Entretien

Jacques Van Rillaer, ex-psychanalyste : "Freud était le Didier Raoult de son époque"

Dans "Les désillusions de la psychanalyse", l'universitaire belge Jacques Van Rillaer déconstruit les dogmes et méthodes selon lui pseudoscientifiques du freudisme.

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Le psychanalyste Sigmund Freud (1856-1939).

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En 1981, Jacques Van Rillaer publiait Les illusions de la psychanalyse, ouvrage dans lequel ce "freudien déconverti", membre de l'Ecole belge de psychanalyse de 1965 à 1979, s'en prenait aux fondements théoriques des travaux de Sigmund Freud. Après avoir été l'un des principaux contributeurs du Livre noir de la psychanalyse en 2005, ce professeur émérite à l'Université de Louvain publie aujourd'hui Les désillusions de la psychanalyse (Mardaga), une édition revue et augmentée de son premier livre. Défenseur d'une approche rationnelle des psychothérapies, Jacques Van Rillaer déconstruit les dogmes et les méthodes du freudisme, qui selon lui ont tout d'une pseudoscience, à travers le refus d'une approche rigoureuse, empirique et quantifiée. Entretien. 

L'Express : Freud a voulu faire de la psychanalyse une science naturelle, se présentant, après Copernic et Darwin, comme l'auteur de la troisième blessure narcissique infligée à l'espèce humaine. Est-ce justifié ? 

Jacques Van Rillaer : Il n'était pas modeste (rires). Freud est loin d'avoir été le premier à parler d'inconscient. Cette notion est apparue dès l'Antiquité, puis est devenue courante au XIXe siècle, notamment chez Schopenhauer et Nietzsche. Or Freud prétend avoir infligé la troisième grande blessure narcissique à l'humanité en montrant que "le moi n'est pas maître dans sa propre maison". Se placer aux côtés de Darwin et Copernic, comme il l'a fait à trois reprises dans ses écrits, montre bien son autosuffisance, sa conviction d'être un génie. Hans Eysenck, un des plus célèbres psychologues scientifiques, conclut son livre Déclin et chute de l'empire freudien (1985) par ce jugement : "Freud était, sans aucun doute, un génie, non de la science, mais de la propagande, non de la démonstration rigoureuse, mais de la persuasion, non de la mise au point d'expérimentations, mais de l'art littéraire. Sa place n'est pas, comme il le prétendait, avec Copernic et Darwin, mais avec Hans Christian Andersen et les Frères Grimm, des auteurs de contes de fées".  

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Avec le succès, Freud s'est employé à faire de la psychanalyse sa propriété exclusive. Cette idée de créateur unique et indépassable serait-elle plus proche d'une religion que de la science ?  

Absolument. On ne voit pas un scientifique dire "c'est moi qui ai découvert la microbiologie, et il n'y a que moi qui peux décider de ce qui est vrai ou pas". Freud, lui, écrit, quand des collègues et disciples ont des vues divergentes des siennes : "La psychanalyse est ma création. Personne mieux que moi ne peut savoir ce qu'est la psychanalyse".  

En fait, l'expression "analyse psychologique" apparaît déjà au XVIIIe siècle dans L'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Condillac. Le célèbre psychothérapeute Pierre Janet l'utilisait dès la fin des années 1880, sans en faire son propre concept, contrairement à ce que voudra faire Freud pour la version allemande "Psychoanalyse". Janet désignait par-là l'étude détaillée du psychisme d'une personne. Lorsqu'il s'agissait de patients qu'on appelait à l'époque des "hystériques" ou des "névropathes", Janet recherchait les "idées subconscientes" qui dérivent de "souvenirs traumatisants". Au début, Freud lui rend d'ailleurs hommage. Mais, dès lors que les conflits avec ses principaux disciples se multiplient, il va s'affirmer comme le créateur unique de la discipline, celui qui définit le vrai et le faux. 

