CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Le concept de « nouvel antisémitisme » entend caractériser la dimension inédite d’un phénomène qui émanerait simultanément de l’extrême-droite, de l’extrême-gauche et de l’islam fondamentaliste en diabolisant l’État d’Israël accusé d’être à la pointe de l’emprise occidentale sur le monde. Les tenants du concept insistent donc sur le caractère antisémite plus ou moins déguisé des critiques formulées envers cette emprise supposée, qu’il s’agisse de l’antisionisme, de l’antiaméricanisme ou de l’antimondialisme. Née en 1974 sous l’effet des réactions à la guerre du Kippour [1], la catégorie du nouvel antisémitisme s’est surtout développée à partir des années 2000 lorsque la mondialisation libérale de la « démocratie de marché » a suscité une osmose progressive des critiques radicales issues d’horizons idéologiques a priori opposés. La conférence mondiale contre le racisme, tenue à Durban en août 2001, a constitué à cet égard une étape dans la mesure où le contexte de la seconde Intifada et de l’après-11 septembre a aidé à cristalliser les choses. C’est à partir de là que les mouvements antiglobalistes ont été le cadre privilégié de l’antisionisme, lequel a acquis une fonction unificatrice pour une nébuleuse au départ plutôt hétérogène. C’est aussi à partir de là que l’antisionisme a emprunté des thèmes à l’antiaméricanisme, au tiers-mondisme et à l’antimondialisme. C’est enfin à partir de là que l’antiglobalisme extrême confinerait, dans ses liens avec l’antisionisme, et selon certains observateurs, à l’antisémisme [2]. Cette synthèse serait essentielle pour définir une judéophobie moderne. Ainsi Pierre-André Taguieff écrit en 2004 :

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« Les nouveaux judéophobes ne sont pas antijuifs comme Drumont ou Maurras […] Goebbels ou Hitler ont pu l’être. Ils le sont autrement. Ils expriment leur haine des juifs avec d’autres mots, reformulent les vieux thèmes d’accusation, font jouer des représentations nouvelles [autour d’Israël], donnent de nouveaux récits de légitimation de leurs passions négatives » [3].

3 Le nouvel antisémitisme suscite donc légitimement de nouveaux éclairages académiques où l’interdisciplinarité est la bienvenue [4]. Si la sociologie est parfois rétive à constituer ce phénomène en objet scientifique, en soulignant le côté étroitement conjoncturel de certains actes ou discours [5], l’histoire, et plus spécifiquement celle des idées, peut être tentée de privilégier les éléments de continuité dans les thématiques centrales de l’antisémitisme. On peut ainsi se demander si la stigmatisation du mondialisme économique et de l’universalisme des valeurs n’était pas en réalité déjà consubstantielle à l’idéologie antisémite telle qu’elle s’est constituée à partir du dernier tiers du XIXe siècle. L’idée que la mondialisation serait un instrument aux mains du judaïsme international, mettant plus exactement en association le monde anglo-saxon et les juifs, court en effet depuis ce moment où s’est forgée une série de représentations et de récits de légitimation. Nous proposons d’en retrouver les traces en partant d’abord d’une entreprise idéologique d’aujourd’hui – la « maison Soral » – qui entend toujours les diffuser à partir de la réédition de quelques ouvrages fondateurs.

L’« empire » selon Alain Soral : inventaire d’un bricolage idéologique

4 L’entreprise idéologique soralienne, dont le site « Égalité et Réconciliation » est la vitrine abondamment fréquentée sur Internet, est caractéristique d’un bricolage amalgamant références rouges, brunes et vertes, participant à un brouillage des repères réputé propre à l’air du temps [6]. Portées par son promoteur, qui est passé d’une adhésion au Parti communiste (dans les années 1990) à un statut de conseiller influent au Front national (en 2007-2009) puis à la création d’une Liste antisioniste fondée par l’humoriste Dieudonné lors des élections européennes de 2009, ces références sont conçues comme intensément mobilisatrices dans un combat contre la domination mondiale d’une oligarchie libérale américano-sioniste. Car pour Soral, il importe de lutter prioritairement contre l’hydre mondialiste, ce qu’il entend faire intellectuellement dans ses vidéo-conférences et surtout dans son ouvrage phare qui se classe, depuis sa sortie en 2011, dans les 100 meilleures ventes d’Amazon : Comprendre l’Empire. Demain la gouvernance globale ou la révolte des nations ? L’ouvrage entend dévoiler les ressorts du « nouvel ordre mondial » à partir d’une relecture critique de l’histoire depuis le XVIIIe siècle et à l’aide du concept d’« empire » que l’auteur entend comme la structure invisible qui pousserait le cours des événements. Au fil des pages se déploie donc l’histoire d’une domination oligarchique qui instrumentaliserait l’humanisme helléno-chrétien, noyauterait les États par de « nouvelles maçonneries » et bafouerait la souveraineté nationale-populaire au nom de la toute-puissance du marché et du mythe de la paix universelle. Mais quels acteurs mystérieux sont au principe de toutes ces conspirations ?

L’identification des maîtres de l’Empire

5 À la page 72 de sa fresque, Alain Soral révèle de façon cryptée, et en même temps immédiatement accessible, l’identité de ces acteurs centraux qui font l’Empire au quotidien : « Pilotés de New York, habités d’une idéologie faite de volonté de puissance, de violence destructrice et de mépris social puisé à l’Ancien Testament, c’est cette vision du monde et ce processus que nous appelons : Empire » [7]. En bref, les juifs new yorkais mènent le monde… Cette image n’a pas attendu la présente mondialisation pour se forger. Le récit soralien est ici directement issu des commentaires antisémites des débuts du XXe siècle, faisant notamment écho à l’économiste Werner Sombart qui, dans Les juifs et la vie économique, paru en 1911 [8], faisait du capitalisme moderne l’« émanation de l’essence juive » et affirmait qu’à ce titre, « aucun pays ne se montre d’un caractère juif plus prononcé que les États-Unis » [9]. On sait que sans se déclarer ouvertement antisémite, l’économiste allemand a donné une forme de respectabilité à certains stéréotypes associant juif, nomadisme international et argent. Ce qui explique que son livre ait été cité et paraphrasé ultérieurement par des auteurs à l’antisémitisme militant. En particulier par Henry Ford dans son pamphlet écrit en 1920 avec quelques collaborateurs, Le Juif international, qui se voulait un démarquage et une vérification par les faits des thèses des Protocoles des Sages de Sion[10]. Le fantasme de la grande menace juive new yorkaise y est singulièrement présent dans le chapitre 14 dont l’objet est le « pouvoir juif de l’argent ».

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« C’est à New York, mieux qu’en toute autre ville des États-Unis, que le problème juif peut être étudié avec la plus grande pertinence ; car il faut savoir que la densité des juifs à New York est plus grande que partout ailleurs dans le monde. Un juif sur dix, au moins, réside à New York. Et les juifs exercent plus de pouvoir à New York et de New York qu’ils n’en ont jamais exercé durant l’ère chrétienne en aucun lieu » [11].

7 Et Ford d’évoquer, dans un long passage et après avoir passé en revue la grande distribution, l’édition, la presse et la magistrature, le pouvoir de la firme Kuhn, Loeb and Co avec les familles Schiff et Wartburg, la personnalité de Bernard Baruch, le financier de Wall Street qui aurait influencé le président Wilson dans ses projets de refonte de l’ordre mondial à Versailles. L’image du « juif international » enraciné dans la métropole américaine nourrit la vision du monde présente dans Mein Kampf dont on sait combien l’auteur s’est avoué redevable des anathèmes du magnat de l’automobile [12]. Mais comment le centre d’impulsion new yorkais est-il supposé opérer ?

Le fonctionnement du pouvoir de l’Empire

8 Si l’« Empire » a imposé l’idéologie dominante qui est à la source du processus historique contemporain, c’est en raison de la « collusion entre mondialistes de droite et internationalistes de gauche – en réalité tous cosmopolites ». En effet, précise toujours Soral, celle-ci aurait été « rendue d’autant plus facile qu’ils sont souvent issus, comme le démontre l’Histoire, de la même communauté » [13]. Ce que nous apprend surtout l’histoire, c’est que l’association du libéralisme et du marxisme comme expressions tout à la fois semblables et opposées du même « esprit juif » est une antienne précoce de l’antisémitisme moderne. C’est Édouard Drumont qui a donné le premier toute sa cohérence explosive à ce mythe à double facette. Dans sa France juive, paru en 1886, ouvrage structuré autour du « complot sémitique » censé expliquer l’histoire de la France contemporaine, le polémiste entendait déjà démontrer que la classe ouvrière était la victime d’une double exploitation, de la part de la « banque juive » et de celle du « juif révolutionnaire ». En effet, d’un côté, « avec le sémite, tout part de la Bourse, tout revient à la Bourse, toute action se résume en une spéculation ». De l’autre,

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« le juif […] est fort habile ; pour détruire l’ancienne société qui le repoussait, il s’est placé lui-même à la tête de l’action démocratique. Les Karl Marx, les Lassalle, les principaux Nihilistes, tous les chefs de la Révolution cosmopolite sont juifs. De cette façon, le juif imprime au mouvement la direction qu’il veut » [14].

