casse sa vitalité en le blessant physiquement et psychiquement. Dans les deux cas, on nourrit l’ombre en lui !

Le mal au niveau normatif
Le niveau normatif, se présente comme une réponse à ce débordement égocentrique : apparaît un Ordre inspiré par un Dieu tout puissant, une Loi absolue qui établit une séparation fondamentale et claire entre le Bien, le Bon et le Beau d’une part, le Mal, le Mauvais et le Laid d’autre part. Celui qui transgresse cet ordre est considéré comme coupable, pervers, hérétique. L’impulsivité, si chère au niveau égocentrique, est contenue par la Loi et la culpabilité. Sur le plan individuel, l’enfant doit se confronter progressivement à la loi, aux règles nécessaires pour vivre ensemble. Le mal, à ce niveau, est incarné par les penchants naturels de l’être humain, la puissance de l’Ego du niveau précédent, mais aussi par tout ce qui n’entre pas dans la règle, tout ce qui ne suit pas l’ordre voulu par Dieu. Le mal est alors représenté par une figure unique, Satan, presque aussi puissante que Dieu, qui combat perpétuellement les forces du Bien. Faire appel à des concepts comme l’axe du Mal, c’est se situer précisément à ce niveau de développement. L’introduction de la raison à ce niveau, induit le problème de la théodicée : comment Dieu qui est le bien et qui a tout créé peut il créer un monde dans lequel le mal existe ? Toute la théologie, depuis Saint Augustin a été d’essayer de résoudre ce problème, sans vraiment y parvenir totalement.

Le mal au niveau individualiste
Une manière de résoudre ce paradoxe est justement de passer au niveau rationnel individualiste, où toute transcendance est exclue. Ici, seul règne le monde immanent, rationnel et désenchanté du scientifique où l’individu est roi. Dans ce monde rationnel, il n’y a plus de Bien et de Mal transcendant, mais des utilités. C’est le lieu où les intérêts des uns affrontent les intérêts des autres. Le mal que l’on combat par les lumières de la Raison est représenté par l’obscurantisme religieux et aussi par tout ce qui peut prendre l’apparence d’une hiérarchie de statuts issus d’un ordre transcendant. A ce niveau, réapparaissent la compétition et la rivalité. Bien qu’il ne porte plus le visage du méchant, l’Autre est celui avec lequel il faut entrer en concurrence encore et toujours. La peur de perdre et d’être méprisé conduit à la spirale de l’affrontement qui laisse peu de répit. Le Moi qui gagne, peut certes en ressentir une grande jouissance, mais il n’est pas à l’abri de la chute, de la dépression, de la « fatigue d’être soi » [Ehrenberg 2000] et de l’absence de sens de la vie.

Le mal au niveau empathique
Pour sortir de ce combat épuisant, le niveau empathique réintroduit le ressenti, la subjectivité et la relation avec l’autre. La raison et la compétition sont mises au ban, mais aussi les valeurs des niveaux égocentriques et conformistes : l’affirmation, la puissance, l’agressivité sont insupportables, la hiérarchie, l’autorité, les règles, la frustration sont ramenées à des aliénations ou abus de pouvoir. Chacun doit pouvoir être entendu et respecté. Les opinions sont placées au même niveau « à chacun sa vérité ». Certaines valeurs du niveau tribal réapparaissent, au risque d’une régression vers le côté magique et animiste comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». Le problème du niveau empathique c’est de tout mettre sur le même pied d’égalité, de rejeter toutes les hiérarchies, au risque de laisser la porte ouverte à toutes les croyances, et notamment de valoriser les valeurs magiques et animistes comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». De ce fait, le niveau empathique, par son opposition aux niveaux normatifs et individualistes, ne sait pas très bien réagir devant la brutalité du niveau égocentrique, ne sachant apporter que des messages de paix et de non-violence pour faire face à la violence et aux conflits.

