« Où sont-ils maintenant » : Laura Kasischke à la recherche d’un secret

L’écrivaine américaine, romancière hypnotique, est peut-être avant tout poète. Une anthologie la révèle ainsi.

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Publié le 22 octobre 2021 à 21h00 - Mis à jour le 24 octobre 2021 à 14h58

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L’écrivaine américaine Laura Kasischke, chez elle, dans le Michigan, en 2015.

« Où sont-ils maintenant. Anthologie personnelle » (Where Now), de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Doizelet, Gallimard, « Du monde entier », 396 p., 23,50 €, numérique 17 €.

« Laura Laura » : se cognant aux murs, le perroquet de son premier amant a continué, après son départ, à clamer ce prénom – que répètent aussi les invités d’une fête dont elle est l’hôtesse. Laura Kasischke est bien présente, dans Où sont-ils maintenant, « anthologie personnelle » à plus d’un titre. Comme Louise Glück – autre poète américaine, Prix Nobel 2020 –, elle fait place dans ses poèmes à son fils et à son mari, Bill. Ainsi qu’à ses parents morts, l’un en cendres, l’autre enterrée, « là où rien dautre ne peut leur faire de mal ». A elle de transmettre le précieux conseil d’une marraine : « Essaie de rester vivante jusqu’à ta mort. » Car ce « je » omniprésent est là pour rendre compte, plus largement, de l’expérience humaine.

Née en 1961, dans l’Etat du Michigan, où elle enseigne l’art du roman à l’université Ann Arbor, cette écrivaine est appréciée en France pour ses romans hypnotiques et effrayants. Les neuf premiers ont été publiés chez Christian Bourgois, de A Suspicious River (1999) et Un oiseau blanc dans le blizzard (2000) aux Revenants (2011) et à Esprit d’hiver (2013). Elle y dépeint des banlieues lisses du Midwest, dont le vernis peut cacher des drames horrifiques.

Lire aussi ce portrait littéraire de 2017 : Article réservé à nos abonnés L’étrangeté faite Laura Kasischke

En France, ce n’est que récemment qu’on a découvert son univers non romanesque. Avant son dixième roman, Eden Springs (2018), les éditions lilloises Page à page ont publié, en version bilingue, son premier recueil de poèmes, Wild Brides (1992), sous le titre Mariées rebelles (2016). Une œuvre que l’on peut enfin découvrir plus largement dans une imposante anthologie traduite par Sylvie Doizelet : un parcours rétrospectif dans ses neuf recueils, dont des extraits sont encadrés par deux séries de « Nouveaux poèmes ».

L’imminence d’une catastrophe

Naguère lectrice du Manifeste du surréalisme, Kasischke laisse affleurer et s’associer librement des images venues du subconscient. Il s’agit toujours de la recherche d’un secret. Même si l’écriture des poèmes requiert pour elle une intensité extrême, d’un genre à l’autre, les frontières semblent poreuses : les images sensorielles dans le roman, le fil narratif dans les longs poèmes au rythme heurté par les enjambements.

On retrouve dans l’œuvre poétique la présence des adolescentes de 16 ans, les conflits entre mère et fille. Et, toujours, l’imminence d’une catastrophe redoutée : un enfant perdu de vue dans un grand magasin, un ami qui s’endort au volant, une amie dont une « sorcière » a volé le mari… Mais aussi le recours à des allégories, à des lieux imaginaires ou à la mythologie grecque.

La poésie est fragile, comme le « sandwich au cygne » que, dans The Infinitesimals (2014), un camionneur dévore, tandis qu’une jeune femme à vélo est renversée par une voiture. On pense à tout ce qui pour Holly, la mère de famille dérangée, dans le roman Esprit d’hiver (dont le titre vient d’un poème de Wallace Stevens), fait obstacle à son rêve de création poétique : « La perfection est terrible, avait écrit Sylvia Plath dans un poème. Elle ne peut avoir denfant. »

Passé et présent se confondent

Si l’on réchappe de la maladie, la vie imprime sur le visage de fines « pattes de corbeau ». Car le temps est un thème essentiel dans ces poèmes de plus de vingt années. Etrangement, Laura Kasischke a choisi un ordre chronologique inverse, passant des plus récents aux plus anciens. Dans ce rétroviseur, parfois, passé et présent se confondent : « Mon fils fait un geste que ma mère avait l’habitude de faire. »

Le titre de l’anthologie, Où sont-ils maintenant, repris sous sa forme latine, Ubi sunt ?, en tête du premier des « Nouveaux poèmes », la rattache à une tradition élégiaque, de Rutebeuf à Lamartine ou à Apollinaire. Et c’est à la complainte du Vagabond (The Wanderer), poème anglo-saxon anonyme du Xe siècle, que sont empruntés les onze vers qui, placés en exergue, rythment les extraits des onze recueils, au fil du temps. Une traversée pleine de dangers et de merveilles.

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