10 L’association de l’internationalisme de gauche et du mondialisme de droite se décline alors souvent à partir du ciblage de deux figures marquantes des années 1870-1880, Marx et Disraeli. Dans son livre de 1891, Juifs et antisémites en Europe, Jean de Ligneau (pseudonyme de François Bournand), un proche de Drumont, fait ainsi du Premier ministre britannique et de sa politique impériale contraire aux intérêts de la France la preuve vivante du « complot juif » [15]. Juif converti, ayant exprimé la fierté de ses origines dans un roman de jeunesse (Coningsby, 1844) à un moment où les juifs anglais ne bénéficient pas de la plénitude des droits civiques [16], Disraeli se voit en effet accusé de participer à la mainmise oligarchique des affaires du monde. Sorti de son contexte, une phrase du roman en question – « Le monde est gouverné par de tout autres personnages que ne se l’imaginent ceux qui ignorent les coulisses » – est interprétée comme l’« aveu » d’un « grand juif » et se verra désormais citée inlassablement par tous les polygraphes antisémites, confortant plus tard à leurs yeux le message des Protocoles des Sages de Sion[17]. Henry Ford parle ainsi, à propos de Bernard Baruch, le financier proche de Wilson, d’un « Disraeli américain, juif de pouvoir ». Quant au philosophe fasciste Julius Evola, préfacier de la seconde édition italienne des Protocoles en 1938, il fait de l’Empire britannique une création du judaïsme, écrivant en septembre 1940 à propos du « juif Disraeli » : « Infatigable partisan de l’idée impériale anglaise, il la concevait sur le modèle de l’idée messianico-impérialiste juive, l’idée d’un peuple dont la puissance est la richesse des autres peuples, dont il s’est emparé, qu’il exploite et contrôle cyniquement » [18]. Doit-on s’étonner si, dans la droite ligne d’une longue tradition, l’on dispose sur le site d’« Égalité et Réconciliation » d’un article sur « Disraeli et la race » reprenant l’argumentaire évolien ?

11 Déployant sa logique investigatrice, la fresque soralienne explique qu’en conséquence, la collusion des deux mondialismes a eu pour effet pratique le partage du monde du XXe siècle entre capitalisme (juif) et communisme (également juif). En vertu de quelle opération stratégique ? Par « le financement assez peu chrétien de la révolution bolchevique russe, moteur de tout le socialisme réel, par les banquiers new yorkais souvent issus de la communauté ashkénaze émigrée d’Europe de l’Est » [19]. Démarquage là encore tout à fait fidèle du livre de Ford qui expliquait que « le bolchevisme russe a été conçu dans l’East Side new yorkais, il y est né, il y a été nourri de toutes les bénédictions, de tous les encouragements, religieux, moraux, financiers des dirigeants juifs » [20] – un démarquage ayant sans doute emprunté le relais de l’antisémite professionnel Henri Coston qui, en 1955, reprenait l’argument fordien de la collusion entre Jacob Schiff et Trotski [21]. Le bolchevisme au pouvoir ne peut donc qu’être juif pour Soral. Dans un passage d’anthologie est pointé

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« l’encadrement, à travers l’appareil des partis de toutes les révolutions communistes en action dans l’Europe chrétienne, d’élites juives pour leur très grande majorité, et souvent animées d’un messianisme vengeur – parfaitement exprimé par Léon Trotski dans Leur morale et la nôtre – typique des valeurs de la Thora et du Talmud, mais aux antipodes des valeurs chrétiennes » [22].

13 S’exprime tout simplement ici la vulgate courante du « judéo-bolchevisme » de l’entre-deux-guerres qui n’est pas l’apanage de Hitler et de Rosenberg. Mentionnons ainsi au sein d’une immense littérature qui a pour épicentre les réseaux d’émigrés russes blancs diffuseurs des Protocoles[23], outre Henry Ford qui pointe « le juif russe » Trotski, Nesta Webster documentant pour les élites britanniques le nouveau « péril juif » (La révolution mondiale. Le complot contre la civilisation, 1921) [24], le monarchiste russe Vassili Choulguine qui fait des juifs russes la « colonne vertébrale et le cœur même du Parti communiste » (Pourquoi nous ne les aimons pas, 1927) et les Français Gustave Gautherot (fondateur de la revue La vague rouge, 1927), Léon de Poncins (Les forces secrètes de la Révolution, 1928 ; La guerre occulte, 1936) et Louis Massoutié (Judaïsme et marxisme, 1938) tout à leur passion dénonciatrice du « plan de domination juif ». L’inscription des commentaires soraliens dans les vieux chenaux idéologiques est donc stupéfiante et l’on pourrait presque s’étonner de les voir s’exprimer ainsi sans fard. Mais Comprendre l’Empire n’est que la pointe émergée d’un iceberg documentaire visant à imposer définitivement l’idée d’une mondialisation juive par essence.

La documentation de la mondialisation juive

14 C’est dans le catalogue « Kontrekulture » du site « Égalité et Réconciliation » que l’on trouve un vaste panel d’ouvrages destinés à documenter les assertions sur l’essence particulière du processus mondialiste. Examinons-le de plus près. Le catalogue s’illustre d’abord d’une liste d’auteurs d’aujourd’hui, présentés comme « historiens » ou experts de leurs sujets, mais appartenant plus à une catégorie d’essayistes en rupture ou marginaux, ces « intellectuels prolétaroïdes » décrits en son temps par Max Weber. Les livres d’Antony Sutton (Wall Street et la Révolution bolchevique, La trilatérale au-dessus de l’Amérique)[25], celui d’Anne Kling sur les Révolutionnaires juifs[26], ou celui de Daniel Estulin sur La véritable histoire des Bilderbergers[27] sont là pour accréditer la thèse de l’origine commune de la double impulsion mondialiste du XXe siècle – libérale et marxiste. Mais c’est le système explicatif de Pierre Hillard, révélé par des ouvrages à relatif succès comme La marche irrésistible du nouvel ordre mondial (2007) ou Chroniques du mondialisme (2014), qui doit polariser ici toute l’attention. Docteur en science politique, élève du vieux gaulliste tiers-mondiste et supporter de la Corée du Nord, Edmond Jouve, cet essayiste n’est pas un inconnu, ayant largement contribué depuis les années 1990 à enrichir le catalogue éditorial de l’euroscepticisme germanophobe [28]. Car, avec ce type d’idéologie, la critique de l’Union européenne ne se sépare pas de celle du mondialisme. Hillard interprète en effet – faussement – la construction européenne pilotée par l’Allemagne comme celle d’un bloc euro-atlantique qui serait, en concomitance avec la réalisation d’autres blocs continentaux, le prélude à un gouvernement mondial débarrassé de l’obstacle des États-nations et régnant sur une humanité indifférenciée soumise au pouvoir de la finance [29]. Mais, nous dit ce politiste-militant, le mondialisme est une mystique qui a ses origines et ses étapes historiques. Décrites dans les deux ouvrages cités, précisées un peu plus librement dans les articles publiés sur le site « Boulevard Voltaire » [30], ou lors d’entretiens et conférences dans les émissions de « Méridien zéro » et « Islam et Info » [31], ces étapes ponctuent une « marche irrésistible ». Au point de départ de la mystique se trouverait le messianisme du « judaïsme talmudique » dont le rôle éminent au XXe siècle serait de réformer toutes les sociétés non juives selon les normes du « noachisme » (la reconstruction de l’unité de la famille humaine dans l’attente d’un nouveau Messie) [32]. Cette mystique universaliste d’essence juive aurait eu ses agents historiques : les sectateurs de la « république universelle » sous la Révolution française (dont le « juif prussien » Anarchasis Cloots), les élites anglo-saxonnes promotrices de l’État mondial en lien avec les associations juives (les titulaires des bourses Cecil Rhodes, l’entourage du président Wilson, Clarence Streit et son projet d’Union en 1939, le groupe Bilderberg…), le réseau Pan-Europe de Coudenhove-Kalergi, le groupe d’influence piloté par Jean Monnet, les « sionistes mondialistes » [33]. La science politique complotiste de Pierre Hillard s’inscrit ici sans grande originalité dans un courant de pensée bien balisé qu’illustre par exemple, en 1981, le livre de Yann Moncomble, L’irrésistible expansion du mondialisme, préfacé par l’inoxydable Henri Coston, auteur lui-même de toute une gamme d’ouvrages sur ces mêmes « agents » du mondialisme [34]. Nous retrouvons ici les fondements de la théorie du complot, à savoir la structure à étages de la conspiration échelonnant maîtres occultes et acteurs visibles inconscients de leurs actions.