Vous dressez un parallèle entre Freud et Franz Joseph Gall, fondateur de la phrénologie, une pseudoscience établissant des correspondances entre le caractère d'une personne et la forme de son crâne. Vraiment ?  

Freud et Gall ont beaucoup de points communs. Ce sont deux hommes à l'érudition immense, mais ni l'un ni l'autre n'ont adopté une méthodologie scientifique rigoureuse. Ils se sont fiés à des observations cliniques sans le moindre souci de quantification. Ils n'examinent pas les objections des confrères et les faits qui viennent contredire leur théorie. Gall était persuadé qu'en palpant les saillies et méplats du crâne, il pouvait détecter des prédispositions fondamentales des individus, comme le penchant au meurtre ou la dévotion religieuse. Selon lui, si quelqu'un ayant le crâne d'un criminel n'a jamais commis de faits répréhensibles, c'est simplement qu'il n'en a pas eu l'occasion. Dès que Gall a établi sa théorie, il ne l'a plus remise en question. 

"Freud a construit un système qui lui permettait d'avoir toujours raison"

De la même façon, Freud a construit un système qui lui permettait d'avoir toujours raison. Il est vrai que la psychologie est un domaine très problématique, car les chercheurs essaient d'aller au-delà de ce qui est observable. Ils essaient de découvrir des mécanismes cachés. Mais ce qu'on prétend découvrir est, par définition, toujours une déduction, une inférence. On n'observe jamais directement l'inconscient ! Freud a fait croire qu'il était le maître de l'observation de l'Inconscient. Il a fait à jet continu des suppositions qu'il considérait comme des observations, des réalités. Quelles sont par exemple ses preuves quand il affirme que rêver d'un cigare, ce serait rêver d'un phallus ? Rapidement, Alfred Adler et Wilhelm Steckel sont entrés en conflit avec lui parce qu'ils avaient d'autres clés interprétatives pour le même genre de faits. Adler, qui était un lecteur assidu de Nietzsche, estimait que l'affirmation et la valorisation de soi étaient plus importantes que la sexualité. À mon avis il avait raison. Personnellement, j'ai passé plus de temps à me faire estimer qu'à rechercher du plaisir sexuel. Il faut toujours garder à l'esprit qu'en psychologie les interprétations ne sont souvent que des hypothèses, des suppositions, des probabilités, et non des vérités bien établies. C'est le malheur de la discipline.  

Vous soulignez à quel point Freud a construit sa légende en enjolivant les réussites avec ses patients...  

Pour défendre Freud, on peut dire qu'il a reçu des cas difficiles, qu'on qualifiait alors d'"hystériques" mais dont plusieurs souffraient en réalité de graves troubles bipolaires ou de troubles neurologiques. Ses collègues, il est vrai, ne pouvaient faire mieux. Mais lui a vraiment cru qu'il allait guérir des patients en masse. Or il n'a obtenu que quelques succès partiels. Anna O., présentée comme étant la première psychanalysée -- en fait par son mentor, Joseph Breuer --, souffrait notamment d'une incapacité de boire. En état hypnotique, elle a raconté que sa répugnance avait commencé après avoir vu le petit chien de sa dame de compagnie boire dans un verre. Suite à cette remémoration, elle s'est remise à boire. Mais Anna O. n'en était pas pour autant débarrassée de tous ses troubles. Au contraire : au plus la "thérapie par la parole" se poursuivait, au plus de nouveaux troubles apparaissaient. Breuer s'est résolu à faire admettre la patiente dans un institut psychiatrique où elle est restée plusieurs années. Freud qui a évoqué ce cas à plusieurs reprises comme prototype de sa méthode, a toujours affirmé que le traitement avait délivré Anna O. de "tous" ses symptômes. C'est une mystification parfaitement consciente. 