La solution ici va encore passer par le passage au stade suivant, le niveau intégrateur, qui consiste à intégrer les valeurs des niveaux précédents. Il n’est plus alors question d’affirmer que ses propres valeurs sont les bonnes, tandis que celles des autres ne valent rien ou ne sont porteuses que de violence et de mal ; il s’agit maintenant de reconnaître les qualités de tous les niveaux du premier cycle. L’enjeu consiste à sortir de l’opposition entre affirmation et écoute de l’autre, puissance et accueil, rigueur et souplesse, émotion et réflexion, connaissance intérieure et relation à l’environnement, objectivité et subjectivité, rationalité et spiritualité, pour travailler à leur intégration. Par exemple, les lois du niveau normatifs sont intégrées à l’affirmation du niveau égocentrique et à l’affectivité partagée du niveau empathique. Elles ne sont plus d’origines divines, mais produites collectivement, par des procédures rationnelles qui prennent en compte le ressenti des uns et des autres, pour permettre à chacun de se sentir en sécurité, de s’affirmer en s’ouvrant aux autres et au monde.

3. La dynamique du mal

Comme nous venons de le voir, chaque niveau introduit et développe sa représentation du mal selon deux axes. En premier lieu chaque niveau considère comme sources de Mal, car causes de blessures, les valeurs du niveau précédent. Par exemple, le débordement égocentrique est considéré comme mauvais par le niveau conformiste et doit être réprimé. Mais chaque niveau induit aussi, comme conséquence de ses propres croyances nécessairement limitantes, une certaine idée du mal qui lui est propre (les démons du niveau tribal, le « méchant » égocentrique, le Satan conformiste ou le rival rationnel), et qu’il tente de combattre à ce niveau, mais sans y parvenir totalement. En effet ce Mal est consubstantiel aux valeurs conscientes de ce niveau et entraîne inévitablement des blessures. qui ne pourront être totalement résolues qu’au niveau suivant, lequel produira aussi un mal, etc. Le tableau 1 résume cette vision dynamique du mal le long des différents niveaux de développement.

De ce fait, l’ignorance, sous forme de croyances limitantes, de peurs du changement, de l’inconnu et de la perte, participent, à la génération consciente ou inconsciente de la souffrance envers soi-même ou envers les autres. Ces blessures portent en elles deux premières réactions possibles:
  • une régression à un niveau de conscience inférieur : par exemple, si le cadre posé par le niveau conformiste ne me protège pas suffisamment ou n’est pas capable de me sanctionner avec justice, alors autant revenir au niveau égocentrique, en me faisant justice moi-même.
  • Un renforcement des valeurs du niveau (qui rejoint le concept de « toujours plus » élaboré par l’école de Palo Alto) : si la personne refuse d’intégrer la règle, alors l’intensité de la sanction est augmentée. Au niveau tribal, les démons doivent toujours être combattus par les procédures magiques adéquates, et si elles ne fonctionnent pas, c’est que l’on n’a pas appliqué le rituel parfaitement.
Ces réactions continuent de participer à l’augmentation de la blessure car elles restent dans le connu, dans le cadre habituel qui ne fonctionne plus et ne remettent pas en question les croyances ou peurs qui ont participé au mal.

La troisième réaction consiste à porter un regard nouveau sur cette blessure, à la soigner, et à lui donner un sens de manière à faire évoluer croyances et peurs. Dans ce cas, la souffrance devient alors le déclencheur de la transformation et du renouveau. Lorsque les réactions habituelles (renforcement des valeurs du niveau et/ou régression au niveau précédent) s’avèrent inadéquates pour soigner la blessure et apporter des solutions, l’être humain, le groupe, ou l’institution sont obligés de changer! De façon plus précise, on constate également une alternance entre les niveaux centrés sur l’individu et ceux centrés sur le collectif. En effet, les niveaux centrés sur l’individu favorisent l’affirmation au risque de la violence envers les autres, les niveaux centrés sur le collectif cherchent à protéger l’individu au risque de l’enfermer, la « violence de l’araignée« [Clerc 2004] qui étouffe la proie dans sa toile par opposition à celle du tigre des niveaux centrés sur l’individu.

4. Comment sortir de la dynamique du mal

Comment favoriser un développement individuel et collectif susceptible d’éviter de participer à l’incarnation et à la diffusion consciente ou inconsciente du Mal ? Comment sortir de cette dynamique du Mal du premier cycle, en agissant au niveau intégrateur ?

Une blessure, même légère, provoquée par des insultes, des mots sexistes ou racistes, des humiliations, ou des exclusion peut, si elle n’est pas reconnue et soignée, s’aggraver et réactiver des peurs et des difficultés d’apprentissage. Elle porte en son sein le développement de la colère, de la rancœur, du ressentiment, de la haine. Elle légitime la vengeance. Elle est au cœur des querelles de famille, de sexe, de peuples, de religions. Cette blessure encore douloureuse rend difficile la réouverture à l’autre et au changement. Elle rigidifie le psychisme, la représentation du monde et par conséquent engendre de la brutalité et du rejet qui conforte chacun dans sa méfiance.

