Jorge Semprun a lu

«Le Canapé rouge», de Michèle Lesbre

Par Jorge Semprun


Puisqu’il faut bien parler de rentrée – routine assez absurde, aux fins commerciales aujourd’hui plutôt obsolètes – comme si la littérature prenait des vacances, je dirais que «le Canapé rouge», le dernier roman de Michèle Lesbre (Sabine Wespiesser) est l’un des événements du retour à la saison des prix, des querelles, intrigues et rumeurs parisiennes.
Un événement, tout d’abord, parce que ce livre rayonnant est bien au-dessus, bien des coudées au-dessus de toute intrigue ou cabale, précisément. Il s’impose de lui-même, dans le silence ému, solitaire et multiple, de la lecture. Et j’imagine fort bien qu’on se signale de bouche à oreille amie son charme nostalgique, ses chatoyantes qualités d’écriture, la bouleversante humanité de ses personnages de femmes, tendres sans larmoiement, résolues mais disponibles.
Partie fort loin, par ce train mythique qu’est le Transsibérien, à la recherche d’un homme qu’elle a aimé, qui l’a aimée, la Narratrice s’enfonce dans les profondeurs d’une Russie post-stalinienne, livrée à l’effritement inexorable de tous les rouages d’une société déliquescente. Quelques touches : des silhouettes fugitives d’hommes ou de femmes, des situations cocasses ou désespérantes, des amorces de conversation, des descriptions légères comme des rêves, suffisent à Michèle Lesbre pour évoquer magistralement la réalité du pays, cette indéfinissable folie russe qui n’aura pas changé le monde, au siècle dernier, mais qui aura marqué au fer rouge tant d’âmes audacieuses et gaies, aujourd’hui mortes.
Bien sûr, la Narratrice ne retrouvera pas l’homme de sa vie. D’une autre de ses vies, plutôt. Elle reviendra à Paris, enrichie de calmes tristesses nouvelles, dans l’espoir de retrouver la vieille dame, voisine de son immeuble, à laquelle elle fait la lecture, avec qui elle évoquait le destin de certaines femmes exemplaires. Et comment ne pas frémir d’allégresse en l’écoutant, cette Narratrice qu’on aimerait bien connaître, parler de Milena Jesenska !
Le dénouement est d’une beauté simple et tragique. Mais sur les bords de la Seine, après toutes ces morts, il semble que la vie soit de nouveau à saisir à pleines mains, à prendre à bras-le-corps.
En tout cas, il sera difficile d’oublier «le Canapé rouge». Sa petite musique russe, universelle, retentira longtemps à nos oreilles, comme la mélodie inoubliable de Souliko.

 

Texte recueilli par Jacqueline Artus



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Puisqu'un bon livre est un

Puisqu'un bon livre est un bon livre. au diable la rentrée littéraire... J'ai découvert Michèle Lesbre l'an dernier. Son précédent roman "La Petite Trotteuse" était dans la sélection du Prix des lectrices de Elle. Pour moi elle méritait le prix et c'est ce qui m'a amené à la critique de Jorge Semprun. Apparemment "le canapé rouge est de la même veine que "La Petite Trotteuse". quand vous l'aurez lu n'hésitez pas à découvrir son précédent roman. Une femme, piégée dans une parenthèse buissonnière quelque part entre espace et temps, libérée du quotidien et sans raison valable pour s’en défendre ou se justifier. Que fait-elle ? Que cherche-t-elle ? Où nous entraîne-t-elle ? Concentrée sur son but, elle est en même temps totalement disponible à son environnement ; réceptive à la sensualité du monde, à ses variations infimes et intimes : la tyrannie d’un chat orange, une chambre bleue qui est rose, les jeux d’ombres et de lumière, le bruit des vagues en écho des cœurs qui se sont affolés. Elle est gauche, mal à l’aise, et se prête cependant à toutes les connivences, aux complicités immédiates et fugitives. Détachée tout autant qu’indiscrète, elle est étrangement sensible aux émotions qui passent : les toquades éphémères comme les passions impérissables. Que veut-elle, cette petite trotteuse aux aguets ? Elle veut une réponse, mais que vaut sa question ? Ce père qu’elle a tant aimé valait-il son amour ? Sa mère méritait-elle davantage que ce qu’elle fut capable de lui donner ? Que valent ceux que nous aimons trop ? Que valent nos amours ? Nos passions ? Question superflue, anodine ou question essentielle ? Entre les deux, un temps, mon cœur balance. Quelques secondes d’hésitation et puis verdict… Puisque La Petite Trotteuse me dit que l’apaisement vient au bénéfice du doute, et qu’il me paraît de plus en plus certain que ce qui compte vraiment surgit de nos failles bien plus que de nos certitudes, je suggère de tendre l’oreille à la musique un peu étrange et décousue de La Petite Trotteuse. Elle dérange, elle en vaut largement la peine.
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