Dans la mémoire de l'Obs : n°1, novembre 1964

La dernière victime du Général

Par nouvelobs.com

C'était en novembre 1964, dans le n°1 du "Nouvel Observateur". Bernard Frank rendait compte, avec une rare malice et une délicieuse insolence, du livre que venait de consacrer François Mauriac à de Gaulle. Voici, à (re)découvrir, quelques extraits de "La Dernière victime du Général" :

 

 

"Aucun homme politique au monde ne mérite qu'un écrivain casse sa plume pour lui."

 

par Bernard Frank

 

Qu'est-ce qu'on attendait d'un livre de Mauriac sur de Gaulle (1)? "La Vie de Rancé" de Chateaubriand. Un de ces livres de vieillards - le dernier en général - où jamais l'écrivain n'a si bien joué de ses dons. La lune, la rose, un saint homme, un militaire - pourquoi pas? -, tout lui est bon pour fouailler ou émouvoir nos tendres coeurs de lecteurs. Il feint de nous ignorer, d'être entièrement pris par son sujet, et puis, au détour d'une sèche biographie, ce sont cinquante lignes sublimes sur quelques épisodes de sa jeunesse, et, quel que soit notre âge, c'est comme si l'écrivain - ni vu ni connu - nous mettait dans sa poche. Nous sommes alors ses vingt ans perdus, sa gloire au lointain, nous pressentons sa mort, comme si c'était la nôtre, nous sommes morts. Quand nous nous éveillons, il est déjà trop tard, c'est abominable, ce superbe vampire nous a sucé le sang, ne nous laissant pour seule consolation que notre morne existence.

Vous le savez déjà - car rien ne s'apprend plus vite que ces choses-là, à tel point que l'on se dit que la vie littéraire s'apparente souvent à la brousse et au tam-tam - Mauriac a échoué. Son livre n'est pas nul - rien n'est plus difficile pour un écrivain qui a eu du talent que de l'escamoter complètement -, il est ennuyeux. Ennuyeux et délirant, ce qui pourrait paraître contradictoire, mais il s'agit, hélas! d'un délire gris, uniforme, une Poméranie qui n'en finirait pas. On le lit, on le lit, bien sûr, ce livre, mais parce qu'on l'attendait, parce que c'est Mauriac, et parce que c'est de Gaulle. Mais quand on a fini de le lire, on n'a rien appris de nouveau sur de Gaulle, et on a presque tout le temps perdu de vue Mauriac.

 

[...]

 

Une femme couchée

 

Ce n'est pas que je trouve étonnante l'admiration de Mauriac pour de Gaulle, c'est le contraire qui m'aurait surpris. Un écrivain, c'est un homme qui aime les comédies, le spectacle, que ça bouge ou feigne de bouger [...].

Il y a toujours un côté femme couchée qui sommeille chez l'écrivain, et les guili-guili du général ont quelque chose d'irrésistible, paraît-il. Voyons, n'est-il pas drôle, ce militaire qui fourre en prison plus de militaires que personne au monde n'aurait jamais osé le faire, qui brade l'Algérie dans des conditions telles que les pires colonialistes soupirent comme des saules : "Ô Mendès, ô doux Mendès, que n'étais-tu là !" [...]. S'il a surpris le monde, diverti beaucoup de bons esprits de la gauche, comment n'aurait-il pas fasciné Mauriac qui n'est ni le monde, ni la gauche?

[...]

 

Orgon et Tartuffe

 

Que ce livre, qui aurait dû être un bon Mauriac, soit l'un des plus fades, c'est peut-être ce qu'il y a de plus surprenant dans cette histoire. Sans doute, le garde-à-vous n'est pas la position la plus commode pour écrire. Mauriac aurait bien fait de se souvenir des sages conseils d'Alain sur l'attitude de l'écrivain face au pouvoir. Il n'y a pas un seul homme politique au monde qui mérite qu'un écrivain casse sa plume pour lui. Notre rôle - faut-il donc le rappeler? - quel que soit le pouvoir, c'est l'inlassable contestation, c'est d'être cet esprit qui nie, dont se plaignait le général un jour de culture.

Quoi ! parce que nous avons prêté par lâcheté le Théâtre-France à de Gaulle pour éviter les gros poings des méchants, lui permettant ainsi de jouer ses rôles et ses pièces favorites, nous n'aurions plus le droit de le siffler ou tout simplement de le juger? On rêve. Il y a dans tout le livre de Mauriac une veine comique involontaire assez proche de la scène du Tartuffe où Orgon, rentrant de voyage, interroge anxieusement la soubrette non sur la santé de sa femme, Elmire, qui est fort médiocre, mais sur celle, resplendissante, de Tartuffe. [...] Orgon, obstiné comme un bison, scande chaque communiqué optimiste de sa servante par le fameux "le pauvre homme". Eh bien! Mauriac, pour une fois, c'est Orgon. Son général élimine les uns après les autres ses adversaires, fait ce qui lui plaît, l'emporte, subjugue les foules étonnées, triomphe, Orgon-Mauriac pleure sur toutes les misères qu'on lui fait : volontiers, il s'exclamerait comme ces braves femmes qui n'entendent rien à la politique, qui s'en méfient comme de la peste : "Ah çà! notre général (ou notre maréchal), il est bien méritant de rester".

 

Le livre suprême

 

Je crois pourtant que la vraie raison de l'échec littéraire, il ne faut pas uniquement espérer la trouver dans ce tremblement respectueux qui s'est emparé de lui, face à son modèle. Ni non plus trop répéter que les amoureux, lorsqu'ils parlent trop d'amour, ne disent que des fadaises. Il est peut-être aussi un peu facile de prétendre que Mauriac a presque toujours été respectueux des pouvoirs établis et des grands de ce monde, et qu'une certaine forme de respect s'accorde mal avec la bonne littérature. C'est vrai, mais ce n'est pas cela le vrai. Peut-être faudrait-il revenir à notre début pour y voir plus clair. C'était un livre que l'on attendait. C'était Mauriac et c'était de Gaulle. C'était le livre suprême. Toute cette pesanteur a de quoi vous donner le trac, une envie folle de fuir le plateau. Un vieil écrivain célèbre, s'il est intelligent, c'est un jeune homme. Il peut se répéter, mais c'est toujours la page blanche. [...]

 

Comme c'est curieux, quand Mauriac écrit dans les journaux sur de Gaulle, il est lui-même, bon écrivain, grand comédien. Ecrit-il un livre sur sa passion, c'est le Journal officiel.

 

Bernard FRANK

 

P.S. - Le "De Gaulle" de Mauriac aura au moins permis à Jacques Laurent d'écrire son meilleur livre : "Mauriac sous de Gaulle" (2). Tout en mettant le petit carré blanc d'usage, je recommande vivement sa lecture aux lecteurs de gauche "avertis".

 

(1) "De Gaulle", par Mauriac. Ed. Grasset. 350 pages. 20 F.

 

(2) Ed. de la Table ronde, 218 pages.

 

Source : "Le Nouvel Observateur", n° 1, novembre 1964, p. 25-27.

 

 



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