Comment soigner ses blessures? Essentiellement déjà grâce à ces lieux ou l’on parle (entretiens individuels, groupes de paroles ou d’échanges de pratiques, médiations…) et où l’on est écouté avec empathie et dans une acceptation inconditionnelle. Cette écoute, non jugeante et qui s’abstient de juger, de donner des solutions ou de minimiser aide à mettre en lumière cette souffrance, à déculpabiliser et à s’en dissocier. Les établissements qui mettent en place ces lieux de parole pour les professionnels (travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs…) voient d’ailleurs la dynamique des équipes se transformer, la qualité du travail augmenter et le nombre d’arrêts maladie baisser. Plutôt que d’attendre, pour intervenir, que la blessure soit profonde et que les tensions et la haine se soient installées, il est beaucoup plus efficace d’intervenir en prévention. Il est essentiel que cette dimension psychique et relationnelle ne reste pas enfermée dans le domaine de la maladie et du soin mais prenne progressivement sa place dans le domaine du développement et de la formation de tout être humain [Guérin 2001].

C’est pourquoi, la formation dès le plus jeune âge aux mécanismes psychiques et relationnels en jeu dans le développement de l’individu, est essentielle. De même que l’on apprend aux enfants à lire et à écrire, on peut leur apprendre à communiquer et à développer leurs compétences relationnelles : savoir prendre soin de soi, se protéger, s’affirmer sans agresser, porter attention aux autres, coopérer… Au Québec, ces compétences sont enseignées depuis de nombreuses années dans les écoles primaires [Bessel 1985]. En France, des expériences sont menées ici et ailleurs pour enseigner aux élèves comment gérer les conflits en mettant hors jeu la violence, devenir médiateur, coopérer, etc. Pour être efficaces, ces formations ne s’adressent pas uniquement à l’intellect et à raison. Elles interpellent également le corps et les émotions. Cette réintégration du corps, des émotions, de la raison et de l’intuition, s’avère essentielle pour que nos actes puissent incarner nos valeurs, sortir de l’engrenage du mal et participer à plus d’humanité. C’est par l’attention portée à cette dimension psychique que l’on peut progressivement se libérer d’une humiliation personnelle, familiale ou ethnique, transformer un désir de vengeance en pardon, et passer du combat contre l’ennemi à une présence et un engagement patient de progression.

Jacques Ferber, Véronique Guérin

Revue de psychologie de la motivation, 2005.


















































Niveaux Besoin qui a motivé le
passage
Croyances limitantes Blessures générées
Instinctif Physiologiques Totale (inconscience) Traumatisme physique
Tribal/

magique
Protection : Se protéger du néant,
du chaos
Le monde est la proie de forces animées
par des esprits
Enfermement fusionnel dans la tribu, pas d’individu

Egocentrique/

impulsif


Affirmation : sortir de la matrice fusionnelle Dominer pour survivre Stress du chef pour garder sa place, humiliation
du vaincu
Normatif/

hiérarchique
Protection : Se protéger du
barbare sauvage. Appartenance.
Il existe un ordre transcendant qui dit ce qui
est le Bien et le Mal
Enfermement dans un rôle prédéfini.
Immobilisme, abus de pouvoir,névroses, culpabilité/normes
Individualiste/

rationnel
Affirmation : libre-pensée par le savoir
et la raison l’objectivité, le droit, la justice Méfiance
envers le pouvoir, les systèmes hiérarchiques, les contraintes
Le monde est une horloge dont on peut comprendre
les mécanismes, la réussite individuelle est essentielle
stress de la compétition, fatigue d’être
soi. Culpabilité face à l’échec, dépendance à la
réussite
Empathique/

pluraliste
Protection : Protéger les plus faibles,
limiter le pouvoir des plus forts, Diminuer la compétition et favoriser
la coopération
Il faut construire des règles de façon
consensuelle pour protéger les faibles pas d’objectivité mais
une “intersubjectivité”
Peur de s’affirmer par peur de blesser Manipulation
pour s’affirmer de façon détournée Difficulté à agir
car recherche permanente du consensus
Intégrateur/

systémique

Affirmation: hiérarchies
de compétences, apposition, intégration, fluidité


Affirmation et protection sont complémentaires Encore mal identifiées..

