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Voltaire antisémite

Gilles Banderier

Source : La Nef N°261 de juillet-août 2014
L’image idéalisée de Voltaire se lézarde par son antisémitisme virulent qui est peu à peu mis en lumière et qui était déjà dénoncé de son vivant, notamment par l’abbé Antoine Guénée.

Dans une conférence crépusculaire, George Steiner s’est demandé par quel mécanisme la Shoah avait pu se produire au cœur d’une Europe pourtant acquise aux idéaux des Lumières (« fin de la censure, abolition de la torture, de l’esclavage, éradication de toute violence ») et, particulièrement, dans un pays qui, depuis l’Aufklärung, avait connu un épanouissement intellectuel sans précédent. L’esprit des années 1930 n’avait pas grand-chose à voir avec celui de l’antijudaïsme médiéval, à qui Luther offrit une nouvelle jeunesse. « Pourquoi cette immense méprise ? Les Lumières ont-elles plus aveuglé qu’éclairé ? Pourquoi cette erreur catastrophique ? », s’interrogeait le sage de Cambridge (1). Cette question est peut-être dénuée de sens, si l’on admet que l’extermination des Juifs faisait, dès le départ, partie du projet des Lumières, à la manière d’une clause écrite en petits caractères au bas d’un contrat et à laquelle personne ne prête attention, ou comme un virus tapi au cœur d’un organisme, éveillant ses pouvoirs redoutables après une longue latence.

On sait depuis longtemps – au moins depuis 1942, lorsqu’un ancien député radical-socialiste et franc-maçon publia un Voltaire anti-juif – qu’on trouve dans l’œuvre de cet écrivain la matière d’un florilège terrifiant (2). Tous les thèmes à venir de la rhétorique nazie s’y trouvent déjà déployés, notamment la vision raciale (et non pas religieuse), biologique, des Juifs, perçus comme une souillure (« peuple le plus infecté en tout genre qui ait jamais sali notre malheureux globe »), une race barbare lancée à la conquête du monde (« toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité »). Un apologue glaçant invite même à considérer Voltaire comme le premier à avoir projeté leur extermination (« Il est juste qu’une espèce si perverse se dévore elle-même, et que la terre soit purgée de cette race »). Nous trouvons ici une autre question chère à George Steiner : le rapport entre haute culture et barbarie. La haine des Juifs occupe dans l’œuvre de Voltaire une place qu’on ne soupçonne pas toujours, l’institution scolaire ayant fait le nécessaire pour ne retenir que les textes jugés par lui les moins importants, les contes.

Confrontés à cette masse organisée de manière cohérente (ce que l’on appelle une idéologie), les défenseurs de Voltaire répliquent que celui-ci ne faisait que reprendre les lieux communs de son époque. Malheureusement pour les tenants de cette explication, il n’est pas difficile de trouver des témoignages de contemporains, indignés par l’antisémitisme obsessionnel de Voltaire. Ces témoignages émanent de Juifs, mais également de catholiques, tel l’abbé Antoine Guénée (1717-1803).

Homme de lettres, qui traduisit plusieurs ouvrages de l’anglais, l’abbé Guénée publia en 1769 un livre aujourd’hui oublié, à tort, mais qui connut le succès (il fut réédité pendant près d’un siècle et traduit en plusieurs langues) : les Lettres de quelques Juifs portugais, allemands et polonais à M. de Voltaire.

On sait que le XVIIIe siècle fut l’âge d’or de la fiction épistolaire. L’abbé Guénée recourut à ce procédé, en introduisant une fiction secondaire dans la fiction principale : le corps du livre se compose de lettres, censément adressées à Voltaire par des Juifs ; elles sont éclairées par trois séries distinctes de notes infrapaginales, dues respectivement aux auteurs juifs eux-mêmes, à un chrétien demeuré anonyme et à l’éditeur du livre. Il arrive à ces trois instances fictives de se commenter entre elles, pas toujours de manière indulgente.

Le prétexte de cette réfutation fut, selon les auteurs 
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