Idées et débats

Albin Michel-Zemmour : pourquoi il est si rare qu'un éditeur abandonne un auteur politique

Un éditeur généraliste cherche à faire prospérer sa maison, il ne s'engage jamais politiquement derrière ses auteurs, rappelle l'historien Jean-Yves Mollier, spécialiste du monde de l'édition française.

Durée : 5 min
Partage Created with Sketch.
Eric Zemmour à la "Convention de la Droite" à Paris, le 28 septembre 2019.

Eric Zemmour à la "Convention de la Droite" à Paris, le 28 septembre 2019.

afp.com/Sameer Al-Doumy

Article Abonné

Le communiqué d'Albin Michel annonçant que la maison ne publierait pas le prochain livre d'Eric Zemmour, du fait de ses ambitions politiques à l'approche des présidentielles, a stupéfié le monde de l'édition. Et pour cause : elle n'a pratiquement aucun précédent, les éditeurs se gardant bien de mêler la politique à leurs intérêts commerciaux, explique l'historien Jean-Yves Mollier. Ce fin connaisseur du secteur vient de publier Histoire des libraires et de la librairie depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, chez Actes Sud.  

Que pensez-vous de la décision d'Albin Michel ? 

Elle me surprend beaucoup, venant d'un éditeur généraliste, dont l'objectif premier est de vendre ses livres! Il est possible qu'il y ait eu des pressions en interne. Si on regarde du point de vue de l'échiquier politique, je ne vois pas pourquoi il y aurait une incitation en ce sens de la part de l'Elysée, et Marine Le Pen, de son côté, n'est pas en état d'influer sur les choix d'un grand éditeur, me semble-t-il.  

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement
Je m'abonne

Cette décision ne ressemble à rien de ce à quoi on pouvait s'attendre. Ce qui m'étonne le plus, c'est l'argument évoqué dans le communiqué de Gilles Haeri, président d'Albin Michel. La maison avait une porte de sortie : elle pouvait dire qu'elle ne souhaitait plus publier un auteur condamné pour provocation à la discrimination, à la haine et à la violence à raison d'une religion. Là, Eric Zemmour apparaît comme une victime de la censure, ce qui est un comble! 

Cette décision est-elle sans précédent ?  

Je ne vois qu'un cas à peu près comparable : en pleine affaire Dreyfus, la très célèbre romancière GYP - alias la comtesse de Janville - a dû changer de maison, à la demande de son éditeur, Calmann-Lévy, qui refusait de continuer à la publier en raison de sa veine violemment antisémite. Elle est allée chez Flammarion. Mais une fois l'affaire terminée, elle a pu revenir sans souci chez Calmann-Lévy.  

On voit plus souvent des éditeurs cesser de publier des auteurs dont l'oeuvre suscite l'émoi dans l'opinion publique, mais il s'agit alors de décisions a posteriori. En mars dernier, par exemple, Hachette Book group a renoncé à faire paraître à New York les mémoires en anglais de Woody Allen parce que le personnel de la maison avait manifesté devant le siège dans le sillage du mouvement #MeToo. L'éditeur n'a pas exprimé là son opinion, il a pris une décision permettant d'éviter un blocage en interne - en d'autres termes, il a cédé à des pressions de son personnel, ce que je trouve assez scandaleux.  

Lorsqu'un éditeur renonce à publier un ouvrage d'un auteur avec lequel il est en contrat, ou avec lequel il est très avancé dans les négociations, cela cache souvent une censure, ce qui n'est pas le cas ici, puisque Eric Zemmour a déjà pu abondamment exposer ses thèses dans les nombreux essais chez Albin. Il y a une dizaine d'années, Olivier Nora, alors directeur général de Calmann-Lévy, avait ainsi renoncé à publier la biographie de Bernard Arnault pour ne pas déplaire à l'homme d'affaires, propriétaire de la Fnac.  

Dans le cas présent, l'argument avancé selon lequel la maison ne veut pas cautionner une candidature à l'élection présidentielle, ne tient pas : un éditeur de littérature générale ne s'engage jamais derrière les auteurs inscrits dans son catalogue.  

Comment cela ? 

Historiquement, les patrons des grandes maisons d'édition ont toujours dissocié leurs "affaires" de leurs convictions politiques. Lorsque Anatole France obtient le prix Nobel de littérature, en 1921 - il est considéré à l'époque comme socialiste, proche du communisme - ses éditeurs Georges et Gaston Calmann-Lévy, qui sont monarchistes tendance orléaniste, sont ravis de l'accompagner à Stockholm et de lui faire une énorme publicité. Idem pour la maison Gallimard. Dans les années trente, on trouvait dans le même catalogue Brice Parain, marxiste connu et directeur de collection dans la maison, et Pierre-André Cousteau, un écrivain flirtant avec le fascisme. Ni l'un ni l'autre ne représentaient les préférences de Gaston Gallimard. Il faut clairement distinguer l'opinion éventuelle du directeur de ce qui apparaît quand on consulte son catalogue. De fait, la famille Esmenard, propriétaire d'Albin, a toujours été très discrète. Elle n'a jamais manifesté ses opinions politiques.  