Table 1. Les besoins, ignorances et blessures en fonction des stades de développement

Bibliographie
Beck D., Cowan C., Spiral Dynamics, mastering values, leadership and change. Blackwell Publishing, 1996.
Bessel H., Le développement socio-affectif de l’enfant, Eds Actualisation, 1985.
Clerc O., Le tigre et l'araignée. Les deux visages de la violence. Eds. Jouvence 2004.
Ehrenberg A. La fatigue d’être soi. Dépression et société. Eds. Odile Jacob. 2000.
Ferber J., Guérin V. De la réussite individuelleau chemin d’individuation, Revue de la psychologie de la motivation, n°37, 2004.
Guérin V., A quoi sert l’autorité ? Eds Chronique sociale, 2001
Wilber K., A Theory of Everything : An Integral Vision for Business, Politics, Science and Spirituality. Shambhala Publications, 2001.
http://www.spiraldynamics.co Site contenant beaucoup d’informations et de liens concernant la Spirale Dynamique.

samedi 20 septembre 2008

Michel Henry et la phénoménologie de la vie


Je viens de lire quelques articles de Michel Henry, un philosophe français du 20 ème siècle, phénoménologue et héritier de la grande tradition de la phénoménologie française, de Merleau-Ponty à Ricoeur en passant par Lévinas. Il est mort en 2002, et un site lui est consacré: www.michelhenry.com/
J’ai été attiré par cet homme immédiatement, et notamment par ce qu’il dégage, par son regard dans ses photos. En plus il fait de la phénoménolo
gie et j’ai toujours eu l’impression que la phénoménologie constitue le chaînon manquant entre la raison et la spiritualité. Et Michel Henry est pour moi ce chaînon manquant. Donc je suis ravi...

Sa philosophie se présente comme une phénoménologie radicale (ce sont ses termes), c’est à dire une philosophie qui va au delà de la problématique de l’intentionnalité et de la conscience. En gros, la phénoménologie, depuis Husserl, s’est penché sur le processus par lequel le monde des phénomènes nous apparaît. Ordinairement, nous avons conscience des choses qui nous entourent, en faisant comme si le monde était donné, comme si nous n’avions plus qu’à le cueillir tout prêt. Mais en fait, le monde n’est pas donné, il apparaît à notre conscience. Ce que fait la phénoménologie c’est entrer dans cette manière qu’à le monde de se donner à nous, en prenant de la distance par rapport à cette donation, en explicitant ce qui nous paraît comme aller de soi. De ce fait, et on peut la phénoménologie peut être définie comme une conscience de la conscience des choses. Comme le dit Michel Henry :
“les onta (les choses) ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et en quelque sorte par eux-mêmes, comme les substrats de leur qualités: ils ne sont tels précisément que grâce à l’ensemble des opérations subjectives qui les font voir et les portent ainsi dans leur conditions de phénomènes – Husserl dit: qui les constituent.”

