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Comment faire face à la réalité ?

1 Que les patients atteints de maladies graves aient de plus en plus souvent recours aux thérapies complémentaires est un fait connu de tous. Nier cette réalité serait nier la recherche de bien-être et d’autonomie des patients. Ce serait également refuser de considérer la satisfaction qu’ils en retirent.

2 En France de nombreux praticiens de thérapies complémentaires (TC), appartenant ou non à la profession médicale ou paramédicale, exercent actuellement — et parfois depuis de nombreuses années — dans les établissements de santé publique ou privée (Fargon et Viens-Bitker, 2012). Le clivage médecine conventionnelle versus TC n’a plus sa place. Les soignants se doivent de dépasser leurs a priori et leurs croyances sur ces thérapies pour les remplacer par une réelle formation afin de pouvoir informer les patients demandeurs. Instaurer le dialogue entre patient et oncologue à propos des TC est fondamental dans la relation soignant-soigné sans oublier le dialogue entre praticiens de thérapies non conventionnelles et oncologues.

3 Dès lors, des questions essentielles restent ouvertes : quelle est la place des TC dans l’organisation médicale actuelle ? Comment intégrer ces thérapies en minimisant les risques de dérives sectaires, sans prendre le patient en otage entre deux « médecines », sans proposer une énumération de TC non intégrées au système de soins ? C’est peut-être à ces questions que le nouveau terme de médecine intégrative peut répondre et que la pratique des soins oncologiques de support peut apporter son expertise.

Comment intégrer les thérapies complémentaires au système de soins actuel ?

4 La médecine intégrative désigne le recours simultané à la médecine conventionnelle et aux TC. Elle est apparue aux États-Unis dans les années 1990. La combinaison de la recherche de bien-être des patients et de l’amélioration de leur qualité de vie est probablement à l’origine du développement de ce concept. Il existe actuellement, en Amérique du Nord, des services de médecine intégrative et des universités qui proposent un enseignement de médecine intégrant des thérapies complémentaires[1] . Il est important de comprendre que la notion d’intégration n’est pas ici entendue comme l’absorption d’un système par un autre mais bien comme la mise en place d’une coordination et d’une synergie complémentaires. Ce distingo est fondamental pour penser une médecine intégrative qui puisse s’inscrire dans une réelle avancée thérapeutique.

5 En cancérologie et en France, c’est souvent dans le cadre des soins de support que les TC ont pu trouver leur place. Cela est d’autant plus vrai que la réussite des soins de support n’est pas la résultante d’une juxtaposition de professionnels de santé mais bien de l’interaction complémentaire de ces professionnels entre eux. Cette approche pluri-professionnelle nécessite une organisation coordonnée (Krakowski et al., 2004). La coordination de soins de support est le pilier de la complémentarité et de la transversalité nécessaires à la prise en compte du malade dans sa globalité. C’est cette vision globale qui constitue la passerelle la plus solide entre soins de supports et TC.

6 Cependant, faire entrer les praticiens de TC dans le groupe de travail ne peut pas être considéré comme une avancée si cela ne consiste qu’à ajouter des professionnels dans l’annuaire des soins de supports d’un établissement. L’objectif premier est bien de dialoguer dans la diversité et de réunir des thérapeutes issus de milieux différents afin de redessiner et de partager une nouvelle vision de la réalité du patient. On voit bien ici l’importance de la coordination dans la dynamique d’intégration, sans laquelle celle-ci deviendrait inefficace, voire contre productive.

7 Or, la coordination reste encore souvent laissée pour compte dans l’organisation actuelle des soins oncologiques de suppor, le travail de coordination étant d’autant plus complexe dans ce domaine qu’il se situe dans le cadre d’une maladie chronique et que la coordination et, de fait, l’intégration varient tout au long de l’évolution de la maladie.

8 En amont de la question de la coordination se pose celle du choix des thérapies et des thérapeutes susceptibles de participer à ce mouvement d’intégration. En l’absence de référencement et de réglementation des thérapies complémentaires, qu’en est-il de l’évaluation, de la formation et de l’encadrement ? L’intégration du praticien de thérapie complémentaire dans une institution doit être pensée de façon à éviter son isolement. Un praticien isolé pourrait trouver avantage à exercer sous la férule de l’établissement en développant un discours exclusif — sinon sectaire — et en laissant de côté la concertation pluridisciplinaire, c’est-à-dire le projet de soins personnalisé et cohérent pour le patient.