15 Si ces grands systèmes d’interprétation ne suffisaient pas, les œuvres de « grands auteurs » sont mobilisées dans le catalogue « Kontrekulture » pour documenter le processus de la mondialisation d’essence juive. Ces œuvres ne sont pas là par hasard car elles font système en donnant une légitimité posthume à des auteurs oubliés ou infréquentables. Ici le présent éclaire le passé et inversement. Huit ouvrages sont ainsi particulièrement notables dans cette perspective antimondialiste : Les juifs rois de l’époque d’Alphonse Toussenel (1845), présenté ici comme « le précurseur de la critique du mondialisme », ciblait la naissance de la féodalité financière ; La France juive d’Édouard Drumont (1886) est supposée devoir aussi être lue comme une remise en cause de la modernité mondialiste [35] ; La conjuration antichrétienne d’Henri-Joseph Delassus (1910) décrivait l’avènement programmé d’une république universelle judaïque et maçonnique, supposée illustrer, selon le commentaire du catalogue, l’imposition d’une « vision unifiée de l’homme menant à un mondialisme » ; Les juifs et la vie économique de Werner Sombart (1911), faisait du capitalisme mondialisé le critère de la judaïsation du monde moderne, et justifié comme tel dans le catalogue ; le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure de Gottfried Feder (1919), introduisait pour les premiers adhérents du NSDAP la polarité entre finance mondialisée (juive) et capitalisme industriel national (aryen) [36] ; Le juif international d’Henry Ford (1920) entend documenter la thèse des Protocoles[37] ; La révolution européenne de Francis Delaisi (1942), en opposant capitalisme de commerçants et capitalisme de producteurs, faisait du système nazi une alternative libératrice à l’économie financière internationale anglo-saxonne et juive ; Le travail et l’usure d’Ezra Pound (1944) donnait comme cause principale à la guerre mondiale la stratégie des financiers de l’Amérique rooseveltienne, ouvrage présenté par Soral comme une étude pénétrante sur « l’usurocratie », le véritable gouvernement des nations « démocratiques » [38].

16 Ce catalogue et l’univers de références qui lui est attaché prennent sens si l’on considère que les deux grandes formulations intellectualisées de l’antisémitisme contemporain s’insèrent dans les deux cycles de la première mondialisation, 1880-1914 et 1920-1929. Il nous faut donc désormais réfléchir à la continuité de cette cristallisation antimondialiste dans le dispositif antisémite.

Antisémitisme et antimondialisme : une continuité contemporaine

17 La constitution précoce d’une matrice idéologique développant l’idée d’une menace mondiale d’essence juive ne se sépare pas d’un contexte de globalisation multiforme courant, par-dessus la Grande Guerre, des années 1870 à la crise de 1929 et affectant les domaines économique, démographique, culturel, normatif et politique. C’est dans le cadre de l’émergence d’un clivage entre propension à l’universalisme et soumission au particularisme, entre « intégration » (attitude politique consistant à accepter les dynamiques transnationales) et « démarcation » (attitude politique inverse de refus ou de résistance) [39], que doit s’interpréter le « nouvel » antisémitisme de la période en tant que mise en système de l’hostilité à tous les processus déstabilisateurs de la modernité contemporaine. Si cette recomposition idéologique possède un effet aussi dévastateur, c’est en raison des spécificités socio-culturelles d’un monde juif occidental subissant et promouvant tout à la fois les grandes prophéties de la modernité.

La matrice : de Gougenot des Mousseaux à Rosenberg

18 La pertinence de la distinction stricte entre l’antijudaïsme chrétien traditionnel et l’antisémitisme « moderne » socio-économique/politique a souvent fait débat. Sans qu’il faille en faire une matrice exclusive [40], on peut trouver dans certaines obsessions anti-universalistes de l’antisémitisme catholique de la fin du XIXe siècle un système de représentations appelé à avoir un écho au-delà de son époque première. Tel semble être le cas de l’œuvre de Roger Gougenot des Mousseaux.

19 Noble traditionnaliste, catholique ultramontain, tenant du légitimisme social et disciple de Frédéric Le Play, le chevalier Gougenot des Mousseaux s’est spécialisé dans l’étude des religions anciennes et du satanisme. Cette vocation l’a progressivement orienté vers l’étude du judaïsme dont est issu, dans un contexte particulier qui lui donne sens – le développement de l’Alliance israélite universelle depuis 1860, la visibilité des loges maçonniques dans le mouvement national italien, le concile de Vatican en 1870 appelé à condamner les « erreurs du temps » [41] –, son gros opus de 1869 : Les juifs, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens. Relativement ignoré lors de sa publication, le livre connaît un succès postérieur d’envergure, national d’abord vers 1880-1890 lorsque Drumont le popularise, international ensuite en 1920 à l’époque des Protocoles, s’installant alors comme la référence obligée de la littérature antisémite, « la bible de l’antisémitisme moderne » [42]. En quoi ce livre est-il un opérateur fondamental pour la compréhension de l’antisémitisme contemporain à tonalité antimondialiste ?

20 La thèse qui se déploie sur 600 pages est clairement énoncée : les juifs viseraient la destruction de l’Église et la domination universelle par l’entremise de deux instruments transnationaux : l’Alliance israélite universelle et la franc-maçonnerie. La première, « ouverte aux rêveurs, aux transfuges, aux contempteurs de tous les cultes » [43], aide à se concilier les masses sous couvert de libéralisme politique et religieux, façonnant les éléments étrangers qu’elle intègre ; quant aux dirigeants et aux initiés de la seconde, en raison de leur haine pour le christianisme manifestement réduit au seul catholicisme, ils « vivent dans une étroite et intime alliance avec les membres militants du judaïsme » [44]. Unies par une même pensée, ces deux organisations militent donc pour le même but : faire éclore les idées et les faits qui « doivent être l’anéantissement de la doctrine du Christ dans les sociétés chrétiennes », soit « la réalisation du triomphe des idées judaïques, proclamées sous le nom de principes modernes par Israël lui-même, et dont la conséquence est l’ère messianique que ses vœux appellent » [45]. Soit le triomphe de l’Homme universel car le juif est « l’unique échantillon de l’espèce humaine qui puisse, sans mentir à la vérité scientifique, s’intituler cosmopolite, ou citoyen du monde entier » [46]. Ces principes libéraux transformeraient à terme le chrétien en le rendant apte à célébrer l’humanité cosmopolite où la domination juive s’exercerait plus facilement. Les deux sociétés universelles, l’Alliance comme les loges, aideraient en effet

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« les hommes progressifs d’Israël, habiles à parer leur visage des engageants sourires d’un libéralisme politique et religieux, à se concilier les masses naïves ; et, sous prétexte de servir à la fois les intérêts et les consciences, elles posent doucement à leur tête les hauts directeurs de Juda » [47].

22 Ciblant la franc-maçonnerie de son temps en lutte contre l’Église catholique romaine comme traduction de l’éternel universalisme juif, le chevalier Gougenot des Mousseaux inaugurait donc le thème de la conspiration judéo-maçonnique dans le cadre de l’antijudaïsme chrétien et c’est sous cet angle que l’histoire des idées retient généralement son œuvre. Celle-ci a toutefois un autre horizon de sens en nous projetant dans une polarisation idéologique lourde d’avenir.

23 Le fait que cet ouvrage ait été traduit en 1921 par Alfred Rosenberg qui le popularise dans les milieux de la droite extrême allemande, deux ans avant de traduire et commenter les Protocoles des Sages de Sion[48], n’est évidemment pas anodin. Le futur dirigeant nazi y trouvait tout à la fois une source et un écho. Une pénétrante étude a récemment mis en lumière la dimension matricielle du système de Gougenot et sa « modernité » idéologique [49]. Rosenberg et lui ont d’abord en abomination le principe universaliste incarné par le judaïsme talmudique et introduit dans le christianisme par Paul, ciblé également par les deux auteurs [50]. Par conséquent, ils traquent les traductions contemporaines de cet universalisme d’essence juive, l’un au XIXe siècle dans le maçonnisme libéral, l’autre au XXe siècle dans le bolchevisme. L’idée de polarisation structure alors leur vision du monde : judaïsme/peuple chrétien chez Gougenot, sémites/peuple aryen chez Rosenberg. L’issue en est également une lutte finale avec le peuple ennemi (Gegenrasse) pour éviter le règne de l’Antéchrist qui prend la forme, chez l’un comme chez l’autre, d’un abominable État universel érigé à la suite d’une crise et d’une guerre provoquées par les dirigeants du judaïsme international. Le théoricien raciste de 1921 ne pouvait qu’être sensible à la lecture apocalyptique de la menace mondiale juive offerte par le catholique ultra de 1869, à un moment où le nouveau pouvoir « judéo-bolchevique » donnait une image de l’ennemi à combattre.