La phénoménologie est très proche, d’après moi, des philosophies et religions orientales. D’après celles-ci, le monde est maya, illusion, c’est à dire qu’il n’est pas comme il nous apparaît et qu’il faut aller plus loin. Il faut faire un travail de décentration important, et notamment d’aller au delà de la réflexion mentale pour vider son esprit de toutes les représentations, de tous les jugements qui font écran entre le monde et nous. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a plusieurs écoles orientales: certaines considèrent qu’il n’est pas possible de connaître le monde tel qu’il est vraiment, car il y a toujours un voile entre le monde et nous, et d’autres prétendent au contraire qu’on peut accéder à l’être en soi. Dans les deux cas, cela provient d'une mise entre parenthèses du jugement, des processus de catégorisation qui empêchent d’atteindre le coeur du monde. Comme l’a montré Kant, dans sa critique du jugement, il n’est pas possible d’atteindre l’être en soi par l’entendement, car tout jugement, toute catégorisation dirions nous aujourd’hui, nécessite des mécanismes conceptuels fondamentaux (on dirait ‘primitifs’ en informatique car ils sont à la base de notre cognition) qui sont à la fois les mécanismes essentiels par lesquels la connaissance est possible, et, en même temps, constituent les limites de notre entendement.
Husserl a été plus loin en montrant que dès la perception, ce mécanismes de projection est en jeu. Les travaux de psychologie cognitive et les neurosciences ont été dans le même sens que Kant et Husserl en montrant tout le caractère construit de nos perceptions et de notre entendement.
Husserl s’est intéressé essentiellement à la conscience, en mettant en évidence l’ego transcendantal, ce que les hindous appellent “l’atman”, et ce que les courant spirituels nomment, le Soi, le pur Témoin, lequel n’est pas notre ego empirique, le “je“ fondamental qui ne peut pas être objet de quelque chose et qui est la partie spirituelle et divine de chaque être (“Ehyeh Asher Ehyeh” Je suis celui qui suis dit YHWH à Moïse dans la scène du buisson ardent).
Michel Henry va plus loin en montrant que la conscience et l’intentionnalité ne sont pas les manières primitives d’entrer en relation avec le monde, car nous sommes engagés en permanence dans ce processus qui nous dépasse tout en étant si proche et si évident et qu’il appelle la vie. Ce n’est plus de conscience qu’il s’agit mais de sensibilité corporelle, et pour utiliser le terme de Frans Veldman, l’inventeur de l’haptonomie, d’affectivité. Je trouve amusant qu’un philosophe phénoménologue retombe sur les intuitions du tantra (qu’on retrouve un peu aussi chez Merleau-Ponty): en allant jusqu’au bout de leur raisonnement, les phénoménologue débouchent sur un au-delà du mental, un au-delà de la raison, et tombent sur la source de toute chose, qui est à la fois extrêmement proche puisque je fais partie de cette vie, partie de tout cela, que je le veuille ou non, et en même temps se situe au delà de toute catégorisation rationnelle. Bon, le tantra présente l’avantage de déboucher aussi sur des pratiques qui permettent de vivre cette relation au monde en se dégageant justement de ces projections et de ses jugements qui nous voilent la vie, en mettant l'accent sur la double polarité de l'être, à la fois Shiva, pure conscience, et Shakti, ce qui épouse la matière.

Néanmoins, Michel Henry souffre, comme beaucoup de phénoménologues (Husserl, Heidegger, Levinas) d’un rejet de la science et de la démarche scientifique. Que la science soit limitée du point de vue de l’accès à l’Etre, puisque elle suppose que le monde est directement donné, c’est une chose. De rejeter sa capacité à approcher le fonctionnement de l’ensemble des choses, et notamment de notre propre fonctionnement, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain d’après moi. La science propose une manière extrêmement puissante d’aborder le réel, et je ne connais aucune phénoménologie qui puisse nous expliquer comment le monde fonctionne, quelles sont les lois ou modèles qui permettent d’expliquer sa dynamique? Si nous avions fait uniquement de la phénoménologie nous vivrions encore dans des cavernes en nous éclairant difficilement de la lumière du feu (bon, ok, j’exagère...). Mais à côté de cela nous aurions certainement développé de grandes capacités de méditations. C’est un ce qui s’est passé en orient avec le yoga, le tantra et le bouddhisme qui ont permis d’accroître notre connaissance sur notre propre fonctionnement.
De plus, et je pense que c’est un argument important: la science fait partie de la vie tout en se retournant contre elle. Je reviendrai sur ce thème qui est essentiel dans une compréhension développementale de la vie.

mercredi 28 mai 2008

Société et thérapie : de la névrose à la conscience…


Chaque société transmet des valeurs, des croyances et des comportements et l’environnement familial et culturel structure le développement psychisme de l’individu : il peut générer des blocages mais également soigner des dysfonctionnements.

Pour mieux comprendre les enjeux actuels concernant la santé psychique, regardons de plus près le regard que la société lui porte au cours du XXème siècle. Jusqu’au début du XXème siècle, la société occidentale est normative (niveau Bleu de la Spirale) : elle assigne à chacun une place en fonction de son sexe et sa naissance et différencie clairement le Bien du Mal. L’individu doit se plier à la morale collective et se mouler dans la place qui lui est réservée. Cet environnement sociétal apporte une stabilité sécurisante et favorise un sentiment d’appartenance et de protection. En revanche, en punissant tout comportement qui met en cause « l’ordre social », il génère du refoulement : les sensations, émotions et pensées de l’individu qui ne rentrent pas dans le « moule » sont réprimées. Le déséquilibre psychique qui en découle est la névrose, à savoir un conflit psychique refoulé. L’individu est coupé en deux : il laisse voir ce qui est acceptable et cache ce qui est honteux. L’énergie psychique est inhibée et s’exprime sous forme pathologique : obsessions, phobies, transgressions… La prise en charge psychologique qui jusqu’alors était du ressort des religieux (exorcisme, confession…) passe dans les mains de la psychanalyse qui accompagne la prise de conscience des refoulements pour sortir des blocages.