9 Le rapport 2013 de la commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé (Mézard, 2013) propose d’« intégrer la prise en compte du bien-être du patient aux protocoles de soins […] afin de lutter contre le sentiment de “déshumanisation des soins” » (p. 212) et d’« intégrer un suivi des pratiques libérales des intervenants pratiquant des techniques non conventionnelles à l’hôpital par l’intermédiaire d’entretiens avec les patients, sous le contrôle du médecin chef de service ou du chef de pôle » (p. 213). N’est-ce pas là précisément le rôle des soins de support et de leur coordination ?

10 Il serait néanmoins aussi regrettable qu’illusoire de chercher à contrôler le discours de chaque praticien. Quant à la dérive sectaire et l’étroitesse de vue, elles ne sont l’apanage d’aucune pratique, conventionnelle ou non. Si contrôle il doit y avoir, c’est celui du manque de respect du patient et des risques de dérives thérapeutiques. L’intégration coordonnée et le dialogue permanent sont les outils efficaces de contôle mutuel des pratiques et de minimisation des risques de dérives.

11 L’autre gain potentiel, bénéfice secondaire important de cette collaboration entre soignants conventionnels et praticiens complémentaires, se trouve dans le développement de la recherche clinique. Dans leur propre intérêt, dans celui des patients et celui de la médecine, les TC ont grandement besoin de cette recherche pour démontrer leur fonctionnement, révéler leur efficacité, leur innocuité ou leur incompatibilité avec les soins conventionnels. Dans cet esprit, une coordination de soins de supports pourrait, dans chaque établissement, réaliser au minimum une évaluation de thérapie complémentaire auprès de patients atteints de cancer.

12 Dès lors, et si l’on considère la nécessité incontournable de l’intégration des TC au soins de support, celle-ci peut se mettre en œuvre selon deux situations disctinctes :

  • les TC sont intégrées aux soins proposés dans l’enceinte de l’établissement. L’unité de lieu bénéficie au patient mais son autonomie et sa liberté de choisir peuvent s’en sentir altérées. Le praticien de TC peut bénéficier d’une image positive et d’une reconnaissance auprès des patients, mais celles-ci ne peuvent induire une validation systématique de sa pratique par l’établissement. La proximité peut faciliter le dialogue entre thérapeutes et médecins mais elle ne la garantit pas sans l’intervention d’une structure de coordination et de médiation. Le rôle de la coordination des soins de supports est ici essentiel : informer patients et soignants, mettre en place les moyens techniques de communication, former l’équipe soignante et les praticiens de TC à la spécificité de la cancérologie, garantir autonomie et liberté du patient, participer à des programmes de recherche. Cette hypothèse d’intégration dans les murs de l’établissement nécessite la volonté clairement établie de ne pas vouloir régenter, contrôler, canaliser, en un mot asservir, les TC ;
  • les TC restent en dehors de l’établissement. Ceci permet de respecter autonomie et liberté du patient mais risque de limiter les possibilités de dialogue entre médecins et praticiens de TC. Comment tisser le lien entre eux ? Qui fait office de médiateur ? Quelle organisation technique ou logistique permet l’échange ? Encore une fois, une coordination de soins de support efficiente aide à résoudre ces questions. L’éloignement physique dans un même secteur géographique n’est pas une entrave à la complémentarité thérapeutique comme le montrent l’efficacité des réseaux de cancérologie ou la pratique habituelle des Réunions de concertation pluridisciplinaires. Outre l’autonomie du patient, la dissociation géographique peut également signifier l’absence de tutelle ou d’emprise de la médecine conventionnelle sur les TC.

13 Quelle que soit l’option logistique de cette intégration, elle ne peut réussir sans dialogue, coordination, médiation et bienveillance mutuelle.

Ouvrir le dialogue

14 Le premier interlocuteur à bénéficier de ce dialogue est le patient. Le soignant doit être en mesure de l’informer des risques qu’il encourt à une utilisation « sauvage » des thérapies complémentaires. Il doit aussi être capable de lui confirmer les effet bénéfiques qu’il peut en retirer. Pour cela, le soignant doit être sensibilisé au sujet, formé et informé, et c’est à lui d’aborder la question avec son patient.

