CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale et au gaullisme, co-directeur du Dictionnaire de la France libre (2010), François Broche a réussi l’exploit d’écrire à lui seul un Dictionnaire de la Collaboration. Dans une introduction subtile et claire, il s’efforce de définir ce qu’est la Collaboration, terme flou et passionnel, recouvrant des acceptions, des pratiques et des profils très différents et variables dans un temps court. F. Broche choisit d’entendre Collaboration dans son sens le plus large, comprenant aussi bien le collaborationnisme que la collaboration d’État, l’engagement militaire, mais aussi l’attentisme, l’opportunisme voire le simple « accommodement ». Ce choix très large fait l’utilité de son ouvrage, mais suscite éventuellement des réserves pour certaines entrées.

2 Ce dictionnaire compte environ neuf cents entrées qui concernent des personnes (françaises ou allemandes), des villes, des événements, des journaux, des films, des livres, des expositions, des entreprises ou encore des concepts et des pratiques. Cette exhaustivité permet de découvrir ou de cerner enfin des hommes ou des thèmes que l’on rencontre dans l’histoire de l’occupation en France sans pouvoir toujours les identifier. Sortant de l’habituel tropisme pour les journalistes et les dirigeants de partis, l’auteur présente des truands, des tortionnaires, des industriels, des hauts fonctionnaires, des policiers, des autonomistes bretons, alsaciens, flamands ou bourguignons. Mais il lui est parfois difficile de se départir de l’attraction des historiens français pour les intellectuels et les artistes. En se voulant minutieux, il peut lui arriver aussi de rédiger la notice de personnages sans doute trop secondaires. Il s’est efforcé par ailleurs de faire apparaître des femmes en nombre, innovation assez remarquable dans un ouvrage d’histoire politique. On notera la présence d’entrées sur les protagonistes allemands de la Collaboration, ce qui permet de fixer leurs fonctions et leurs attributions, comme celles de divers organismes allemands peu ou mal connus. F. Broche ajoute des entrées consacrées à l’après-guerre qui concernent des hommes, des périodiques ou des organisations attachés à la réhabilitation de Vichy ou à la geste de la Collaboration. Il a également prévu diverses mises au point sur les étapes de l’historiographie, en évoquant aussi bien Henri Amouroux, Robert Aron, Le Chagrin et la Pitié que Pascal Ory, Robert Paxton ou Dominique Venner.

3 Cette acception volontairement large de la Collaboration amène à traiter abondamment de Vichy, ce qui procure aux lecteurs des notices sur les ministres, les gouverneurs coloniaux, les officiers supérieurs et leurs principaux collaborateurs, ou sur de forts contingents de partisans de la Révolution nationale, et même sur les thématiques de l’État français (la famille, l’école…). Il en résulte aussi une forte présence de vichysto-résistants qui débordent un peu du cadre. Quant aux hauts fonctionnaires ou aux artistes et écrivains qu’on peut taxer d’opportunisme ou d’indifférence, on peut penser qu’ils sont surtout là pour illustrer ce que fut, selon un mot très en vogue dans les milieux collaborationnistes, l’attentisme.

4 En ayant rédigé des notices dont la taille est finalement plutôt régulière et brève, l’auteur a privilégié la facilité de lecture et d’utilisation de son Dictionnaire. Cette régularité attire toutefois l’attention sur des notices qu’on pourra estimer un peu trop courtes (collaboration militaire, commissariat général aux Questions juives, Gestapo, Montoire) ou trop longues (Le Corbusier, Georges Marchais, Henry du Moulin de Labarthète). La brièveté peut aussi le contraindre à rester descriptif, si bien que les motifs de l’engagement collaborationniste se devinent en creux plutôt qu’ils ne sont donnés explicitement.

5 L’auteur n’a pas indiqué de sources d’archives, mais chaque notice est suivie d’une bibliographie riche et parfaitement à jour, qui contribue à renouveler significativement une approche qui était restée jusqu’alors très répétitive. En effet, les dictionnaires disponibles (Philippe Randa, Dictionnaire commenté de la collaboration française, 1997 ; Histoire de la collaboration, 2000 ; Philippe Valode, Les hommes de Pétain, 2011) procédaient par une démarque des livres de souvenirs et de mémoires parfois caricaturale et pouvaient afficher des partis pris idéologiques autant qu’hagiographiques. On se place ici dans un registre radicalement différent, empreint de rigueur scientifique. L’auteur recourt à bon escient à des citations et à des références qui contribuent d’ailleurs à éclairer des débats qui peuvent être passionnés ou choquants. Comme souvent les dictionnaires, celui-ci offre en outre des moments de lecture inattendus et des découvertes, favorisés par une présentation très confortable, animée par des sous-titres explicites et des encadrés. Une fois assouvie la curiosité, cet ouvrage présente l’intérêt majeur d’être aussi fiable que pratique et utile en tant qu’outil de recherche et de référence. Il comble à l’évidence un manque criant de notre historiographie.

Bénédicte Vergez-Chaignon
Mis en ligne sur Cairn.info le 11/06/2015
https://doi.org/10.3917/rhmc.621.0208
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