Puis, au cours du 20ème siècle, la société normative fait place progressivement à une société de plus en plus rationnelle (niveau Orange de la Spirale) qui ne souhaite plus uniquement des citoyens obéissants se conformant aux valeurs et croyances collectives, mais des personnes instruites, qui développent une réflexion individuelle leur permettant de penser et même de voter ! La société se veut plus juste et égalitaire. Chacun est invité à évoluer (le fameux ascenseur social), à questionner et à réfuter les savoirs et hypothèses à coups d’argumentations pour démêler le vrai du faux, et à faire évoluer les savoirs et l’organisation de la société. On se réfère non plus à une Vérité révélée mais à une vérité objective qui s’accorde avec les faits observés. Du coup, l’énergie psychique est mobilisée pour réussir, la curiosité de l’être humain peut s’exercer sans être brimée, on peut apprendre, comprendre, agir. C’est une première libération : lorsque les faits observés sont en conflit avec sa conception du monde, on cherche à comprendre. Mais l’avènement d’une société rationnelle et individualiste a apporté aussi quelques maux : d’une part, l’obsession de l’autonomie a mis à mal le sentiment d’appartenance, réduit les liens interpersonnels et sociaux et donc généré de la solitude ; d’autre part, la focalisation sur la compétition et la réussite individuelle, a engendré du stress et de la dépression. En effet, dans une société ou la compétition est ouverte à tous, où aucune porte n’est fermée a priori, on se doit de réussir pour être reconnu et l’on se sent responsable de ses échecs scolaires, professionnels ou même affectifs. L’individu se retrouve alors embarqué dans une course en solitaire, dans un besoin de reconnaissance jamais satisfait et une perte du sens de sa vie. Dans une société rationnelle, ces « crises » sont interprétées comme un dysfonctionnement de l’appareil psychique qu’il s’agit de réparer, une pathologie dont le diagnostic et le soin sont du ressort de la psychiatrie.

Le troisième courant, pluraliste-empathique (niveau Vert dans la Spirale), qui a vu le jour à la fin des années soixante, ne réduit plus l’individu à un « objet d’étude » qu’il faut analyser mais appréhende la personne dans sa globalité, sa subjectivité et son développement. La santé psychique consiste à devenir plus conscient de son état intérieur. Il ne s’agit plus de trouver la vérité objective mais d’être vrai, de mettre en accord et en cohérence son intériorité et ses actes sans se juger. Les sensations, émotions et pensées sont mises en lumière de manière à résoudre les dissonances et conflits psychiques. En acceptant sa propre subjectivité, on développe, du coup, l’empathie qui consiste à imaginer le point de vue d’autrui et à ressentir son intériorité. Cette vision de la santé psychique est issue de la psychologie humaniste, et non plus de la pathologie, invite à prendre soin de soi et des autres, sans attendre d’être malade ! Cependant, la nouvelle génération est moins névrosée mais plus intolérante à la frustration et dépendante de ses pulsions. La peur de blesser l’intériorité de l’enfant, le désir qu’il choisisse sa vie en conscience dès le plus jeune âge, la confusion entre frustration et souffrance génèrent nombre de « nourrissons géants », comme les appelle B. Cyrulnik, angoissés, hyperactifs, à la recherche de « doudous » sécurisants (conduites addictives) ou de sensations fortes (conduites à risques). Chaque culture a donc ses maux…

Ces trois visions du monde (normative, rationnelle et empathique) éclairent les conflits actuels sur la santé psychique, en particulier, en France, où une culture hyper rationnelle a induit une forte méfiance vis-à-vis des pratiques thérapeutiques intégrant le toucher, les émotions ou la spiritualité. Seule la psychanalyse est tolérée, du fait sans doute de son antériorité et de la prédominance donnée au verbe. Pourtant, ces trois visions, loin de s’opposer, viennent chacune apporter un élément essentiel à la santé psychique : la culture normative donne des repères collectifs clairs sur les comportements autorisés ou non, la culture rationnelle permet de soigner les pathologies psychiques et, enfin, la culture empathique favorise la connaissance de soi et l’empathie envers autrui, compétences essentielles au développement psychique sain L’enjeu actuel consiste à sortir de ces oppositions réductrices et épuisantes pour articuler avec souplesse leurs apports respectifs. Il en va de la santé psychique de chacun et de la société dans son ensemble !