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« Si […] nous nous bornons à suivre de l’œil la marche actuelle des événements, est-ce que le progrès des doctrines, des influences et des forces judaïques ne nous montre pas, arrivant sur nous des hauteurs de l’avenir, une nouvelle sorte de fenians que, soit de la Roumanie, soit de tel ou tel autre point du globe, le judaïsme aura tirés de son sang ?
[…] Les juifs ! Les juifs ! Criera-t-on presque soudain de toutes parts, dans une des crises grandioses où les peuples jetés, lancés les uns contre les autres, se mêlent ainsi que des corps broyés. Et les juifs avancent ! Ne viennent-ils pas de mettre à leur tête un des leurs ? Ou du moins ne viennent-ils pas d’acclamer, et sans lui demander quel est son sang, un conquérant, un homme doué du génie des fourberies politiques, un sinistre fascinateur autour duquel se pressent des multitudes, fanatisées ? Tous ensemble ils se prennent à l’appeler le Messie ; écoutons, écoutons ! Tous ensemble ils l’appellent frénétiquement le sauveur, la gloire, la paix et la joie du monde. Porté sur le flot roulant de cette force militante, l’étrange triomphateur apparaît, et ces cris le précèdent : Gloire et bonheur à la terre délivrée ! Le voilà donc enfin le vrai Messie. […] Il est l’apôtre et le prince de la fraternité universelle ; sa sainte mission est d’unir les hommes, d’unifier les peuples, et de les combler des biens de la terre.
[…] Un instant étonné, le monde s’arrête, hésite ; puis, de toutes parts, les peuples en armes, et à demi brisés, s’écrient : À nous, à nous le Messie des juifs ; qu’il vive et qu’il règne ! À nous la paix et la joie dont il comble les hommes, et que toutes les nations de la terre ne soient qu’une nation sous son sceptre. Il est le roi des rois. Heureux et fiers d’être ses lieutenants, que nos souverains de toutes dates s’abaissent sous la force de son bras » [51].

25 La croyance nazie en une conspiration mondiale juive résulte bien pour une large part, comme l’avait perçu Norman Cohn [52], de la transposition sécularisée des représentations apocalyptiques présentes dans la vision chrétienne du monde. Mais l’anti-universalisme des fondateurs du IIIe Reich ressortit aussi à une diabolisation de la modernité que, depuis Gougenot des Mousseaux, l’on associait essentiellement aux juifs.

Le ressort : globalisation et modernité juive

26 Le processus de globalisation économique qui court des années 1880 à 1930, interrompu seulement par la guerre de 1914-1918 et sa sortie difficile, constitue un champ de recherche dynamique. Inventoriant un monde qui se rétrécit avec le progrès des transports, la multiplication des liens commerciaux, la croissance vertigineuse des investissements directs, l’émergence du capital financier et l’hégémonie de la norme du libre-échange, les historiens peuvent l’analyser avec la perspective de notre présent globalisé et y quêter parfois des « leçons » [53]. Mais la globalisation de la fin du XIXe siècle doit être appréhendée dans toutes ses dimensions, non seulement économique, commerciale et financière, mais aussi politique et culturelle [54]. Y participent notamment les flux migratoires avec les transferts et homogénéisations culturels afférents, les effets de l’impérialisme colonial qui désenclave et « civilise » la « périphérie », le premier développement du droit international comme machine à universaliser [55], la visibilité nouvelle des universalismes démocratiques (pacifisme, fédéralisme, espérantisme), la vocation universelle des normes politiques antagonistes et convergentes du libéralisme et du socialisme (puis du communisme), les rêves d’ordre mondial ou régional pacifié (wilsonisme, SDN de l’« idéalisme juridique », « Union fédérale européenne » de Coudenhove et Briand). Le rôle de la colonisation dans ce processus d’hégémonie normative a été particulièrement souligné et la notion d’« impérialisme civilisationnel » avancée par la New Imperial History pour évoquer la fonction des empires coloniaux, et plus particulièrement de l’empire britannique, dans cette occidentalisation du monde qui annonce plus d’un trait du nôtre [56]. Bref, entre la prééminence des puissances occidentales, surtout anglo-saxonnes, et l’hégémonie progressive des normes universalistes, c’est à la première naissance d’un monde unidimensionnel qu’il est donné d’assister entre 1880 et 1930 [57]. L’affrontement sous-jacent se fait inévitablement entre universalisme et particularisme (ou relativisme), entre logique d’arrachement et réaction d’enracinement [58], entre révolution et conservation. Dans une réflexion d’histoire philosophique qui embrassait toute la période contemporaine, le « premier Ernst Nolte » (celui du Fascisme dans son époque, en 1963) avait identifié le processus multiforme de la modernité (matérielle et normative) au phénomène de la transcendance, cette disposition des hommes à s’arracher à leurs enracinements, à leurs déterminismes premiers (le local, le biologique, le religieux, la tradition). La transcendance était théorique avec les doctrines universalistes (libéralisme, marxisme) ; elle était aussi pratique avec la dimension matérielle concrète de la mondialisation (largement induite par l’impérialisme occidental, britannique puis américain). Pour l’historien allemand, cette aspiration à la transcendance ne pouvait pas ne pas susciter une réaction radicale et absolue, une antitranscendance en quelque sorte qui se déploierait d’abord sur le plan idéologique. Le fascisme, et plus spécifiquement le nazisme, allait en constituer la forme la plus radicale avec sa vision du monde particulariste, raciste et anti-universaliste en quête d’« agents pathogènes » [59]. L’antisémitisme en acquiert alors sa dimension « époquale », celle d’une réaction à tous les déménagements identitaires suscités par un monde désormais fluide associé à l’« esprit juif » et porté par la « révolution de l’occidentalisation » [60]. Édouard Drumont l’avait déjà bien traduit dans une œuvre qui est fondamentalement une charge contre la modernité globale se faisant jour dans les années 1880-1890 et dont son autre livre à succès, La fin d’un monde, est le repère le plus emblématique. Relisons ainsi ce qu’écrit le polémiste dans un livre de souvenirs, au lendemain de l’Exposition universelle de 1889, et où se révèle particulièrement le couple antagoniste arrachement/enracinement :

27

« Une vraie fête juive que cette Exposition ! Et comme on comprend le concert d’enthousiasme qui de tous les coins du monde s’est élevé dès qu’elle a été ouverte ! Cette Exposition, le juif l’a faite à l’image même de ses pensées ; c’est un bazar gigantesque, une tente plus magnifique qu’un palais ; c’est le Nomadisme ruisselant d’or et couvert de pourpre ; c’est le dernier mot du Modernisme avec la tour qui rappelle l’origine et la Babel de Mésopotamie […].
Le juif, au Champ-de-Mars, goûte la joie profonde de n’être plus le seul à marcher toujours ; tous les gens qui sont là ont été arrachés de leurs foyers comme il le fut jadis, secoués jusque sur leur base. De l’Inde immobile, de la mystérieuse Java, du fond de la Chine, des êtres dont les ancêtres avaient vécu pendant des siècles à la même place sont entrés en mouvement, se sont mis en chemin. Les voyageurs qui, par centaines de mille, défilent sans cesse à travers cette foire incomparable, ont eux-mêmes l’allure de juifs ; ils sont sur la grande route, ils semblent faire partie d’une immense invasion. Le juif n’est donc plus l’éternel errant dont l’arrivée, jadis, agitait une ville paisible, il est devenu chef de caravane et des multitudes le suivent sans savoir où elles vont » [61].