Freud a pris en consultation des personnes qui se sentaient soutenues par lui et il était dévoué pour certaines d'entre elles. La plupart étaient des femmes pas simplement riches : elles étaient très riches. Freud a pu ainsi contribuer à des améliorations, mais globalement il n'est guère parvenu à traiter les cas difficiles. Il a certes délivré le petit Hans de sa phobie des chevaux, mais c'est loin d'être un exploit. Les enfants de son âge ont des phobies de ce genre qui disparaissent généralement quand ils grandissent. Quand Freud a revu Hans devenu adulte, celui-ci a dit ne pas se souvenir de sa phobie. En fait, cette phobie n'avait guère duré et, sans doute, n'avait pas été bien grave. 

Habitant un bel appartement à Vienne, avec sa femme, sa belle-soeur à charge et six enfants, Freud a longtemps vécu grâce à des patients très riches qu'il voyait six fois par semaine, le plus souvent durant des années. Le cas de "l'Homme aux loups" est célèbre pour avoir été en traitement chez lui puis chez des disciples, totalisant environ soixante années d'analyse. En fait, le malheureux était manifestement atteint d'un trouble bipolaire.  

"Les frères Miller maintiennent la légende"

Perdant ses illusions de traiter efficacement des troubles sérieux, Freud a abandonné la thérapie pour la formation. À partir des années 1910, il n'a pratiquement plus fait que de la formation, des "analyses didactiques", l'initiation requise pour être reconnu membre de son Association. Il est devenu le directeur de l'entreprise Freud. Au début de sa carrière, il était totalement confiant dans les succès à venir de son type de psychanalyse. Il voulait devenir pour la psychopathologie ce que Charcot était pour la neurologie. À cette époque, il consommait de la cocaïne. Il n'hésitait pas à inventer des cas et à se vanter de succès inexistants. La publication de l'intégralité de ses lettres à Fliess et d'autres archives est une catastrophe pour sa réputation de thérapeute efficace et de savant intègre. 

Pourtant, selon Jacques-Alain Miller ou son frère Gérard, les cures analytiques auraient eu au départ "des résultats rapides et spectaculaires"... 

Il suffit de lire les premières publications de Freud sur ses psychothérapies pour constater que c'est totalement faux. Freud a d'ailleurs écrit en 1913 que ses premiers traitements ne marchaient pas, parce qu'il n'avait pas encore bien mis au point sa méthode. Il dira alors qu'il avait cru qu'il suffisait d'informer les patients sur leurs traumatismes refoulés pour les guérir, alors que les patients doivent être aidés à vaincre des "résistances" et découvrir par eux-mêmes ce qu'ils refoulent. 

En France, depuis Lacan, le statut de psychanalyste est devenu largement accessible à des personnes n'étant ni psychologue, ni psychiatre. On a ainsi vu d'anciens jésuites, comme François Roustang, ou d'anciens maoïstes comme Jacques-Alain Miller devenir psychanalystes. Il suffisait de faire une didactique et de suivre quelques "séminaires". N'ayant pas de diplôme de psychiatre ou de psychologue, ces personnes défendent bec et ongles leur profession d'analyste. 

Personnellement, j'ai été psychanalyste pendant dix ans, mais j'avais la chance d'avoir un doctorat en psychologie et je pouvais pratiquer une autre forme de traitement psychologique. Les frères Miller font partie de ces personnes qui vivent de la psychanalyse et surtout de didactiques. Ils maintiennent la légende parce qu'en réalité, dès que les problèmes d'un patient sont importants, la psychanalyse ne fonctionne pas. Je ne nie pas que certaines personnes puissent bénéficier d'une analyse. Elles sont écoutées et soutenues, ce qui fait du bien. Des artistes comme Fabrice Luchini ou Carla Bruni se vantent d'être en psychanalyse depuis des années. Luccini parle de 40 ans d'analyse. Ils le proclament parce que cela flatte leur ego. Mais personne ne se vante de la même façon d'être en traitement psychiatrique. 