Une première version de cet article a été publiée en 2007 dans Non Violence Actualité.

vendredi 16 mai 2008

Sarcelle ou jaune?


Je viens de recevoir le livre de K. Wilber intitulé "livre de la vision intégrale" de Ken Wilber. C’est la traduction en français de son livre Integral Vision. Mise à part la couverture laide à pleurer, avec une photo de Wilber qui date de plus de 10 ans, il est très bien traduit. C'est donc une très bonne introduction à la pensée intégrale, même cela donne peut être une vision relativement superficielle de la pensée intégrale. J'ai peur que ceux qui s'y intéressent prennent le livre croient que la vision intégrale se résume pas à AQAL, et qu'ils ne voient pas toutes les conséquences de cette forme de pensée..

Mais j'attendais surtout ce livre pour savoir comment ils traduiraient la couleur « teal » en anglais, sorte de vert canard avec un peu de bleu.. Ils ont trouvé la solution. Les traducteurs, Maurice Brasher et Myriam Mara, ont trouvé: il s’agit de la couleur « bleu sarcelle » (que l’on peut aussi appeler « sarcelle » tout court). J’ai regardé dans des nuanciers et effectivement cette couleur existe.


Néanmons, je persiste à penser qu’il y a eu une grave erreur dans le système de Wilber lorsqu’il a utilisé la couleur teal pour parler du niveau jaune de la spirale (niveau appelé aussi early vision logic dans les écrits plus anciens de Wilber). Puisque même en anglais, teal, ce n’est pas une couleur très parlante, il a centré le niveau Integral quelque part entre teal (ou Jaune pour la Spirale) et turquoise.

De ce fait on peut se poser une question: qu’est ce qu’un stade? Le nombre de stades est il fixe ou non? Finalement pour Wilber ce n’est pas très important qu’il y ait 4, 6, 8 ou 12 niveaux dans le développement. Pour lui le développement est continu et les phases se suivent les unes aux autres sans rupture.. En même temps, il est bien conscient que certains développements, par exemple de Bleu à Orange ou d’Orange à Vert, ne se passent pas si facilement que ça.. De ce fait, ces stades peuvent être considérés comme relativement stables. D’autre part, et là je le porte au crédit de la Spirale Dynamique, les stades de développement correspondent aussi à une perspective plus individuelle ou plus collective. Il y a un balancier entre valeurs centrées sur l’individu ou sur le collectif (ce que la Spirale appelle le sacrifice de soi). Dans le cadre de la Spirale Dynamique, le nombre de niveaux est donc bien défini, et c’est pourquoi on peut parler de balancier lors d’un passage d’un niveau à l’autre.

Inversement, on pourrait dire que la Spirale a dû mettre en avant des niveaux intermédiaires (par exemple BLEU, BLEU-orange, bleu-ORANGE, ORANGE) pour caractériser des transitions du passage de Bleu à Orange. Mais ces transitions sont plus le résultats d’intuitions que d’études très sérieuses (Note: si de nombreuses études ont été faites sur le développement individuel et collectif, toutes les études portant sur la Spirale Dynamique elle-même datent de Clare Graves et maintenant de C. Cowan.. On ne peut pas dire que les critères de scientificité soient réellemet satisfaits (pas d’études réalisées par d’autres auteurs, pas de publications dans des revues ou conférences scientifiques évaluées par des pairs, etc... C’est pourquoi la Spirale a en fait, du point de vue scientifique, la valeur des modèles de Management, c’est à dire une valeur assez faible dans le champ scientifique. Ce qui n’enlève d’après moi aucune valeur à la Spirale, mais réduit un peu les affirmations tapageuses de certains évangélistes de la Spirale, et de Cowan en particulier).