28 On mesure ici combien les doctrinaires antisémites recherchent en fait l’instigateur suprême de tous les phénomènes déstabilisateurs de la modernité contemporaine, le désenclavement humain et matériel du monde comme le processus émancipateur dans son ensemble. Ainsi, ce que l’antisémitisme contemporain entend réellement par la « juiverie internationale », n’est en tout état de cause que le processus historique lui-même. Faisons ici référence à trois auteurs aux œuvres de nature et de portée différentes, mais qui tous ancrent cette idée du juif comme porteur privilégié de la transcendance : Ludwig Klages, Dietrich Eckart et Carl Schmitt. Le premier, auteur en 1913 de L’homme et la terre[62], qui devint la bible des Wandervögel en Allemagne, est considéré comme le père fondateur de la deep ecology en raison de ses diatribes contre la déforestation, l’extinction des espèces animales, l’urbanisation galopante, les destructions environnementales opérées par « les nations du progrès ». Mais derrière la dénonciation du progrès et du capitalisme, il y avait un antisémitisme farouche qui cible, au-delà du « mammonisme » (métonymie classique de la supposée disposition juive à la finance), l’« esprit » de la modernité corrompant la nature par sa théorisation et son abstraction [63]. Dietrich Eckart, dramaturge et mystique bavarois d’orientation völkisch, a promu le jeune Rosenberg et passe pour avoir été l’un des maîtres spirituels de Hitler au début des années 1920. Son dernier écrit publié en 1924 peu après sa mort, Le bolchevisme de Moïse à Lénine. Dialogue entre Adolf Hitler et moi[64], insuffisamment exploité par les historiens, est une fresque transhistorique traquant l’antinature à l’origine des « irrégularités » de l’histoire (les injustices sociales comme les révolutions) et entendant la trouver dans le principe universaliste juif qui aboutirait au phénomène de la « mort des peuples » [65]. Apparaît finalement ici une « théorie des manifestations historiques d’un ennemi aussi effrayant qu’haïssable » [66]. Le juriste Carl Schmitt, dont la vogue dans les milieux altermondialistes se vérifie chaque jour [67], a quant à lui livré des écrits antisémites dont on peut se demander s’ils révèlent l’unité interne de sa pensée ou ne sont qu’une facette d’une œuvre qui en possède plusieurs [68]. Ce que l’on doit en revanche retenir, c’est que l’« esprit juif » que Schmitt a dénoncé dans certains textes [69] se réfère expressément à une dimension du processus mondialiste du XXe siècle : la pensée universaliste apolitique. Schmitt n’a eu en effet de cesse de partir en guerre intellectuelle contre les concepts humanitaires et universels prônés par les juristes tenants de la « paix perpétuelle », contemporains des premiers développements de la SDN. En ciblant des personnalités comme Hans Kelsen, Harold Laski, Franz Oppenheimer, Hugo Preuss, tous « organisateur(s) zélé(s) de moyens juridiques de destruction » [70], et au-delà d’eux Karl Marx, Schmitt donne une fonction aux juifs assimilés comme porteurs principaux du concept moniste d’humanité et agents de l’accélération de la dépolitisation. Les juifs sont finalement coupables d’inspirer la volonté d’éradication du politique, donc de l’État, au profit d’un universalisme global aspatial. Le concept schmittien de « katechon » (celui qui retient…) est ainsi dirigé contre le processus historique destructeur du vieux droit des gens européen et dont les juifs sont rendus responsables de l’accélération.

29 En définitive, on peut dire de l’antisémite moderne ce que Nolte dit du Hitler de Mein Kampf : l’objet de son angoisse, et donc de sa haine (soit tous les phénomènes globalitaires associés à des manifestations de décadence), apparaît plus fréquemment que son sujet [71].

Historiciser la perception d’une modernité juive

30 Il reste que la logique de causalité introduite entre le bouleversement des lois ou des certitudes du vieux monde et la centralité du facteur juif est à remettre en perspective historique. Certes quand, sous la forme de la sécularisation, de l’émancipation et de la mutation sociale, la modernité en vint à modeler le monde à partir de la fin du XIXe siècle, elle fut une révolution dans et pour le monde juif [72]. Mais ce dernier prenait aussi une part active à la révolution de la modernité, ce que l’historien a toujours quelque gêne à développer par crainte de donner un gage, aussi minime soit-il, à la thèse antisémite du juif « moteur de l’histoire », ou à tout le moins acteur de l’histoire et non victime universelle de celle-ci. Il est donc toujours utile de relire ce qu’écrivaient ceux qui tentaient de déminer rationnellement le phénomène au moment où il commençait à se manifester. Dans le Nouveau dictionnaire d’économie politique publié en 1891 sous la direction de Léon Say et Joseph Chailley, monument élevé au libéralisme économique dans une France tentée par le nationalisme et le repli protectionniste, l’article « Antisémitisme » est ainsi digne d’intérêt. Revenant sur les griefs sociaux, religieux et politiques des pamphlétaires antisémites, l’auteur prenait la question à bras-le-corps en restituant au monde juif sa fonction d’acteur, mais au sein d’un processus qui le dépasse :

31

« Le juif, est-il écrit, a certainement participé à l’éclosion de l’esprit moderne, mais il n’en est ni le créateur ni le responsable. Si le juif fait illusion aux conservateurs, aux représentants du passé en face de la Révolution, c’est que dans l’histoire du libéralisme moderne il a joué un grand rôle, et que ce libéralisme a joué contre le vieil État chrétien, ayant pour allié l’anticléricalisme. […] le juif est le vivant témoignage de la disparition de cet État chrétien dont les antisémites rêvent consciemment ou inconsciemment la restauration, et l’antisémitisme représente un côté de la lutte entre les deux formes d’État dont nous venons de parler ».

32 L’antisémitisme relève alors d’une conception exagérée du rôle des juifs, une

33

« conception qui en fait les représentants de l’esprit révolutionnaire en face de l’esprit conservateur, de la transformation en face de la tradition et qui, dans cet âge de transition, les rend responsables de la chute des anciennes organisations et du discrédit des antiques principes » [73].

34 Des traits spécifiques du monde juif, tels que la textualité, l’urbanité, la mobilité, l’extraterritorialité, expliqueraient, selon certains chercheurs, leur insertion privilégiée dans l’ère du capital abstrait et global, mais aussi dans le processus émancipateur le plus radical, qu’il s’agisse de la pensée critique, de l’avant-gardisme intellectuel ou de l’internationalisme marxiste [74]. Cette spécificité, en opposition frontale avec les références obligées de la modernité politique (l’État, la Nation, la Souveraineté), était au principe de « l’anomalie juive » inscrite au cœur des tensions de la première mondialisation [75]. Certains ont même soutenu, comme le fait, académiquement mais sans échapper à la polémique, Yuri Slezkine, que la révolution du XXe siècle était juive dans son essence, les grandes idéologies (capitalisme libéral, communisme, freudisme) traduisant le transfert de pouvoir entre les « Apolloniens » en déclin prévisible (enracinés dans la terre, l’agriculture, la nation) et les « Mercuriens » (le peuple des idées, du mouvement et du commerce, dont les juifs seraient la quintessence). Pour le professeur de Berkeley, les grandes prophéties de la modernité – avec ces terres promises qu’étaient Moscou et New York – se présentaient aussi comme des solutions au « problème juif » : libéralisme et marxisme faisaient miroiter l’espoir de l’émancipation universelle tandis que le freudisme proposait la désaliénation individuelle, au moment où le sionisme naissant n’avait qu’un projet « apollonien » [76]. À l’époque des grandes tensions entre globalisation « mercurienne » et nationalisme « apollonien », le peuple juif cumulait donc le maximum de succès et le maximum de vulnérabilité. C’est ce qui explique que, selon lui, « l’âge des juifs est aussi l’âge de l’antisémitisme » [77].

Le mode d’identification complotiste

35 Un mythe politique n’est jamais totalement une légende, il doit entretenir un rapport minimal avec les événements historiques. Ce rapport doit bien sûr être soumis à une lecture hyper critique dans la mesure où le système d’images motrices du mythe déforme, tord, ampute et exagère tout à la fois la réalité à des fins d’explication du monde simple, efficace et mobilisatrice. L’identification assez banale de l’un des porteurs privilégiés de la modernité globale conduisait ainsi au mythe de l’acteur central et manipulateur de la mondialisation (libérale-capitaliste comme communiste). Cette étape qualitative était permise par l’inépuisable théorie du complot présente dans l’imaginaire occidental au moins depuis l’œuvre de l’abbé Augustin Barruel qui, à l’époque de la Révolution française, avait cherché à « dévoiler » la véritable identité des instigateurs de ce bouleversement inouï. Jamais disparue, la théorie connaît une ampleur inédite entre 1880 et les années 1930 avant de resurgir à l’aube du XXIe siècle avec une extension semble-t-il indéfinie. Le modèle intellectuel complotiste existe effectivement de longue date et sa plasticité transhistorique est sans limites. Mais sa mise en œuvre opérationnelle dépend néanmoins de circonstances particulières, car il n’est finalement que l’écho des questionnements ou des angoisses vécus par une société donnée. On l’a vu, le qualificatif de « juif » peut avoir une extension importante dans la mesure où il rend compte des différentes faces de la modernité globalisée, étant en fin de compte le nom de tout ce qui circule ou transgresse (flux migratoires, biens, argent, idées), et ce à un moment où se construit et s’affirme la forme politique de l’État-nation qui prétend organiser et régir souverainement un territoire. Les années 1880- 1930 sont donc aussi le temps d’une incertitude quant aux réalités du pouvoir des États, au lieu précis de celui-là, en particulier dans les démocraties qui le remettent en jeu de façon périodique. Quelles sont les forces réellement à l’œuvre dans ce monde fluide : les États ou d’autres entités (les groupes financiers, le « Grand capital », l’Internationale bolchevique, les juifs, le Vatican, les puissances étrangères et leurs agents…) ?