Pour Gaston Bachelard, "l'esprit scientifique doit sans cesse lutter contre les images, contre les analogies, contre les métaphores". Or selon vous, Freud n'a cessé d'en user, comparant le serpent au pénis ou associant l'araignée à la mère... 

Pour Freud, la peur de l'araignée représente la peur de la mère méchante que l'enfant redoute. Comme comportementaliste, j'ai plusieurs fois traité la phobie des araignées. Cela se fait généralement en quelques heures. Il faut d'abord rassurer les gens en leur fournissant une documentation scientifique. Puis on met une petite araignée dans un bocal, que le thérapeute manipule et ensuite le client. Ensuite on laisse l'araignée sortir du bocal et courir sur une table. Le thérapeute sert toujours de "modèle", que le client va progressivement imiter : toucher l'araignée avec un crayon, la toucher avec un doigt, la laisser monter sur une main. On procède ensuite avec une araignée un peu plus grosse. Le traitement est plus facile en Belgique qu'en France car nous n'avons pas d'araignées dont la morsure provoque des désagréments. Il est évident qu'il ne faut pas s'exercer avec une veuve noire. Invoquer la prétendue analogie avec l'organe sexuel féminin est absurde et totalement inefficace. 

Même chose pour les serpents. "Lorsque la peur naturelle de l'homme pour le serpent s'accroît de façon considérable, sa signification sexuelle devient évidente" écrit Freud. En fait, la peur des serpents semble génétiquement programmée, en ce sens qu'elle favorise la survie de l'espèce humaine. Elle se développe très facilement chez les enfants, dès l'âge de deux ans, et chez les jeunes singes. Cette peur se développe bien plus tôt que la peur des pénis qui, elle, est beaucoup moins fréquente. Beaucoup d'adultes ont peur des serpents alors qu'ils n'ont pas peur des pénis. Pourquoi la peur du symbole serait-elle plus fréquente et plus intense que la peur du signifié ? 

"Le mot "castration" a été utilisé par Freud de façon loufoque"

Vous passez au crible différents concepts-clés de Freud. Commençons par le complexe d'OEdipe, que Freud a détourné de la mythologie grecque. Faut-il penser que tout garçon, vers l'âge de cinq ans, désire "mettre à mort le père et avoir un commerce sexuel avec la mère" ?  

C'est une généralisation à partir du cas de Freud lui-même. Son ami Wilhelm Fliess lui avait écrit en octrobre 1897 que son fils, encore bébé, avait eu une érection en présence de sa mère nue. Cela a rappelé à Freud le souvenir d'un long voyage en train avec sa mère, où il a dû la voir nue. Il a alors écrit à son ami que cette vision a dû "éveiller sa libibo envers sa mère". Par ailleurs, on sait qu'il éprouvait vraiment de la haine pour son père. Son disciple Sandor Ferenczi écrit qu'il "voulait vraiment tuer son père". Freud a lui-même, d'une certaine façon, vécu le complexe d'OEdipe tel qu'il le définit. La généralisation à partir de son propre cas est une constante chez Freud. Pour lui, tous les hommes sans exception vivent un complexe d'OEdipe. Selon lui cela explique le grand succès de la tragédie OEdipe roi de Sophocle. En fait, dans le mythe, OEdipe tue un inconnu qui est son père et seulement après, sans le savoir, épouse sa propre mère. Il n'est nullement question de désir incestueux et de désir de meurtre. Comme le rappelle l'éminent helléniste Jean-Pierre Vernant, cette grille de lecture va à l'encontre de l'intention de cette tragédie qui est de montrer le thème du pouvoir absoulu et de l'hubris qui en découle. Freud a cru s'appuyer sur un mythe ancien. En fait, il a créé un nouveau. Les lettres à Fliess montrent que l'idée du complexe d'OEdipe n'a nullement résulté d'observations de patients. C'est l'attribution à l'humanité d'un problème personnel. 