15 Aujourd’hui, la plupart des patients — qui se disent globalement peu informés — n’ont pas conscience des risques et ignorent le mode d’action des thérapies complémentaires. Pour eux, « ce sont des médecines douces », les techniques et les substances sont « naturelles », « cela ne peut pas faire de mal »… Bon nombre d’entre eux pensent ainsi que les effets secondaires sont l’exclusivité des traitements conventionnels et qu’il ne peut pas y avoir d’interaction entre une TC et le traitement prescrit par leur oncologue (Träger-Maury et al., 2007). Information et dialogue avec le médecin sont donc indispensables. Et c’est au médecin d’ouvrir ce dialogue car de nombreux patients n’osent pas toujours rendre compte de leur expérience ou de leur volonté de se tourner vers une thérapie complémentaire, souvent convaincus — à tort ou à raison — qu’il leur sera opposé un sermon culpabilisant ou un déni pur et simple.

16 Nous ne disposons pas, nous soignants, de réponse à toutes les questions, que ce soit d’ailleurs en matière de médecine conventionnelle ou non conventionnelle, mais nous pouvons, grâce à une bonne formation, poser les limites et expliquer le contexte. Ce rôle d’accompagnant du patient est aussi le nôtre, d’autant que l’oncologue reste pour lui la source d’information la plus fiable[2] . Éluder ou refuser le dialogue, c’est prendre le risque de voir un patient atteint de cancer quitter le système de soins conventionnel, usé par le manque d’écoute et la non-reconnaissance de son besoin de prise en charge globale. Dans cette situation de rupture, il se trouve bien souvent en grand danger, face aux risques de dérives dont la plus néfaste est celle qui lui fait abandonner son traitement conventionnel. Il est tout aussi fondamental que praticiens de thérapies complémentaires et médecins s’ouvent au dialogue mutuel afin de briser les préjugés réciproques, d’accompagner au mieux le patient dans ses choix et de minimiser les risques.

17 Une médecine intégrative efficace passe par le dialogue mais elle repose aussi sur la bonne connaissance de la pratique non conventionnelle, du praticien et de sa formation. C’est ainsi que l’équipe de soins peut conserver et améliorer la cohérence de prise en charge multidisciplinaire du patient. Quels que soient le lieu d’intégration et son mode de fonctionnement, c’est le patient qui doit conserver la liberté de choisir, la prise d’autonomie — même partielle — sur son parcours de soin prenant une part importante dans son équilibre. L’équipe de médecine intégrative avec ses capacités de dialogue et d’accompagnement est le meilleur atout qu’il peut rencontrer dans cette démarche, lui garantissant prise en charge globale et sécurité.

18 Liens d’intérêts : L’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

Notes

  • [*]
    Stéphanie Träger, oncologue médicale, Clinique de l’Estrée, 35, rue d’Amiens, 93240 Stains, France ; s.trager@orange.fr
  • [1]
    Consortium of Academic Health Centers for integrative medicine ; www.imconsortium.org
  • [2]
    Référentiel interrégional en soins oncologiques de support (2012). Place des thérapies complémentaires dans les soins oncologiques de support : www.afsos.org

Références bibliographiques

  • Fargon J.Y., Viens-Bitker C., 2012, Médecines complémentaires à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Rapport du Comité d’orientation à la suite de la lettre de mission de la Directrice Générale.
  • Krakowski I., Boureau F., Bugat R., Chassignol L., Colombat P., et al., 2004, Coordination des soins de support pour les personnes atteintes de maladies graves : proposition d’organisation dans les établissements de soins publics et privés, Bulletin du Cancer, 91, 5, 449-56.
  • Mézard J., 2013, Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé, 480, tome I.
  • Träger-Maury S., Tournigand C., Maindrault-Goebel F., Afchain P., de Gramont A., et al., 2007, Utilisation de médecine complémentaire chez les patients atteints de cancer dans un service de cancérologie français, Bulletin du Cancer, 94, 11, 1017-25.
Stéphanie Träger [*]
  • [*]
    Stéphanie Träger, oncologue médicale, Clinique de l’Estrée, 35, rue d’Amiens, 93240 Stains, France ; s.trager@orange.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/01/2016
https://doi.org/10.3917/sss.334.0099
Pour citer cet article
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