36 Dans une pénétrante étude sur la figure du complot, le sociologue Luc Boltanski observe qu’au tournant des XIXe et XXe siècles, apparaissent simultanément le genre littéraire du roman policier et d’espionnage, l’invention de la paranoïa par la psychiatrie, les théories sociologiques donnant une intentionnalité aux entités collectives et le retour de la théorie du complot, tous phénomènes mettant en doute, à des degrés différents, la réalité sociale [78]. À l’heure de la première globalisation, la question était de connaître l’état réel des liens entre l’État souverain et les formes à la fois abstraites et concrètes de la modernité économique et politique. Toutes les interrogations concernant la légitimité du lieu du pouvoir d’État pouvaient alors converger sur la question du complot, mode d’identification des entités auxquelles sont attribuées des forces susceptibles de donner sens à des phénomènes de taille (démocratisation, marché global, « révolte des masses », « fin des paysans »…) et à des événements historiques massifs (Grande Guerre, Révolution d’octobre, crise de 1929). Autant de faits remettant en cause les facteurs classiques de causalité valant pour la population et le territoire d’un État.

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« Un fossé se creuse alors, écrit Boltanski, entre les prévisions et les explications fournies par les autorités et ce qui se passe, en fait [souligné par lui] ; entre les descriptions officielles et les versions officieuses des histoires qui s’inscrivent dans la trame de la réalité et la déforment. Et c’est bien ce fossé entre les causalités ordinaires et les faits extraordinaires que vient combler l’interprétation selon laquelle il existerait, tapi sous le pouvoir officiel et fallacieux, un pouvoir réel mais caché » [79].

38 Mettant en doute l’autonomie de l’État démocratique face aux forces de globalisation, gauche révolutionnaire internationaliste et droite révolutionnaire nationaliste ont identifié ce pouvoir sous les formes mythifiées du « magnat » capitaliste pour la première, du « juif » capitaliste/communiste pour la seconde. Ces formes anciennes sont-elles appelées à se confondre en une seule à l’heure où la globalisation des débuts du XXIe siècle engendre les mêmes incertitudes que dans les années 1880-1930, en suscitant la même disposition à l’imaginaire complotiste et le recyclage de thématiques antisémites propagées en un temps, déjà, d’« américanisation du monde » [80] ? Le « nouvel antisémitisme » montrerait son vieux visage.