Jusqu'à la fin de sa vie, Freud dira que c'est là sa principale découverte. Il a toujours défendu le complexe d'OEdipe dans sa forme dure, ajoutant que c'est "le complexe nucléaire de toutes les névroses". La théorie du complexe d'OEdipe est une excellente illustration de l'irréfutabilité des interprétations freudiennes. Si un garçon aime sa mère et déteste son père, il présente un complexe d'OEdipe manifeste. Si un autre adore son père et se montre agressif envers sa mère, ses tendances oedipiennes sont "refoulées". L'analyste peut alors dire, comme Freud pour le Petit Hans, que l'agressivité pour la mère est une "expression d'impulsions sadiques traduisant un désir incestueux" et que l'affection pour le père est une "formation réactionnelle" au désir de le tue. 

"Des observations méthodiques contredisent l'universalité du complexe d'OEdipe"

Des observations méthodiques contredisent l'universalité du complexe d'OEdipe. Si, statistiquement, les enfants entre 3 et 5 ans préfèrent le parent de sexe opposé, c'est loin d'être la règle. Fisher et Greenberg, qui ont passé en revue les nombreuses recherches scientifiques sur les relations entre la psychopathologie et le complexe d'OEdipe, concluent: "Il n'y a pas d'étude qui ait pu établir une corrélation, même faible, entre la perturbation des relations oedipiennes et une symptomatologie névrotique dans la suite de l'existence". Un enfant peut être traumatisé par des conduites de ses parents, par la disparition de l'un d'eux, par la dysharmonie conjugale... mais ces effets s'expliquent fort bien sans la théorie freudienne.  

Et qu'en est-il du complexe de castration ?  

Freud utilise pour la première fois cette expression dans le texte sur le Petit Hans (1909). Il affirme que le garçon redoute d'être castré par son père à cause du désir éprouvé pour sa mère. Freud donne à cette occasion une explication pour le moins originale de l'antisémitisme : "Le complexe de castration est la plus profonde racine inconsciente de l'antisémitisme car, déjà dans la nurserie, le petit garçon entend dire que l'on coupe au Juif quelque chose au pénis - il pense : un morceau du pénis -, et cela lui donne le droit de mépriser le Juif. " 

Le mot "castration" a été utilisé par Freud et ses successeurs de façon loufoque. Il est devenu le synonyme de "frustration". Fritz Wittels note déjà en 1924 que beaucoup de patients en analyse adoptaient le mot dès qu'ils l'avaient entendu. Ils disaient : "Ma mère m'a castré quand j'étais petit, mais celui qui m'a le plus castré c'était mon grand-père... Hier ma maîtresse m'a castré...". Tout ça est pris dans un sens métaphorique, et permet de raconter n'importe quoi. Françoise Dolto y voyait par exemple le déterminant majeur de difficultés scolaires : "Sur le plan de toutes les activités intellectuelles et sociales, le complexe de castration entrera en jeu ; l'intérêt de l'enfant découle de sa curiosité sexuelle et de son ambition à égaler son père, curiosité et ambition coupables tant que le complexe d'OEdipe n'est pas liquidé. Dans le domaine scolaire surtout, on verra des inhibitions au travail ; le garçon deviendra incapable de fixer son attention. C'est l'instabilité de l'écolier, si fréquente, et source pour lui de tant de remontrances." 

"Plus on étudie Freud, plus on s'étonne"

Philippe Grimbert l'a utilisé pour expliquer le tabagisme de façon déconcertante. Dans Pas de fumée sans Freud, publié dans la collection Renouveaux en psychanalyse dirigée par Serge Tisseron, il écrit : "Chez le garçon devenu adulte, la cigarette est le substitut du phallus de la femme (la mère) auquel il a cru étant enfant et auquel il ne veut pas renoncer, puisque ce serait accepter l'imminence de la castration. La cigarette, exhibée comme un phallus et venant obturer le vide de l'orifice buccal associé au sexe féminin, demeure le signe d'un triomphe sur la menace de castration et une protection contre cette menace. Car il n'est probablement épargné à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration lorsqu'il voit l'organe sexuel féminin". Il reste à vérifier méthodiquement si la révélation de cette signification "profonde" permet aux fumeurs, qui le souhaitent, de se libérer de la tabacomanie. 