Certaines maisons jouent pourtant clairement la carte politique, à l'extrême gauche ou à l'extrême droite. 

Ce sont de petites, voire de très petites structures. Nous ne sommes plus à l'époque où le Parti communiste disposait d'un réseau d'édition très puissant. Il était d'ailleurs déjà le seul parti politique à avoir souhaité disposer d'un tel outil, qui a périclité à mesure que le parti s'effondrait et qui n'existe plus depuis le début des années 90. Une maison peut avoir une histoire politiquement marquée, comme le Seuil, éditeur de la gauche catholique à la Libération, mais si elle veut se déployer, elle est obligée de proposer une large palette d'auteurs aux opinions variées pour attirer le plus grand nombre de lecteurs.  

Le Seuil a été racheté par Media participation, réputé catholique de droite. Rémy Montagne, son fondateur, ancien secrétaire d'Etat de Raymond Barre à l'Action familiale et sociale, avait quitté la politique pour se mettre au service de Jean-Paul II. Son fils, Vincent Montagne, a pris la relève, mais il a fait la preuve qu'il était bien plus un business man qu'un éditeur engagé.  

Gallimard a bien arrêté la publication du journal de Gabriel Matzneff en janvier 2020... 

Oui, mais c'était une décision de son PDG, Antoine Gallimard. On peut aussi citer l'exemple de l'ancien patron de Fayard, Claude Durand [NDLR : décédé en 2015], qui a cessé toute collaboration avec Renaud Camus après que celui-ci s'est fait le chantre de la théorie du "grand remplacement. [NDLR : selon laquelle il existerait un complot visant à remplacer la culture française et catholique par une culture musulmane portée par une population d'origine africaine et maghrébine.]. Jusqu'aux années 60, la majorité des éditeurs sont catholiques et proches des partis conservateurs. Les choses bougent ensuite, non pas pour des raisons politiques, mais parce que les propriétaires font appel à des directeurs gestionnaires formés dans les grandes écoles, qui sortent de l'ESSEC, d'HEC ou de Supdeco Paris, à l'image d'Arnaud Nourry, l'ex PDG d'Hachette, ou de son prédécesseur, Jean-Louis Lisimachio, comme de Robert Laffont ou de Pierre Bordas.  

Eric Zemmour annonce des poursuites contre Albin. Peut-il avoir gain de cause ?  

Si les deux parties avaient signé un contrat, c'est en effet recevable devant les tribunaux. Zemmour pourrait obtenir des dommages et intérêts. Qui dit contrat, dit à valoir : s'il gagne, il conservera aussi cet argent-là. C'est habile! 

L’application L’Express
Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez
Télécharger l'app
Sur le même sujet

Editis, la maison d'édition détenue par Vincent Bolloré, semblait la nouvelle destination naturelle d'Eric Zemmour, puisque celui-ci travaille déjà sur la chaîne du groupe, Cnews. Editis a pourtant démenti. Pourquoi, selon vous ? 

Vincent Bolloré ne souhaite sans doute pas une polémique sulfureuse, au moment où son groupe Vivendi a lancé les grandes manoeuvres pour démanteler le groupe Hachette, dans lequel il est actionnaire majoritaire.  

Avantage abonné
Offrez gratuitement la lecture de cet article à un proche :
« Albin Michel-Zemmour : pourquoi il est si rare qu'un éditeur abandonne un auteur politique »
L’article sera disponible à la lecture pour votre bénéficiaire durant les 72h suivant l’envoi de ce formulaire, en cliquant sur le lien reçu par e-mail.
Cette fonctionnalité est réservée à nos abonnés. Pour en profiter, abonnez-vous. Je m’abonne dès 1€, sans engagement
Déjà abonné(e) ? Se connecter
Assurez-vous que la personne à laquelle vous offrez l’article concerné accepte de communiquer son adresse e-mail à L’Express.
Les informations renseignées dans ce formulaire sont destinées au Groupe L’Express pour l’envoi de l’article sélectionné à votre proche, lequel sera informé de votre identité. Pour toute information complémentaire, consulter notre Politique de protection des données.
C’est envoyé !
Vous venez d’offrir à mail@mail.com l’article suivant :
« Albin Michel-Zemmour : pourquoi il est si rare qu'un éditeur abandonne un auteur politique »
Une erreur est survenue
Une erreur est survenue. Veuillez réessayer.
RÉUSSIR ENSEMBLE
Profitez du 1er mois offert, sans engagement
Voir plus/moins
Merci de lire L’Express
Réussir ensemble
OFFRE DÉCOUVERTE
Profitez du 1er mois offert, sans engagement
Voir plus/moins
Poursuivez votre lecture
Offre Découverte​ 1er mois offert sans engagement
Fermer