Notes

  • [1]
    Arnold FORSTER, Benjamin EPSTEIN, The New Anti-Semitism, New York, McGraw-Hill, 1974.
  • [2]
    Mark STRAUSS, « Antiglobalism’s Jewish Problem », Foreign Policy, 12 novembre 2003.
  • [3]
    Pierre-André TAGUIEFF, La judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 36.
  • [4]
    L’université de Yale a ainsi créé en septembre 2006 la Yale Initiative for Interdisciplinary Study of Antisemitism. Signalons aussi l’Institute for the Study of Contemporary Antisemitism de l’université d’Indiana (avec la publication en 2013 de Resurgent Antisemitism : Global Perspectives) ; le Center for Research on Antisemitism à la Technische Universität Berlin (et son rapport de mars 2003, Manifestations of Antisemitism in the European Union) ; enfi n le Stephen Roth Institute for the study of Antisemitism and Racism à l’université de Tel Aviv.
  • [5]
    Voir Laurent MUCCHIELLI, « Le retour de l’antisémitisme. Discours rituel au dîner annuel du CRIF », 5 mars 2009, texte publié sur le site de Rue89.
  • [6]
    Evelyne PIEILLER, « Alain Soral tisse sa toile. Les embrouilles idéologiques de l’extrême-droite », Le Monde Diplomatique, octobre 2013, p. 1 et 21.
  • [7]
    Alain SORAL, Comprendre l’Empire. Demain la gouvernance globale ou la révolte des nations ?, Paris, Blanche, 2011, p. 72.
  • [8]
    Werner SOMBART, Die Juden und das Wirtschaftsleben, Leipzig, Duncker & Humblot, 1911 (traduction française : Les juifs et la vie économique, Paris, Payot, 1923).
  • [9]
    Cité par P.-A. TAGUIEFF, La judéophobie…, op. cit., p. 324. Dans son essai intitulé Le problème juif (Paris, Plon, 1921), le Français Georges BATAULT s’en inspire pour affi rmer que « l’Amérique dans toutes ses parties, est une Judée ».
  • [10]
    Sur le livre d’Henry Ford comme produit de la réaction russo-germanique, voir Norman COHN, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion [1967], Paris, Gallimard, 1967, p. 156-160.
  • [11]
    Henry FORD, Le juif international [1920], version abrégée traduite de l’américain en 2001 par l’association « Vérité et Justice ». Mise sur le net en août 2003, cette version nourrit commodément toutes les officines antisémites et conspirationnistes. Le site Égalité et Réconciliation l’éditait en le proposant à la vente sur son catalogue jusqu’à ce qu’elle soit interdite suite à une décision de justice en 2013.
  • [12]
    Hitler possédait un exemplaire dédicacé du Juif international dans sa bibliothèque privée et la photo de l’industriel se trouva longtemps sur son bureau : Timothy W. RYBACK, Dans la bibliothèque privée d’Hitler [2008], Paris, Le Cherche midi, 2009, p. 116.
  • [13]
    A. SORAL, Comprendre l’Empire…, op. cit., p. 127.
  • [14]
    Édouard DRUMONT, La France juive. Essai d’histoire contemporaine, vol. 1, Paris, Marpon et Flammarion, 1886, p. 516 et 524.
  • [15]
    Jean DE LIGNEAU, Juifs et antisémites en Europe, Paris, Tolra, 1891, p. 254. On citera aussi Louis MARTIN-CHAGNY (pseudonyme de L. A. AUBRY), auteur de L’Anglais est-il un juif ? (Paris, Savine, 1895) qui fait de l’Anglais et du juif une seule et même race nuisible pour l’humanité et conspirant contre la France.
  • [16]
    Isaiah BERLIN, « Benjamin Disraeli, Karl Marx et la recherche d’une identité » [1970], in ID., Trois essais sur la condition juive, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 11-78.
  • [17]
    Céline cite aussi cet « aveu » de Disraeli dans Bagatelle pour un massacre [1937]. Sur l’exploitation antisémite de Disraeli, voir Jean-François MOISAN, « Contribution à l’étude de matériaux littéraires pro et antisémites en Grande-Bretagne, 1870-1943 : le mythe du complot juif, les Protocoles des Sages de Sion, le cas Disraeli », thèse de doctorat en histoire, université Paris 13, 1987.
  • [18]
    Julius EVOLA, « L’Ebreo Disraeli e la costruzione dell’impero dei mercanti », La Vita italiana, septembre 1940, p. 253-259 ; traduction française (« Le juif Disraeli et la construction de l’empire des marchands ») sur le site Evola as he is (Thompkins et Cariou). Dans son premier livre raciste, Il mito del sangue, Milan, Hoepli, 1937, Evola se réfère à Sombart pour affirmer que « l’américanisme est un esprit juif distillé ».
  • [19]
    A. SORAL, Comprendre l’Empire…, op. cit., p. 69.
  • [20]
    H. FORD, Le juif international…, op. cit., p. 65.
  • [21]
    Dans son pamphlet Les financiers qui mènent le monde (Paris, La Librairie française, 1955), Henri COSTON écrit : « que la finance cosmopolite ait été, trop souvent, la complice consciente et volontaire de la Révolution, ce n’est plus douteux » (p. 133).
  • [22]
    A. SORAL, Comprendre l’Empire…, op. cit., p. 69. Le portrait soralien du philosophe hongrois, un temps révolutionnaire, Georges Lukacs, est aussi très évocateur d’une tradition antisémite remontant aux frères Jérôme et Jean THARAUD (Quand Israël est roi, Paris, Plon, 1921) et à Cécile DE TORMAY (Scènes de la révolution communiste en Hongrie. Le livre proscrit, Paris, Plon, 1933) : « Fils de banquier de la grande bourgeoisie juive hongroise », qui « tente de démontrer par une élucubration conceptuelle virtuose le destin messianique et anti-bourgeois d’un prolétariat idéalisé qu’il n’a jamais côtoyé » et « qui le conduira, lui le fin lettré, à participer au gouvernement sanguinaire de l’aventurier Bela Kun, puis à soutenir jusqu’à son dernier souffle l’œuvre de Joseph Staline » (p. 122). L’expérience de Bela Kun est rapidement devenue la référence principale du mythe du « juif communiste » : André GERRITS, The Myth of Jewish Communism : A Historical Interpretation, Bruxelles, Peter Lang, 2009.
  • [23]
    Michael KELLOGG, The Russian Roots of Nazism : White Emigrés and the Making of National Socialism, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
  • [24]
    Winston CHURCHILL, alors en charge du Colonial Office, s’en inspirera pour écrire l’article « Zionism versus bolshevism. Struggle for the soul of the Jewish people » (Sionisme contre bolchevisme : un combat pour l’âme du peuple juif), paru dans l’Illustrated Sunday Herald du 8 février 1920.
  • [25]
    Économiste britannique ultraconservateur devenu américain, ayant occupé un temps une position de chercheur à l’Institut Hoover, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Antony Sutton n’a cessé de dénoncer depuis les années 1970 les projets mondialistes de l’establishment bancaire américain, accusé de surcroît d’avoir favorisé à la fois l’avènement des bolcheviques et de Hitler afin de mieux contrôler la Russie et l’Allemagne dans le futur.
  • [26]
    Employée au Conseil de l’Europe, ayant transité au Rassemblement pour la République (RPR) dans les années 1990, Anne Kling a rejoint par la suite le mouvement identitaire Alsace d’abord, collaborant régulièrement aux revues identitaires nationales. Dénonçant, avec une prudence de ton stratégique, les lobbies de la LICRA et du CRIF, cette écrivaine-militante critique vertement l’évolution récente du Front national, le jugeant trop accommodant avec le « système ».
  • [27]
    Paru en Espagne en 2005, traduit dans plus d’une cinquantaine de pays, le livre qui se présente comme le résultat d’une enquête de 13 ans a comme auteur un journaliste d’origine russe de sensibilité altermondialiste et passablement paranoïaque (la CIA voudrait attenter à ses jours).
  • [28]
    On peut signaler ainsi : Minorités et régionalismes dans l’Europe fédérale des régions (2001, préfacé par l’historien contemporanéiste Édouard Husson), La décomposition des nations européennes (2005), La fondation Bertelsmann et la gouvernance mondiale (2009), tous parus chez l’éditeur souverainiste François-Xavier de Guibert. Les deux premiers ouvrages ont fourni la matière de la thèse, dirigée par Edmond Jouve, et soutenue en 2005 à l’université René Descartes sous le titre « Les ambiguïtés de la politique allemande dans la construction européenne », forme d’habillage académique d’une répulsion.
  • [29]
    Les historiens de l’idée européenne montrent tout au contraire que la notion d’identité européenne, économique ou politique, s’élabore avec le souci de se protéger de la mondialisation ou tout au moins de la médiatiser et de l’aménager au mieux. Voir Éric BUSSIÈRE, « Premiers schémas européens et économie internationale durant l’entre-deux-guerres », Relations internationales, 123, 2005, p. 51-68 ; ainsi que les contributions réunies dans « La Communauté et l’Union européenne à la recherche d’une identité depuis 1957 », dossier de Relations internationales, 139 et 140, 2009.
  • [30]
    Site gratuit d’information et de débats lancé le 1er octobre 2012 par les journalistes Robert Ménard et Dominique Jamet et se proclamant « libre » et « pluraliste ».
  • [31]
    En particulier un entretien accordé le 30 juin 2013 à « Islam et Info » et une conférence sur « Demain un gouvernement mondial » donnée à « Méridien Zéro » le 23 juillet 2013. « Islam et Info », qui se présente comme « l’info par le musulman, pour le musulman », est un site identitaire musulman dirigé par Elias d’Imzalène et Nabil Ennasri, président du Collectif des musulmans de France (CMF), épigone des Frères musulmans ; « Méridien Zéro » est une émission radio nationaliste émettant en collaboration avec Radio Bandiera Nera et diffusée chaque dimanche de 23 heures à minuit. Elle est proche des officines identitaires Terre et Peuple et Réfléchir et Agir ainsi que des publications de la Nouvelle droite (Eléments, Krisis).
  • [32]
    Pierre Hillard donne ici une fonction démesurée à la doctrine du rabbin Elie BENAMOZEGH qui, dans son livre Israël et l’humanité. Étude sur le problème de la religion universelle et sa solution (Paris, Leroux, 1914), prônait le mosaïsme pour la communauté juive et le noachisme – soit une religion universelle – pour le reste de l’humanité.
  • [33]
    L’édition de 2013 de La marche irrésistible du nouvel ordre mondial intègre significativement une carte du « Grand Israël » imaginé par Theodor Herzl.
  • [34]
    Ainsi : Les financiers qui mènent le monde (1955), La haute banque et les trusts (1958), La technocratie et la synarchie (1962), L’Europe des banquiers (1963), La haute banque et les révolutions (1963), La fortune anonyme et vagabonde (1984), Ceux qui tirent les ficelles de la politique et de l’économie mondiale (1992).
  • [35]
    L’ouvrage a été retiré depuis du catalogue à la suite d’une plainte déposée par la LICRA.
  • [36]
    Le livre de Feder faisait partie, avec ceux d’Henry Ford, de Dietrich Eckart et d’Alfred Rosenberg, de la liste des lectures recommandées imprimée sur la carte de membre du Parti nazi (« Les livres que tout national-socialiste devrait lire »). Voir T. W. RYBACK, Dans la bibliothèque…, op. cit., p. 100.
  • [37]
    Retiré aussi du catalogue, le livre de Ford continue néanmoins à être présenté en vidéo sur le site de « Kontrekulture ».
  • [38]
    Des extraits du Travail et l’usure de Pound sont notoirement présents sur le site Infomuslim.fr, le journal de « Résistance Riposte islamique », qui diffuse « l’actualité insoumise aux diktats d’une oligarchie totalitaire satanique ».
  • [39]
    Pour reprendre les formules de Hanspeter KRIESI et alii, West European Politics in the Age of Globalization, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
  • [40]
    Comme le fait par exemple Wiley FEINSTEIN, The Civilization of the Holocaust in Italy : Poets, Artists, Saints, Anti-Semites, Madison, Fairleigh Dickinson University Press, 2003.
  • [41]
    Destiné aux pères du Concile qui allait s’ouvrir, l’ouvrage fut salué par le pape Pie IX.
  • [42]
    N. COHN, Histoire d’un mythe…, op. cit., p. 45. Outre les pages que lui consacre Cohn (p. 45-49), on verra Frederick A. BUSI, « Faith and race : Gougenot des Mousseaux and the development of antisemitism in France », in Leonard H. EHRLICH et alii (éd.), Textures and Meaning : Thirty Years of Judaic Studies at the University of Massachusetts Amherst, publication électronique, Department of Judaic and Near Eastern Studies, Amherst, University of Massachusetts, 2004.
  • [43]
    Roger GOUGENOT DES MOUSSEAUX, Les juifs, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, Paris, Plon, 1869, cité par Emmanuel KREIS, Les puissances de l’ombre. La théorie du complot dans les textes, Paris, CNRS Éditions, 2009, p. 79.
  • [44]
    Ibidem, p. 80.
  • [45]
    Ibidem, p. 81.
  • [46]
    R. GOUGENOT DES MOUSSEAUX, Les juifs…, op. cit., p. 335.
  • [47]
    Ibidem, p. 339. Il précise : « Et si l’homme, ainsi que le répètent de tous côtés les organes de la Révolution, doit être cosmopolite ; si les peuples réunis d’abord en corps de nation, doivent s’unifier ensuite et ne plus former qu’une famille, une république universelle et unique, empressons-nous de signaler une conséquence rigoureuse qui naît, qui découle de ces prémisses, et qui nous suit pas à pas : c’est que l’homme est, ou que tôt ou tard il doit être et sera le subordonné, le sujet du juif » (p. 337).
  • [48]
    Les Protocoles des Sages de Sion et la politique mondiale des juifs paraît à Munich en 1923 (Alfred ROSENBERG, Die Protokolle der Weisen von Zion und die jüdische Weltpolitik, Munich, Deutscher Volks-Verlag, 1923).
  • [49]
    Gweltaz CAOUISSIN, « Alfred Rosenberg et Roger Gougenot des Mousseaux, ou l’alliance nationale-socialiste et catholique contre le judaïsme ? », publication électronique sur CRIF – Conseil représentatif des institutions juives de France, avril 2010. Gweltaz Caouissin est l’auteur de deux remarquables mémoires de master 1 et 2, soutenus à l’université de Bretagne occidentale et portant respectivement sur Rosenberg (2008) et sur le concept nazi de Gegenrasse (2009).
  • [50]
    Rosenberg accuse Paul d’avoir « donné au soulèvement national juif réprimé une portée internationale » ouvrant « la voie au chaos racial du vieux monde », in Alfred ROSENBERG, Le mythe du XXe siècle [1930], Coulommiers, Déterna, 1999, p. 75.
  • [51]
    R. GOUGENOT DES MOUSSEAUX, Les juifs…, op. cit., p. 496-498.
  • [52]
    N. COHN, Les fanatiques de l’Apocalypse [1957], Paris, Julliard, 1963.
  • [53]
    Suzanne BERGER, Notre première mondialisation. Leçon d’un échec oublié, Paris, Seuil, 2003.
  • [54]
    Georges-Henri SOUTOU, « Introduction à la problématique des mondialisations », Relations internationales, 123, 2005, p. 3-9.
  • [55]
    Martti KOSKENNIEMI, The Gentle Civilizer of Nations : The Rise and Fall of International Law, 1870-1960, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
  • [56]
    Voir en particulier l’introduction de James TULLY, in Duncan BELL (éd.), Victorian Visions of Global Order, Cambridge University Press, 2007 ; ID., « Lineages of contemporary imperialism », in Duncan KELLY (éd.), The Historical Roots of British Imperial Thought, Oxford, Oxford University Press, 2009, p. 3-30. On consultera aussi Brett BOWDEN, The Empire of Civilization. The Evolution of an Imperial Idea, Chicago, University of Chicago Press, 2009.
  • [57]
    Voir le livre un tantinet provocateur de Niall FERGUSON, Empire : How Britain Made the Modern World, Londres, Allen Lane, 2003.
  • [58]
    Pour reprendre les catégories du philosophe Robert LEGROS, L’idée d’humanité. Introduction à la phénoménologie, Paris, Grasset, 1990.
  • [59]
    Ernst NOLTE, Le fascisme dans son époque, vol. 3, Le national-socialisme [1963], Paris, Julliard, 1970, p. 427-440.
  • [60]
    On fait référence ici au livre brillant et controversé de Theodor H. VON LAUE, The World Revolution of Westernization. The Twentieth Century in Global Perspective, Oxford, Oxford University Press, 1987.
  • [61]
    É. DRUMONT, La dernière bataille [1890], extraits cités dans Pierre SALY et alii, Nations et nationalismes en Europe, 1848-1914, Paris, Armand Colin, 1996, p. 186.
  • [62]
    Ludwig KLAGES, Mensch und Erde, Munich, Müller, 1920.
  • [63]
    Philippe PELLETIER, « Ludwig Klages (1872-1956). Une prémisse problématique de l’écologie profonde », Monde libertaire, 1538, 2008, p. 15-17. La disposition antisémite de Klages avait été soigneusement évacuée par les Grünen qui popularisèrent son œuvre en 1980.
  • [64]
    Dietrich ECKART, Der Bolschewismus von Moses bis Lenin : Zwiegespräch zwischen Adolf Hitler und mir, Munich, Hoheneichen-Verlag, 1924.
  • [65]
    Parmi les ouvrages les plus souvent mentionnés dans ce texte, on trouve Gougenot des Mousseaux, Sombart et Ford : E. NOLTE, Le fascisme…, op. cit., p. 144-151.
  • [66]
    Ibidem, p. 371.
  • [67]
    Jacques SAPIR, « Légitimité, souveraineté, gouvernance : de la pertinence de certaines critiques de Carl Schmitt à la formulation d’un ordre démocratique », in Les non-dits de la bonne gouvernance, Paris, Karthala, 2001, p. 173-202. Sur les usages de Carl Schmitt : Jean-Claude MONOD, Penser l’ennemi, affronter l’exception. Réflexions critiques sur l’actualité de Carl Schmitt, Paris, La Découverte, 2007.
  • [68]
    D’un côté Raphael GROSS, Carl Schmitt et les juifs [2000], Paris, PUF, 2005 et Yves ZARKA « Carl Schmitt, Nazi philosophe », Le Monde, 6 décembre 2002 ; de l’autre Jan-Werner MÜLLER, « Carl Schmitt : an occasional nationalist ? », History of European Ideas, 23-1, 1997, p. 19-34. Pour une position plus réservée, Gopal BALAKRISHNAN, L’ennemi. Un portrait intellectuel de Carl Schmitt [2000], Paris, Amsterdam, 2006, et Olivier BEAUD, « Carl Schmitt : juriste nazi ou juriste qui fut nazi ? Tentative de réexamen critique », Droits, 40, 2004, p. 207-218.
  • [69]
    Ainsi Carl SCHMITT, « Die deutsche Rechtswissenschaft im Kampf gegen den jüdischen Geist », Deutsche Juristen-Zeitung, 41-20, 15 octobre 1936, col. 1193-1199 ; traduction intégrale (« La science juridique allemande en guerre contre l’esprit juif ») publiée dans la revue Cités, 14, 2003/2, p. 173-180.
  • [70]
    C’est ainsi qu’il qualifie Hans Kelsen, à la date du 11 juin 1948 de son Glossarium : Bernt RÜTHERS, « Citations d’un “auteur classique” (Carl Schmitt) selon les époques », Revue française de droit constitutionnel, 51-3, 2002, p. 537-555.
  • [71]
    E. NOLTE, Le fascisme…, op. cit., p. 362.
  • [72]
    Benjamin HARSHAV, Language in Time of Revolution, Berkeley, University of California Press, 1993, notamment la première partie sur « les juifs et le modernisme ».
  • [73]
    Léon SAY, Joseph CHAILLEY, Nouveau dictionnaire d’économie politique, Paris, Guillaumin, 1891, article « antisémitisme », p. 29.
  • [74]
    Enzo TRAVERSO, La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur, Paris, La Découverte, 2013, p. 20. On pourrait ajouter à ces traits l’espérance eschatologique que le judaïsme aurait contribué à étendre à l’histoire universelle. Voir le livre récemment traduit en français du philosophe-théologien juif allemand Jacob TAUBES, Eschatologie occidentale [1947], Paris, Éditions de l’Éclat, 2009.
  • [75]
    E. TRAVERSO, La fin…, op. cit.
  • [76]
    Yuri SLEZKINE, Le siècle juif, Paris, La Découverte, 2009.
  • [77]
    Ibidem, p. 8.
  • [78]
    Luc BOLTANSKI, Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard, 2012.
  • [79]
    Ibidem, p. 199.
  • [80]
    Nous faisons ici référence au livre du journaliste britannique William T. STEAD, The Americanization of the World, or the Trend of the Twentieth Century, Londres, H. Marckley, 1902.
Français