Autre pilier du freudisme : le "refoulement", un processus qui selon lui envoie et maintient dans l'inconscient des représentations, généralement de nature sexuelle, parce qu'elles sont pénibles, dangereuses ou interdites. Qu'en dit la science ?  

Il est vrai que nous avons tendance à oublier des informations désagréables pour notre ego. Des expériences de psychologie ont montré qu'il y a des "oublis motivés". Mais encore une fois, Freud fait une généralisation démesurée avec sa théorie du refoulement. Il l'invoque à tout propos. Pour lui c'est l'arme absolue : tous ses confrères et disciples qui ne sont pas d'accord avec lui ont des problèmes qu'ils refoulent. Adler est qualifié de "paranoïaque", Steckel d' "inconscient pervers", Jung de "dément"... Tout opposant à la psychanalyse est un "malade" qui a peur de reconnaître l'importance de l'inconscient et de la sexualité dans sa propre vie. Ceci pose la question de savoir pourquoi des personnes ont adhéré à la psychanalyse et s'en sont ensuite détournées. Sont-elles devenues alors "résistantes" à la réalité de processus inconscients et de l'importance de la sexualité ? En ce qui me concerne je reconnais évidemment l'importance de processus inconscients et du plaisir sexuel, mais pas au sens où Freud conceptualise ces réalités. 

En ce qui concerne les traumatismes, il faut savoir que nous n'avons pas de mémoire "épisodique" avant l'âge de 3 ans. Plus jeune, nous développons une mémoire "sémantique" et une mémoire "procédurale", mais nous oublions systématiquement des événements. Par ailleurs, le principe darwinien de l'évolution des espèces veut que les animaux et donc les êtres humains, gardent en mémoire les situations pénibles, car ces souvenirs permettent de se préparer à mieux réagir si des situations similaires réapparaissent. Si je me fais mordre par un chien, j'ai tout intérêt à m'en souvenir. La mémoire des expériences très douloureuses et des traumatismes est donc d'une importance vitale. Ces expériences ne semblent ne s'oublier que dans des cas d'amnésies organiques résultant d'atteintes cérébrales : commotion cérébrale, traumatisme crânien, intoxication alcoolique, épilepsie, etc. Loin d'être facilement "refoulés" et oubliés, ces souvenirs sont généralement envahissants ou obsédants. Ils engendrent d'importantes souffrances pendant de longues périodes. Les survivants des camps de concentration nazis ont fourni de nombreux exemples poignants de la persistance de souvenirs extrêmement douloureux. Les recherches sur l'état de stress post-traumatique des vétérans du Vietnam ont également montré que même chez ceux qui ont bien évolué, aucun n'a fini par oublier les graves traumatismes. Tous ont subi périodiquement le retour de souvenirs intrusifs, qu'ils ont essayé en vain de "refouler". Les enquêtes sur les enfants victimes d'inceste et autres abus sexuels concluent dans le même sens : les souvenirs de ces événements ne sont nullement refoulés et oubliés, du moins si les enfants ont plus de trois ans et si les expériences ont été réellement traumatisantes.  

La psychanalyse est ainsi pleine de légendes. Plus on étudie Freud, plus on s'étonne... 

Freud était aussi persuadé d'avoir découvert "l'essence" des rêves. Pour lui c'étaient toujours des accomplissements déguisés de souhaits refoulés...  

Encore une fois, ça ne tient pas la route. Il y a des rêves qui sont l'expression d'un désir, ce que Wilhelm Griesinger, l'un des psychiatres les plus réputés du milieu du XIXe siècle, avait déjà noté. Comme toujours, Freud généralise, ce qui donne lieu à des explications tirées par les cheveux. Lui-même rêve que sa mère est morte et explique, grâce à des interprétations symboliques et des jeux de mots, qu'il ne s'agit pas du désir de sa mort mais du désir d'inceste. Toujours la même chanson...  