De ce fait, la question demeure: au delà des appellations (Jaune ou Sarcelle/Teal) le nombre de stades est il fixe, ou bien les développements s’effectuent ils de manière continue?

mardi 6 mai 2008

Sur la méditation et la phénoménologie #1 : le cogito


Ce petit texte constitue une sorte d’essai (au sens propre du terme, c’est vraiment un "essai" pas quelque chose de fini ni de définitif), de compréhension simple de la philosophie Husserlienne. C’est en lisant "Méditations Cartésiennes" que je me suis rendu compte que Husserl essayait de rendre compte d'une intuition et d'une perception que l'on peut avoir lorsqu'on a fait suffisamment de méditation pour distinguer le Témoin de l'ego, et en d'autres termes de distinguer l'ego transcendantal (au sens de Husserl) de la personnalité et des pensées associées.

Le problème quand on étudie la phénoménologie Husserlienne et qu’on n’a pas fait de méditation, c’est qu’on passe d’après moi, assez à côté du propos de Husserl. Ce qu’il faut comprendre d’abord, c’est que les grands philosophes ont souvent une intuition forte de quelque chose de très important, et qu’ils passent ensuite toute leur vie à essayer de décrire cette intuition en termes philosophiques et ordinaires. Par exemple, il est clair que Descartes, lorsqu’il a eu l’intuition du "cogito", ce fut une révélation, une expérience mystique. C’était, sans le savoir, une expérience de même nature que le "I am" de la littérature hindoue. Il n’y a rien au delà du "I AM", il n’y a rien au delà du "je suis", on ne peut pas aller plus loin sans s’éliminer soi-même. C’est le niveau du Témoin dans le bouddhisme que l’on perçoit en méditation lorsqu’on est totalement détaché de ses pensées : soit que ces pensées aient disparues, soit qu’elles soient simplement vues, sans que l’on s’y attache. (Note :En fait il existe un niveau au delà du I AM qui est la dissolution dans le grand tout, lorsque le Témoin devient un avec le monde, mais ce ne fut pas le niveau de révélation de Descartes, ni celui de Husserl).

Descartes, fait le travail du « qui suis je » sans réellement se poser cette question. En fait, il cherche plutôt à trouver un appui solide à partir duquel il puisse disposer d’une certaine évidence, d’une vérité universelle qu’il ne puisse pas remettre en doute. Ce faisant, il doute de tout :
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. (Méditation seconde)
Dans le développement spirituel, ce moment de doute absolu apparaît nécessairement lorsqu’on a déjà bien éliminé tout ce que l’on pensait faire partie de sa personnalité, et qu’on se rencontre qu’il ne s’agit finalement que d’habits que l’on a revêtus tellement longtemps qu’on a cru qu’ils faisaient partie de nous. Et le terme «habit» renvoie justement à «habitus» et «habitude», c’est-à-dire à un comportement répétitif qui s’inscrit dans ce que l’on croît être notre personnalité. Mais arrivé à ce moment là, une sorte de vertige nous étreint, un mélange d’ivresse et de dépression. Nous ne savons plus qui nous sommes puisque tout a été détruit. Pour Descartes, il n’y a plus rien de certain. Et pourtant au milieu de ce tournis, de ce vide existentiel qui nous envahit, une certitude apparaît, qui constitue une faible lueur :
Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. (Discours de la méthode 4ème partie)
Ou bien
Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. (méditation seconde)
En lisant ces phrases, on sent que Descartes présente ses résultats comme le fruit d’une réflexion (ce qu’il appelle méditation, mais qui n’a rien à voir avec la méditation telle qu’elle est pratiquée dans la démarche spirituelle). Ce n’est pas la pure évidence d’être seulement une conscience, d’être juste un "je suis", mais le résultat d’une réflexion sur une proposition : c’est le fait de penser "je suis" qui fait que l'on existe nécessairement. Ce faisant il peut s’adresser à toutes ces personnes qui n’ont pas encore fait le travail de dépoussiérer leur être de tous les jugements, représentations, souvenirs, opinions, formes de pensées qu’ils croient faire partie de leur essence alors qu’il ne s’agit que de formes superficielles qui les ont habitées pendant des années et qui peuvent disparaître en un instant (bon, en général, cela ne part pas en un instant, mais parfois on peut avoir des "peak experiences" où l’on perd sa personnalité sans perdre sa conscience pendant quelques instants. Cela fait très bizarre...)