Mettant en doute le concept de « nouvel antisémitisme », l’histoire des idées privilégie les éléments de continuité dans les thématiques centrales de l’antisémitisme. La stigmatisation du mondialisme apparaît ainsi consubstantielle à l’idéologie antisémite dès le dernier tiers du XIXe siècle. Cette permanence s’illustre dans le va-et-vient entre références anciennes et tableau apocalyptique de la mondialisation caractérisant de nos jours les écrits d’Alain Soral et de son groupe. Cette réactualisation idéologique engage donc à revenir sur les ressorts de la cristallisation antimondialiste au sein du dispositif antisémite élaboré à l’époque de Gougenot des Mousseaux, Drumont, Ford et Rosenberg. C’est dans le cadre d’émergence d’un clivage socio-culturel entre intégration et démarcation que doit s’interpréter cet antisémitisme qui associe le monde juif aux grandes prophéties de la modernité économique et politique.

Mots-clés

  • Europe
  • période 1880-1930
  • globalisation
  • antimondialisme
  • modernité
  • antisémitisme
Bernard Bruneteau
Université Rennes I
Faculté de droit et de science politique,
9 rue Jean Macé, 35042 Rennes cedex
bernard.bruneteau@univ-rennes1.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 09/10/2015
https://doi.org/10.3917/rhmc.622.0225
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