"En France, la critique de la psychanalyse est parfois qualifiée de discours réactionnaire voire antisémite..."

Or on sait très bien qu'il y a statistiquement plus de rêves désagréables qu'agréables et ces rêves semblent avoir une fonction utile. L'équipe d'Isabelle Arnulf à la Pitié-Salpêtrière a mené une recherche passionnante. Des étudiants ont été invités à rapporter, le lendemain de l'examen d'entrée à l'École de médecine, les rêves qu'ils avaient faits avant l'épreuve. 60 % ont rêvé du concours et, parmi eux, les contenus étaient des catastrophes dans 78 % des cas : être malade et ne pouvoir aller à l'examen, arriver en retard, s'être trop peu préparé, ne pas pouvoir répondre... Les étudiants qui avaient le plus souvent fait des rêves de ce genre pendant le trimestre précédant l'examen ont mieux réussi. Les chercheurs estiment que ces résultats confortent la théorie d'Antti Revonsuo, selon laquelle une des fonctions du rêve est de se préparer à des événements dangereux. 

Freud était-il imperméable à toute autocritique ? Selon vous, "il n'a quasi rien éliminé de ses conceptions après 1900. Il n'a fait qu'en ajouter"... 

La seule exception notoire, c'est en 1897, quand il passe de la théorie de la séduction à celle du fantasme : la plupart des patientes n'auraient pas été réellement victimes d'abus mais auraient fantasmé ces événements. En 1926, quand il modifie son explication de l'angoisse, il écrit : "Nous n'avons pas besoin de dévaloriser des enquêtes antérieurement effectuées mais seulement de les mettre en liaison avec nos vues plus récentes" (XIV 172). Le livre Trois essais sur la théorie de la sexualité est caractéristique : c'est celui qu'il a le plus retravaillé en faisant toujours des ajouts, jamais des suppressions. 

Or Karl Popper, le plus célèbre épistémologue du XXe siècle, explique bien que c'est la réfutabilité qui distingue les sciences et les pseudosciences. Les véritables scientifiques utilisent une poubelle pour des hypothèses et des théories que des faits sont venus réfuter. C'est seulement à la fin de sa vie que Freud a reconnu que les interprétations de significations inconscientes sont des déductions, des inférences, et que cela explique les divergences théoriques. C'est une position très sage, mais qui arrive très tard. Avant cela, Freud a toujours été très dogmatique, excommuniant les disciples qui ne pensaient pas comme lui. Après 1913, il ne se rendait même plus dans des congrès autres que psychanalytiques. Il ne supportait pas d'être critiqué. Il était ainsi, pour la psychologie, l'équivalent du professeur Didier Raoult à son époque. Il est d'ailleurs significatif que, dans une chronique parue dans Le Point en novembre 2015 et intitulée "Au secours, papa Freud!", le microbiologiste s'en prend à Michel Onfray qui, écrit-il, a osé "désacraliser" celui que lui nomme "l'auteur de concepts révolutionnaires", "le penseur du XXe siècle sans doute le plus influent". L'un et l'autre recherchent, autant que possible, le succès populaire. Ils sont despotiques et n'hésitent pas à mentir. 

Y a-t-il aujourd'hui une exception française en matière de psychanalyse ? Freud était encore un sujet du bac en 2019, les psychanalystes sont toujours très présents à l'université, et des philosophes célèbres comme Alain Badiou ou Jacques Derrida se sont piqués de "science" psychanalytique... 

La France est incontestablement une exception, avec l'Argentine et la Belgique francophone. Elisabeth Roudinesco, la principale avocate de la psychanalyse dans les médias, parle très justement d'"d'exception française" et s'en réjouit. Il y a plusieurs raisons. La première, c'est que Lacan a grandement facilité l'accès au titre de psychanalyste à partir de 1964. Du fait de ses séances très courtes, ses didactiques n'ont plus été reconnues par l'Association psychanalytique internationale (API). Il a donc fondé sa propre École. Une "didactique" dans son École, l'assistance à des séminaires et des "contrôles" suffisent pour être reconnus "analyste" chez lui. Il en va autrement à la Société affiliée à l'Association internationale : il faut d'abord être porteur d'un diplôme de psychiatre ou de psychologue. Dès lors les psychanalystes lacaniens sont aujourd'hui de loin les plus nombreux en France, ils sont des milliers, alors que ceux qui font partie de l'API sont quelques centaines.  

Par ailleurs, les Français sont préparés au discours psychanalytique par le cours de philosophie suivi au lycée. L'inconscient figure parmi les thèmes obligatoires et Freud y est souvent porté aux nues. Michel Onfray décrit bien, dans Le Crépuscule d'une idole, comment ses élèves étaient plus intéressés par la psychanalyse que par Kant, Descartes ou Platon. Et puis il y a les conséquences de mai 68, plus fortes en France que dans d'autres pays. Beaucoup de parents ont été déboussolés par la perte d'autorité et l'émergence de la sexualité sur la place publique. Des figures médiatiques comme François Dolto se sont alors imposées. Les journalistes se rendant sur le divan ont été cajolés par les psychanalystes afin qu'ils servent de relais. Quand Françoise Giroud a été trompée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, Lacan est allé la chercher dans le Midi pour la ramener en voiture à Paris. Avec le Maître, elle avait droit à 30 minutes par séance, ce qui était tout à fait exceptionnel à cette époque (rires).  

Enfin, je constate qu'en France la critique de la psychanalyse est parfois qualifiée de discours réactionnaire voire antisémite. En 2012, Philippe Val, alors directeur de France Inter, déclarait que les adversaires de Freud sont des gens "soucieux de nationalisme, d'ordre, de rangement, de dressage de l'individu" et que Le Livre noir de la psychanalyse est "l'oeuvre d'auteurs, disons assez louches, plutôt marqués à l'extrême droite, et une extrême droite qui ne sent pas toujours très bon, mais apparemment ça n'a choqué personne". Alors que je suis plutôt de gauche ou que le philosophe Mikkel Borch-Jacobsen est très à gauche... Tout ça est une manière de liquider la contestation sans examiner le fond du problème.  

Depuis les années 1960, la France est le pays d'Europe où le freudisme s'est le plus largement diffusé. Le nombre de psychanalystes par habitant y est beaucoup plus élevé qu'ailleurs. Or, selon une enquête de Claudia Senik en 2014, c'est un des pays d'Europe où les émotions négatives et les troubles psychologiques sont les plus fréquents. On peut légitimement penser que la diffusion de la psychanalyse a plutôt favorisé les analyses et les auto-analyses éreintantes et démoralisantes... Freud a écrit que "la diffusion de la psychanalyse allait réduire le nombre des diverses névroses dans la masse". Ce n'est manifestement pas le cas. 

Mais même en France, les choses sont en train d'évoluer. Il y a de plus en plus d'alternatives proposées aux patients, en particulier les thérapies comportementales et cognitives. Tout ça demande du temps. Dans les universités, les professeurs en place veillent à ce que les entrants pensent comme eux. Dans de nombreuses universités du monde occidental, l'accès au titre de professeur d'université est conditionné par le nombre et la qualité des publications dans des revues internationalement reconnues. Comme les psychanalystes ne font pas de recherches empiriques de haut niveau, ils accèdent de moins en moins aux postes académiques. Aux Pays-Bas par exemple, la psychanalyse n'est plus enseignée que dans des facultés de philosophie et de lettres. Cela demande du temps pour que des pseudosciences disparaissent, comme on peut le constater avec l'homéopathie et quantité d'autres. La psychanalyse, c'est pareil... 

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